Dénatalité
On n’a pas attendu 1940 pour s’inquiéter de la dénatalité en France. Celle-ci était statistiquement constatée depuis 1866. Les 1,5 millions de morts français de la Grande Guerre avaient rendu le problème plus aigu encore. Des mesures essentiellement symboliques avaient été prises : institution d’une « Journée des mères de familles nombreuses » ; érection en 1938 d’un grandiose Monument aux Mères françaises à Paris. Quand une nouvelle guerre s’annonça inévitable et qu’on constata avec effroi la bonne santé démographique allemande, ce qui était jusqu’alors une cause défendue principalement par des mouvements catholiques devint une angoisse nationale.
Une simple recherche des occurrences du mot « dénatalité » dans la presse (en l’occurrence Le Salut public) est révélatrice : 7 par an en moyenne entre 1920 et 1937 ; 30 en 1938 ; 50 en 1939. La méthode est peu scientifique, ne serait-ce que parce que le néologisme dénatalité (1918) a des synonymes, tel dépopulation (titre d’un article d’Émile Zola dans le Figaro en 1896), mais le phénomène est indéniable. La lutte contre la « néfaste propagande anticonceptionniste » n’est donc pas l’apanage de Vichy. On peut même constater que le Salut public, organe clairement pétainiste, parle beaucoup moins de dénatalité : en 1940-1944, on retrouve la moyenne d’avant 1938. Il y a deux explications principales à cet apparent paradoxe.
D’une part les difficultés de la vie quotidienne relèguent au second plan toute autre considération. Les conférences du samedi après-midi organisées rue Mulet sur le sujet par l’Union régionale pour l’Éducation Civique Sociale de la Femme, se déroulent devant une salle à moitié vide. D’autre part la dénatalité est désormais officiellement considérée comme un « problème connexe » de celui de la défense de la famille. On tourne en dérision les mesures techniques prises par les gouvernements de la IIIe République pour enrayer le fléau : augmentation des allocations familiales par le Front populaire, primes diverses, « naturalisations hâtives ». Alors qu’il suffirait de rendre à la famille sa place centrale dans la société française. En décembre 1940, la devise « travail, famille, patrie » est adoptée.
À l’automne 1941, est organisé un « Grand Concours-Référendum national sur les causes de la dénatalité ». Il ne s’agit pas pour les participants de proposer leur analyse. Ils doivent choisir les trois causes qui leur semblent les plus pertinentes dans la liste des quinze qui leur sont proposées, parmi lesquelles : « Les jeunes ménages préfèrent aller au cinéma ou faire de l’auto » ; « Les jeunes coquettes redoutent de perdre leur ligne ». L’alcoolisme, l’insalubrité des logements, l’avortement, la santé (qui font par ailleurs l’objet de plusieurs articles dans le Salut public), ne figurent pas au nombre des réponses autorisées. En mars 1942, alors que les dépouillement des 500 000 réponses n’est pas encore achevé, les résultats tombent :
1. Absence de religion
2. Les enfants coûtent cher
3. Travail de la femme hors du foyer
Car le terrible fléau de la dénatalité est d’abord la conséquence funeste de la désagrégation de la famille, elle-même « résultat malheureux mais logique de la séparation des églises en 1905 ». Vichy dénonce « les aberrations et les crimes d’un régime affublé de l’enseigne républicaine et parlementaire dont l’affaissement des caractères, l’affaiblissement de la famille, la dénatalité mortelle ont été les conséquences les plus dangereuses ». Le 25 mai 1941, « la fête des mères, qui n’est pas une nouveauté, prend un nouveau sens avec le gouvernement réparateur et prévoyant du Maréchal » ; à Lyon la journée est présidée par Jacques Chevalier, secrétaire d’État à la Famille : deux mille paniers (« œufs, beurre, chocolat : voilà des denrées rares ! ») sont distribués aux familles nombreuses. En septembre de la même annéeun « Stand de la famille » est inauguré à la Foire de Lyon. Le problème est « plus moral que matériel ».
Rares sont les voix qui s’écartent de cette ligne. En janvier 1942, Suzanne Monin, chargée de la page « La femme, la famille, la maison », ouvre ses colonnes dans le Salut public à Robert Prigent, secrétaire général de la Ligue Ouvrière Chrétienne (LOC), qui avance l’idée qu’une assurance-chômage encouragerait la natalité. En août 1941, les dirigeants nationaux de la LOC réunis à Lyon avaient fondé le Mouvement populaire des familles (MPF) élargi aux non-chrétiens, pour tenter d’influer sur la politique familiale de Vichy. Déçu, Prigent finit par rejoindre Londres et devint ministre de la Population dans le premier gouvernement provisoire formé par de Gaulle.
En novembre 1940 un article imagine « quel eût été l’état démographique de l’Empire français, si les réformes n’étaient pas survenues ». Entre 1937 et 1980 la population de la France métropolitaine aurait décru de 41 à 29 millions ; celle de l’Afrique blanche (Algérie, Maroc, Tunisie) aurait cru de 13 à 31; celle de l’Afrique noire (AOF, AEF) de 18 à 44. On serait donc passé de 72 à 104 millions. Mais cet « optimisme impérial » serait factice, car un Empire a besoin d’une métropole forte, ce à quoi s’applique l’action actuelle du gouvernement.
Quelle action pour quels résultats ? En février 1941, un prix de l’Académie de Lyon récompense la famille Rivard et ses douze enfants, mais Berthe, la petite dernière, née en 1939, n’est pas un produit du volontarisme vichyssois. Bien au contraire, pendant l’été 1941, une rubrique « Dénétalité » remplace le traditionnel carnet des naissances :
Aucune naissance n’a été enregistrée à la Mairie du 1er arrondissement. Du 16 au 22 juillet, une seule fut déclarée à la Mairie du 5e arrondissement.
Entre le 23 et le 29 juillet 1941, aucune déclaration de naissance n’a été enregistrée à la mairie du premier arrondissement.
Rubrique bientôt interrompue, censurée peut-être, quand on se fut rendu compte qu’elle constituait une dénonciation de l’inefficacité de la politique gouvernementale.
Sources : Le Salut public, 30 juin, 18 novembre 1940 ; 3, 12, 18 février, 25 mai, 26 juillet, 2 et 8 août, 26 septembre, 16 octobre, 18, 20, 25 et 27 novembre, 16 décembre 1941 ; 22 janvier, 30 mars et 27 mai
Dessin de Jacques Pruvost,
Le Salut Public, 12 mars 1942
