samedi 1 juin 2024

Table

 Déjà publiés :

 

       0. Programme

  1.  La censure des films anti-Allemands
  2. Le jazz
  3. Les actualités cinématographiques
  4. La vie musicale
  5. Un incident au Rexy
  6. La cité des livres est surpeuplée
  7. L’opérette  
  8. Natation pour tous
  9. Les films allemands
  10. Les conférences publiques
  11. L’opéra : les compositeurs
  12. Le football association
  13. L’Opéra : l’administration
  14. L’Opéra : la programmation
  15. Le Juif Suss
  16. Protéger la jeunesse
  17. L’Académie des sciences, belles-lettres et arts
  18. Un cinéma sous l’Occupation : le Comœdia
  19. Georges Martin-Witkowski
  20. La musique philharmonique 
  21. La presse quotidienne
  22. Hollywood vs Vichy
  23. Les salles de théâtre 
  24. La programmation des théâtres 
  25. Le noble art 
  26. Avoir 20 ans en 1942 
  27. Scoutisme et civisme
  28. Paroles de repliés (1) : André Billy 
  29. La mission des intellectuels : André Allix 
  30. Représailles 
  31. Bals et dancings 
  32. Lectures de jeunes gens (1) : Albert
  33. Lectures de jeunes gens (2) : Marinette 
  34. Lamartine et le fascisme
  35. Se nourrir
  36. Les Lamartiniens
  37. Le Rhône Sportif
  38. L'art de la toilette
  39. Marché noir et système D 
  40. La première occupation
  41. Tola Vologe 
  42. On n'a pas mangé Loulou
  43. Les sports d'hiver
  44. Poète et résistant
  45. Les éditions Lugdunum 
  46. La Foire sans Herriot
  47. Un rude hiver
  48. La rue Thomassin
  49. Le 14 juillet 1940 
  50. Le charme d'une ville (1)
  51. La tour métallique
  52. Un  vernissage
  53. Des Africains morts pour la ville 
  54.  Une journée inoubliable
  55. La Maison dorée 
  56. Scandale rue Gorjus
  57. Tuerie rue Tronchet
  58. Pas question d'illuminations
  59. Le charme d'une ville (2)
  60. L'X se replie 
  61. Le charme d'une ville (3) 
  62. Le Cercle Mermoz
  63. L'éthique d'un élève-maître de l'an 40
  64. L'An 40
  65. Gabriel Arnaud, deux fois assassiné 
  66. Un lycéen va au cinéma 
  67. Un tunnel sous la colline
  68. La Légion des Combattants place Bellecour
  69. Visite aux prisonniers
  70. Zazous d'ici et d'ailleurs 
  71. Dénatalité
  72. Humour 41
  73. Le Sergent Blandan 

  

Bientôt : la fête de Jeanne d'Arc ; la journée des malades ; la Faculté des Lettres ; la pomme de terre ; l’aide aux prisonniers ; Guignol ; Edmond Locard ; le camping…


 

vendredi 31 mai 2024

Cérémonies

Le Sergent Blandan

Le dimanche 12 avril 1942, le général de Saint-Vincent, gouverneur militaire de Lyon, inaugure au fort Lamothe, à l’occasion du centenaire de la mort du sergent Pierre-Hippolyte Blandan (1819-1842), une plaque à sa mémoire. Cette cérémonie, en présence des autorités civiles et militaires, au cours de laquelle les troupes défilent précédées de leurs drapeaux, rend hommage à cet enfant du pays né rue de la Cage (rue Constantine aujourd’hui, à deux pas de la place Sathonay), figure populaire de la conquête de l’Algérie. Uhe large enseigne a été placée au-dessus de l’entrée des bâtiments. « Les jeunes soldats de l’armée actuelle voient ainsi chaque jour rappelé à leur mémoire le souvenir du jeune Lyonnais tombé au champ d’honneur. »

Ouvrier imprimeur sur étoffes, Blandan s’était engagé à 18 ans dans le 26e régiment d’Infanterie, plus particulièrement affecté aux opérations en Afrique du Nord. Le sous-officier s’illustra dans l’un des épisodes qui ont contribué à la légende héroïque de l’armée française du xixe siècle. Tandis qu’il était en garnison à Boufarik, il fut missionné le 11 avril 1842 à la tête d’un détachement d’une vingtaine d’hommes pour escorter à pied le courrier jusqu’à Blida (quinze kilomètres au nord). Parvenue au ravin de Beni Mered, la petite troupe fut encerclée par près de 300 cavaliers arabes d’Ahmed Ben-Salem, figure de la rébellion algérienne. Grièvement blessé, Blandan exhorta néanmoins ses hommes à ne pas se rendre et à combattre jusqu’à la mort. Cela lui valut d’être décoré de la Légion d’honneur. Après avoir reçu des renforts, il fut transporté à l’hôpital de Boufarik, mais il ne survécut pas à ses blessures.

De 1842 à nos jours, la destinée posthume de Blandan suivit les fluctuations de la politique coloniale française. En 1887, quarante-cinq ans après la mort du sergent et alors que la colonisation française était en pleine extension, le maire de Lyon Antoine Gailleton se souvint de Blandan. Une statue venait d’être élevée à Nancy, où le 26e régiment avait pris ses quartiers et où avait été baptisée une rue Sergent-Blandan. Gailleton se rendit lui-même en Algérie pour inaugurer deux statues du militaire, l’une à Boufarik, l’autre à Beni Méred. Dans le même mouvement le nom du sergent Blandan fut donné  à une rue du quartier de la Déserte qui avait précédemment dénommée rue Saint-Marcel et rue de la Musique-des-Anges. Des démarches furent entreprises pour l’érection d’une statue lyonnaise, et en 1898 le gouverneur militaire Charles Zédé en fit la demande explicite. Ce fut chose faite place Sathonay, au pied de la Croix-Rousse en remplacement de celle de Jacquard, déplacée sur le plateau Croix-Rousse en 1900.

Mais cette statue était en bronze. Le 16 mars, « sans tambour, sans clairon, le sous-officier fut transporté à la nuit tombante vers une fonderie ». Les autorités de Vichy s’y étaient résolues d’autant plus facilement que l’heure n’était plus à la célébration de l’Afrique du Nord. En contrepartie, le fort Lamothe prit le nom de « caserne Sergent Blandan », ce qui donna lieu à la cérémonie décrite ci-dessus. Longtemps le socle vide de la statue et ses inscriptions furent laissés en déshérence, avant que la question ne retienne l’attention de la municipalité. Une nouvelle statue, en pierre cette-fois-ci, prit place sur le socle : elle fige désormais Blandan dans son harnachement de fantassin ordinaire, sans fusil, dans une posture de purotin courageux, plus que de civilisateur héroïque. L’inauguration eut lieu en 1962, avant une nouvelle et longue période d’indifférence ponctuée de dégradations qu’on imagine anticolonialistes.

Les paroles du gouverneur Zédé aujourd’hui se sont envolées et Blandan n’est même plus une caserne. Les espaces verts et les terrains multisports sur les 17 hectares du parc qui porte son nom ne ravivent pas le souvenir du sergent héroïque de Beni Mered.  Il ne reste à sa statue qu’à suivre le spectacle des boulistes de la place Sathonay.  Sic transit gloria.

 

Sources : La Vie Lyonnaise n° 988, 18 avril 1942 ; Le Salut public, 8 et 10 janvier, 17 et 18 mars, 8, 12 et 13 avril 1942 ; B. Benoît et P. Béghain, « Blandan Pierre-Hippolyte, dit le sergent », in Dictionnaire historique de Lyon, Stéphane Bachès, 2009.

[M.P.S.]

 

 



mercredi 8 mai 2024

Arts

 Humour 41

Alors que les Français s’adaptaient progressivement à la nouvelle donne politique et économique née de l’effondrement du pays six mois auparavant, les publications Candide et Ric et Rac appartenant à la maison Fayard et installées à Clermont-Ferrand, demandèrent au rédacteur en chef du journal satirique Ric et Rac, Max Favalelli (1905-1989), qui avait collaboré au journal fasciste Je suis partout et dont la renommée de brillant cruciverbiste était déjà établie, et à Robert Carrizey (1905-1943) d’organiser un événement qui regrouperait les dessinateurs de presse de la zone non occupée. Favalelli prit contact avec une quarantaine d’entre eux et put présenter à Lyon, dans la chapelle du lycée Ampère pendant la deuxième quinzaine de mars 1941, un Salon intitulé Humour 41. Une grosse trentaine de dessinateurs y exposèrent leurs œuvres. Voici leurs noms, même si cette liste varie quelque peu selon les sources consultées : Aldebert, Badert, Baille, Carb, Carlotti, Chancel, Chaurand-Naurac, Don, Dubout, Effel, Faivre, Falké, Farinole, François, Gassier, Grange, Grove, Guillaume, Guittonneau (dit Ben), Manset, Payen, Jo Paz, Pellos, Peynet, Phil, Philibert-Charrin, Roldès, Saint-Georges, Saint-Ogan, Sennep, Soro, Teyvar, Thierry. La photo de groupe qui parut dans La Vie Lyonnaise ne les montre pas tous et certains ne sont pas identifiables. On note l’absence de Ralph Soupault, un des plus connus parmi les dessinateurs de presse, peut-être jugé trop engagé à l’extrême droite pour être en harmonie avec l’esprit général du Salon.

Tous ces humoristes avaient à gagner à ce regroupement, alors même que la plupart d’entre eux avaient déjà été contraints de chercher une reconversion au moins partielle de leur activité. Le Salon leur permettait de survivre, à un moment où la presse connaissait de grandes difficultés et que les commandes d’articles ou de dessins s’étaient considérablement amenuisées. Favalelli avait obtenu de monter cette manifestation artistique à condition de vendre le catalogue au profit du Secours national et de présenter en même temps que l’exposition « 300 dessins offerts par les enfants de France au Maréchal Pétain ».

Ces hommes ont entre trente et quarante ans et sont pour la plupart repliés de Paris. Mais le Salon entend montrer que « le talent des lyonnais n’a pas à redouter la concurrence des Parisiens et [que] le rire n’est point éteint dans notre cité que beaucoup ont tendance à qualifier de morose ». Le Stéphanois Jean Bernard, dit Aldebert, a des attaches à Lyon où il avait créé le journal satirique La Dent de Lyon ; Jean Albert Carlotti, Auguste Favier, Jean Ravet, dit Teyvar, Charles Rogino, sont nés à Lyon ; Philibert Charrin à Montmerle-sur-Saône. La plupart étaient déjà connus avant la guerre et la notoriété de plusieurs (Dubout, Effel, Pellos, Peynet, Sennep…) se poursuivit après la guerre, quitte à passer d’un pétainisme conventionnel à un gaullisme républicain comme celui de Jean Effel, ou à se reconvertir dans la littérature pour enfants, l’affiche, etc.

Comment s’explique le succès artistique et commercial de ce Salon, qui s’installa à la galerie Roger avant de se déplacer dans les grandes villes de la zone nono, Marseille, Nice, Montpellier, Clermont-Ferrand ? Certainement pas par l’appartenance des exposants aux mêmes courants idéologiques, ou parce qu’ils auraient tous travaillé dans les mêmes journaux. Leurs dessins en effet avaient été publiés dans une bonne trentaine de publications différentes et d’obédiences très diverses, de la presse communiste à l’Action française monarchiste, du Figaro conservateur aux revues proprement fascistes. Ainsi le Salon a réuni des artistes qui ont eu des sympathies « à gauche », voire communistes (Henri-Paul Gassier notamment), qui côtoient des maurrassiens comme Benjamin Guittonneau ou Jean Sennep, ou encore un libertaire inoffensif comme Raymond Peynet, qui n’a pas encore créé la série innombrable de ses Amoureux, qui le rendirent célèbre à partir de 1942.

C’est donc ailleurs qu’il faut chercher. Le dessin de presse a toujours joué un rôle non négligeable dans l’esprit des lecteurs. Au printemps 1941, on leur fournit un peu de bonne humeur en prenant les tracas de la vie quotidienne du bon côté, alors que la guerre est mondiale et que l’avenir immédiat est des plus précaires. Les auteurs puisent dans le fonds grotesque ou absurde de la caricature, évitent les questions trop douloureuses (invasion étrangère, anéantissement de l’armée française, prisonniers et réfugiés), bannissent les registres angoissants ou malséants (la mort, la misère, le désespoir, le sexe). Toute la place est laissée à un thème presque unique, celui des difficultés de la vie quotidienne et du système D, traité sur le mode de la galéjade à la française, de la satire fanfaronne, de la misogynie de convention et de l’ironie satisfaite sans grande méchanceté. « Les dessins sur les restrictions se vendent très bien ». « Comme ça mes arrière-petits-neveux, quand ils verront ce dessin comprendront ce que fut la dure époque que nous vivons ». À cet égard le Salon de 1942 sera politiquement plus marqué que celui de 1941, en se faisant nettement antibritannique, antisoviétique et antisémite. Mais l’expérience s’arrêta là. Il n’y eut pas de Salon en 1943, l’heure n’était plus au consensus, même de surface. En avril 1944, un salon intitulé Satire 44 tenta de prendre le relais en présentant « les ambassadeurs du plus fin esprit français ».

Pour l’heure, les humoristes contribuaient à leur façon à la propagande vichyste en atténuant l’esprit de sérieux qui en 1941 régit les cérémonies et discours officiels. En captant pour quelques secondes le sourire des lecteurs, le dessin de presse se montre parfois plus efficace que l’article de journal. Il rejoint en cela la chanson et le cinéma dans leur fonction de divertissement.

 

Sources : La Vie lyonnaise, n° 961, 5 avril 1941. Le Salut public, 19 et 26 mars 1941 ; 21 mai 1942 ; 27 avril 1944 ; Christian Delporte, Les Crayons de la propagande ; dessinateurs et dessin politique sous l’Occupation, CNRS editions,1993.

[M.P.S.]

 

Démographie

 Dénatalité

On n’a pas attendu 1940 pour s’inquiéter de la dénatalité en France. Celle-ci était statistiquement constatée depuis 1866. Les 1,5 millions de morts français de la Grande Guerre avaient rendu le problème plus aigu encore. Des mesures essentiellement symboliques avaient été prises : institution d’une « Journée des mères de familles nombreuses » ; érection en 1938 d’un grandiose Monument aux Mères françaises à Paris. Quand une nouvelle guerre s’annonça inévitable et qu’on constata avec effroi la bonne santé démographique allemande, ce qui était jusqu’alors une cause défendue principalement par des mouvements catholiques devint une angoisse nationale.

Une simple recherche des occurrences du mot « dénatalité » dans la presse (en l’occurrence Le Salut public) est révélatrice : 7 par an en moyenne entre 1920 et 1937 ; 30 en 1938 ; 50 en 1939. La méthode est peu scientifique, ne serait-ce que parce que le néologisme dénatalité (1918) a des synonymes, tel dépopulation (titre d’un article d’Émile Zola dans le Figaro en 1896), mais le phénomène est indéniable. La lutte contre la « néfaste propagande anticonceptionniste » n’est donc pas l’apanage de Vichy. On peut même constater que le Salut public, organe clairement pétainiste, parle beaucoup moins de dénatalité : en 1940-1944, on retrouve la moyenne d’avant 1938. Il y a deux explications principales à cet apparent paradoxe.

D’une part les difficultés de la vie quotidienne relèguent au second plan toute autre considération. Les conférences du samedi après-midi organisées rue Mulet sur le sujet par l’Union régionale pour l’Éducation Civique Sociale de la Femme, se déroulent devant une salle à moitié vide. D’autre part la dénatalité est désormais officiellement considérée comme un « problème connexe » de celui de la défense de la famille. On tourne en dérision les mesures techniques prises par les gouvernements de la IIIe République pour enrayer le fléau : augmentation des allocations familiales par le Front populaire, primes diverses, « naturalisations hâtives ». Alors qu’il suffirait de rendre à la famille sa place centrale dans la société française. En décembre 1940, la devise « travail, famille, patrie » est adoptée.

À l’automne 1941, est organisé un « Grand Concours-Référendum national sur les causes de la dénatalité ». Il ne s’agit pas pour les participants de proposer leur analyse. Ils doivent choisir les trois causes qui leur semblent les plus pertinentes dans la liste des quinze qui leur sont proposées, parmi lesquelles : « Les jeunes ménages préfèrent aller au cinéma ou faire de l’auto » ; « Les jeunes coquettes redoutent de perdre leur ligne ». L’alcoolisme, l’insalubrité des logements, l’avortement, la santé (qui font par ailleurs l’objet de plusieurs articles dans le Salut public), ne figurent pas au nombre des réponses autorisées. En mars 1942, alors que les dépouillement des 500 000 réponses n’est pas encore achevé, les résultats tombent :

1.     Absence de religion

2.     Les enfants coûtent cher

3.     Travail de la femme hors du foyer

Car le terrible fléau de la dénatalité est d’abord la conséquence funeste de la désagrégation de la famille, elle-même « résultat malheureux mais logique de la séparation des églises en 1905 ». Vichy dénonce « les aberrations et les crimes d’un régime affublé de l’enseigne républicaine et parlementaire dont l’affaissement des caractères, l’affaiblissement de la famille, la dénatalité mortelle ont été les conséquences les plus dangereuses ». Le 25 mai 1941, « la fête des mères, qui n’est pas une nouveauté, prend un nouveau sens avec le gouvernement réparateur et prévoyant du Maréchal » ; à Lyon la journée est présidée par Jacques Chevalier, secrétaire d’État à la Famille : deux mille paniers (« œufs, beurre, chocolat : voilà des denrées rares ! ») sont distribués aux familles nombreuses. En septembre de la même annéeun « Stand de la famille » est inauguré à la Foire de Lyon. Le problème est « plus moral que matériel ».

Rares sont les voix qui s’écartent de cette ligne. En janvier 1942, Suzanne Monin, chargée de la page « La femme, la famille, la maison », ouvre ses colonnes dans le Salut public à Robert Prigent, secrétaire général de la Ligue Ouvrière Chrétienne (LOC), qui avance l’idée qu’une assurance-chômage encouragerait la natalité. En août 1941, les dirigeants nationaux de la LOC réunis à Lyon avaient fondé le Mouvement populaire des familles (MPF) élargi aux non-chrétiens, pour tenter d’influer sur la politique familiale de Vichy. Déçu, Prigent finit par rejoindre Londres et devint ministre de la Population dans le premier gouvernement provisoire formé par de Gaulle.

En novembre 1940 un article imagine « quel eût été l’état démographique de l’Empire français, si les réformes n’étaient pas survenues ». Entre 1937 et 1980 la population de la France métropolitaine aurait décru de 41 à 29 millions ; celle de l’Afrique blanche (Algérie, Maroc, Tunisie) aurait cru de 13 à 31; celle de l’Afrique noire (AOF, AEF) de 18 à 44. On serait donc passé de 72 à 104 millions. Mais cet « optimisme impérial » serait factice, car un Empire a besoin d’une métropole forte, ce à quoi s’applique l’action actuelle du gouvernement.

Quelle action pour quels résultats ? En février 1941, un prix de l’Académie de Lyon récompense la famille Rivard et ses douze enfants, mais Berthe, la petite dernière, née en 1939, n’est pas un produit du volontarisme vichyssois. Bien au contraire, pendant l’été 1941, une rubrique « Dénétalité » remplace le traditionnel carnet des naissances :

Aucune naissance n’a été enregistrée à la Mairie du 1er arrondissement. Du 16 au 22 juillet, une seule fut déclarée à la Mairie du 5e arrondissement.

Entre le 23 et le 29 juillet 1941, aucune déclaration de naissance n’a été enregistrée à la mairie du premier arrondissement.

Rubrique bientôt interrompue, censurée peut-être, quand on se fut rendu compte qu’elle constituait une dénonciation de l’inefficacité de la politique gouvernementale.

 

Sources : Le Salut public, 30 juin, 18 novembre 1940 ; 3, 12, 18 février, 25 mai, 26 juillet, 2 et 8 août, 26 septembre, 16 octobre, 18, 20, 25 et 27 novembre, 16 décembre 1941 ; 22 janvier, 30 mars et 27 mai

 

Dessin de Jacques Pruvost,

Le Salut Public, 12 mars 1942

Jeunesse

 Zazous d’ici et d’ailleurs

Pendant toutes les années de guerre, la presse française resta friande de nouvelles venues d’Outre-Atlantique. L’interdiction des films hollywoodiens n’empêchait pas de s’intéresser à la vie des stars d’Hollywood ; on suivait round après round la carrière de Joë Louis, « le bombardier noir ». Surtout, les mouvements de grève ou de protestation contre la guerre étaient fidèlement relatés, de même que les catastrophes industrielles et naturelles, comme si elles aussi témoignaient de la fragilité d’une démocratie aux pieds d’argile. Les signes de décadence des États-Unis, tel le jazz, suscitaient un mélange de Schadenfreude et de comparaison avec la robuste santé de l’Allemagne nazie.

C’est dans ce contexte d’antiaméricanisme larvé, qui s’était déjà largement manifesté avant-guerre (pensons à Tintin en Amérique) qu’il faut comprendre la fascination du Salut public pour les « Jitterbugs de New York, de Détroit ou de Los Angeles » et leurs « Zoot-Suits ». C’est là-bas « le carnaval toute l’année ». À côté de l’extravagance de la jeunesse américaine, nos zazous « paraissent encore des élèves d’un collège d’Oxford ».

Qu’en est-il au juste des zazous locaux ? Les journaux n’en parle guère. Quand ils le font, c’est avec une condescendance plutôt bienveillante pour cette jeunesse qui n'a pas été mobilisée en 1939, que l'aspect militaire et idéologique de la guerre n'intéresse pas ou peu, mais que la culture populaire américaine fascine. Ainsi, à l’occasion de la venue à Lyon de Johnny Hess à l’automne 43, Henry Lapierre se réjouit que la salle Rameau, qu’il a si souvent connue déserte, ait accueilli un public juvénile nombreux et enthousiaste, « qui s’étouffait presque », « car nombre de ces personnes qu’on nomme swings ou zazous s’étaient donné rendez-vous pour hurler leur vedette. »

Le journaliste analyse l’apparent paradoxe que constitue le chanteur suisse, qui a abandonné son école de commerce pour se produire aux côtés de Charles Trenet :

Je connais peu de chanteurs qui puisse risquer d’être pris pour de dits zazous que Johnny Hess, qui sur la scène comme en ville, est un garçon éminemment simple et sympathique. Mais il chante avec un tel cœur qu’il n’est nul besoin d’avoir une toison à la Samson pour prendre plaisir à l’écouter.

On est rassuré de trouver en Hess un ersatz de ce Harry James, « le roi du jitterbug » qui, au même moment, suscite des scènes d’hystérie dans le théâtre Paramount de New York ; et l’on croit comprendre cette jeunesse française finalement peu dangereuse et presque raisonnable :

Le psychologue nous dira qu’il s’agit là simplement d’une réaction de défense de la nature humaine, réaction exagérée, certes, en face de la guerre. Pendant la Révolution, la France eut ses « incroyables ». Les époques des grands bouleversements produisent presque toujours des phénomènes de cette nature, qui constituent en réalité des tentatives pour rétablir un équilibre perdu.

Ou, pour le dire avec les mots de Maurice Martelier, le parolier de Johnny Hess : « C’est une maladie un peu particulière. Bientôt il n’y paraîtra plus rien ».

 

Sources : Des Feuillants, « Choses et Autres », Le Salut public, 2 juillet 1943 ; Henry Lapierre, Le Salut public, 13 novembre 1943 ; Maurice Martelier et Johnny Hess, « Ils sont zazous ! », Société d'Éditions Musicales Paris-Monde, 1942.

 


jeudi 2 mai 2024

Prisonniers

 Visite aux prisonniers

À Lyon, comme partout en France, le sort des prisonniers de guerre a été un souci général et permanent pendant cinq ans, qu’il s’agît de pallier leur absence, de subvenir à leurs besoins ou de communiquer avec eux. Quelques semaines après la signature de l’armistice, le directeur de La Vie Lyonnaise  Gabriel Berthillier obtint l’autorisation de rendre visite à un collègue retenu prisonnier au camp de Beaune-la-Rolande dans le Gâtinais, à 400 km au nord-ouest de Lyon. Les baraquements avaient été construits pour les prisonniers allemands lors de la première guerre mondiale ; ils étaient à présent occupés par des soldats français capturés après la défaite, et qui attendaient sans le savoir d’être transférés dans l’un des quatre-vingts stalags ou oflags construits en Allemagne avant la guerre. Berthillier rédigea sur deux pleines pages de sa revue le compte rendu de sa visite. 

Le récit de son voyage qui le conduit de Lyon à Beaune-la-Rolande s’attarde sur les tracasseries matérielles rencontrées tout au long du trajet et qu’explique la profonde désorganisation des chemins de fer depuis la défaite. Départ à une heure trop matinale, correspondances hasardeuses, horaires aléatoires, entassement des voyageurs dans les wagons, absence de ravitaillement et fin du parcours à pied. Ensuite, Berthillier insiste sur les complications administratives de l’entreprise : il faut avoir obtenu un laisser-passer, s’inscrire sur le registre en face du nom de celui dont il faut s’assurer qu’il est toujours vivant et interné ici, durée très courte de l’entretien avec lui (deux heures en tout début d’après-midi), dans l’inconfort d’une cour d’école où est installée la Kommandantur.

Le journaliste décrit ensuite les conditions de détention de ces 18 000 prisonniers, à partir de ce que lui en dit son interlocuteur. L’hygiène est réduite au strict minimum. L’alimentation, certes insuffisante et rudimentaire (« ils sont mal nourris »), n’est pas indigne et d’ailleurs pas très éloignée de celle que nombre des visiteurs connaissent depuis deux mois à Lyon. Il n’y a pas de fromage (une fois en un mois), pas de desserts, pas de vin ni d’alcool, peu de viande et des légumes peu engageants parfois. La soupe est assurée au moins une fois par jour, on apprécie que le café du matin soit chaud, la ration de pain est correcte. Certains connaissent un sort plus favorable en se nourrissant dans les fermes où on les fait travailler. Rien de tout cela n’est absolument nouveau pour des soldats qui ont connu la vie de caserne pendant les huit ou neuf mois de la « drôle de guerre ». Mais on comprend que les colis de fromage, chocolat, saucisson, dans lesquels on trouve aussi du sel, du savon, des mouchoirs, des chaussettes et des chemises, souvent été confectionnés au prix de nombreux sacrifices, soient les bienvenus.

L’article s’attarde sur le caractère pathétique de ces brèves rencontres. Les épouses étreignent des époux, dont elles n’avaient pas de nouvelles sûres depuis de longues semaines, les enfants revoient leur père. Mais ces effusions recouvrent une ironie tragique, dont Berthillier lui-même ne peut être conscient dans la situation présente. Tout le monde ignore ce qu’il adviendra des prisonniers. On ne peut que s’en remettre à l’espérance d’un traité de paix signé rapidement, qui renverrait tout le monde chez soi. Si ce moment de retrouvailles est précieux, il entretient néanmoins les illusions : la majorité de ces captifs s’apprête à passer cinq ans derrière les barbelés du IIIe Reich. Une fois évoqué le déchirement des séparations et qu’il ne reste plus qu’à regagner Lyon ; les épreuves du matin recommencent. Implicitement, la responsabilité en est attribuée aux Français plus qu’aux Allemands, dont il n’a été question qu’à travers la bonhomie indifférente des sentinelles. Les voyageurs lyonnais se retrouvent bloqués à Paris. Berthillier rapporte l’anecdote d’un employé (français) qui transporte avec une évidente mauvaise volonté des bidons de lait d’un wagon à l’autre, rendant impossible la correspondance avec Lyon. Ce n’est que très tard dans la nuit que le chemin du retour sera ouvert à ces naufragés, souvent désargentés et passablement affamés.

L’article se clôt sur un post-scriptum des plus instructifs : « Ce reportage aurait, bien entendu, gagné à être illustré par de nombreuses photographies. Je ne dirai pas pourquoi il ne l’est pas, puisque c’est interdit. Je ne dirai pas non plus par qui la chose est interdite. C’est interdit aussi. » Ce qui manque, ce sont donc les informations que la sûreté militaire française surveillée par les autorités allemandes entend ne pas divulguer. Berthillier ne put par exemple faire passer des messages aux prisonniers rhodaniens, et pas davantage rapporter de leurs nouvelles à leurs familles. Il n’est par ailleurs rien dit du rôle de la gendarmerie française dans le camp. L’empathie et le ton mesuré qui évitent les récriminations trop marquées, invitent en fait à une lecture entre les lignes de cet article d’un Lyonnais, qui mesure un peu davantage l’ampleur du désastre national. Une fois tous les PG transférés en Allemagne, le camp de Beaune-la-Rolande fut affecté en 1941 à la concentration des populations juives, toutes promises aux crématoires d’Auschwitz. Les nazis fermèrent le camp en 1943.

 

Source : La Vie lyonnaise n° 945 du 24 août 1940

[M. P. Schmitt]

 

vendredi 26 avril 2024

Cérémonies

 La Légion des Combattants place Bellecour

Le dimanche 30 mars 1941 est organisée une grande cérémonie place Bellecour, à l’occasion de la remise par le général Laure, délégué du maréchal Pétain, du drapeau et des fanions à la Légion des Combattants. Créé sept mois auparavant, le 29 août 1940, par le Maréchal Pétain sur proposition de Xavier Vallat, secrétaire général aux Anciens Combattants, ce regroupement d’associations d’Anciens Combattants de la Grande Guerre, rassemble les plus fidèles soutiens et admirateurs de la Révolution nationale et de Pétain, symbole de la bataille de Verdun un quart de siècle auparavant. Son siège est à Vichy, mais son antenne lyonnaise, qui veut être « les yeux et les oreilles du Maréchal » dans la plus grosse ville de la zone non occupée, est située au 17 rue de l’Hôtel-de-Ville après un bref passage rue des Capucins. Sur 80 000 anciens combattants rhodaniens, 45000 sont inscrits à la Légion.

La cérémonie se déroule en grandes pompes place Bellecour, laquelle avait failli être débaptisée pour porter le nom de « Maréchal Pétain ». L’intéressé avait décliné l’offre, par respect  pour le nom qu’avait porté cette place majestueuse à son origine, peut-être aussi pour ne pas inciter les mauvais esprits à comparer la statue de Lemot, installée ici depuis plus d’un siècle, et qui représente le tout-puissant  Louis XIV habillé en empereur romain, avec le patronyme  d’un noble vieillard à la tête d’un pays écrasé par l’ennemi.

Les autorités réunies veulent donner l’image d’une nation rassemblée autour du drapeau tricolore et de la religion catholique. Ce qui donne à l’événement une portée nationale : l’État (le préfet),  l’Armée, l’Église, les mouvements de jeunesse, la Croix-Rouge et les Amitiés africaines, tous sont là pour communier dans l’élan patriotique.

La cérémonie avait commencé tôt le matin à la cathédrale Saint-Jean. Le cardinal Gerlier primat des Gaules avait béni les drapeaux des légionnaires et prononcé une allocution dans laquelle il exhortait les Français à rester « unis fraternellement ». On avait joué la symphonie n° 3, pour grandes orgues et orchestre de Saint-Saëns, compositeur très apprécié par Vichy. À la sortie de la messe, la foule nombreuse et enthousiaste s’était rangée en un long cortège et s’était mise en mouvement pour rejoindre quelques centaines de mètres plus loin la place, où tout était prêt pour rendre les honneurs aux légionnaires. Béret sur la tête, insigne bleu et vert agrafé au revers de leur veston, ils sont entourés de leur Musique, des associations sportives, des Compagnons de France, du gouverneur militaire le général Frère, du recteur André Gau, du nouveau doyen de la Faculté des Lettres (un certain Peyssel) , etc. La Légion défile, drapeaux, fanions et fanfare en tête. Au bout de la place éclate La Marseillaise et le général Laure fait son apparition, suivi du nouveau directeur de la Légion François Valentin et du président de l’Union départementale Émile Roux, du préfet du Rhône Alexandre Angeli, du cardinal Gerlier et de quelques autres. Le général Laure passe devant la rangée des fanions, accompagné par M. Vicaire, secrétaire général de la Légion. Et remet son fanion à chacune des sections. Les légionnaires sont au garde à vous, la musique fait claquer Aux couleurs et La Marseillaise. Le drapeau tricolore flotte au-dessus des Légionnaires. Dans son allocution, Roux donne des trois couleurs nationales une définition inédite : le bleu, c’est « le blason de l’idéal » ; le blanc, « le symbole de la vertu française » ; le rouge, « une éclaboussure pourpre récoltée sur les champs de bataille », et qui « enseigne à nos enfants la beauté sanglante du sacrifice ». C’est au tour des troupes de la garnison de défiler. La cérémonie se termine, mais pas l’histoire de la Légion des Combattants. Patriotes, pacifistes et maréchalistes lors de la création du mouvement, bon nombre de Légionnaires se tournèrent vers des organisations d’inspiration délibérement fasciste la LVF (Légion des Volontaires Français), le SOL (Service d’Ordre Légionnaire), puis la Milice.

 

Sources : Gérard Chauvy, Lyon occupé 1940-1944, Éditions Lyonnaises d’Art et d’Histoire, 2019. Le Salut public, 30 mars 1941. La Vie Lyonnaise, n° 961, 5 avril 1941.

 [M.P.S.]

 
Le discours de M. Roux, président de la Section Lyonnaise