Humour 41
Alors que les Français s’adaptaient progressivement à la nouvelle donne politique et économique née de l’effondrement du pays six mois auparavant, les publications Candide et Ric et Rac appartenant à la maison Fayard et installées à Clermont-Ferrand, demandèrent au rédacteur en chef du journal satirique Ric et Rac, Max Favalelli (1905-1989), qui avait collaboré au journal fasciste Je suis partout et dont la renommée de brillant cruciverbiste était déjà établie, et à Robert Carrizey (1905-1943) d’organiser un événement qui regrouperait les dessinateurs de presse de la zone non occupée. Favalelli prit contact avec une quarantaine d’entre eux et put présenter à Lyon, dans la chapelle du lycée Ampère pendant la deuxième quinzaine de mars 1941, un Salon intitulé Humour 41. Une grosse trentaine de dessinateurs y exposèrent leurs œuvres. Voici leurs noms, même si cette liste varie quelque peu selon les sources consultées : Aldebert, Badert, Baille, Carb, Carlotti, Chancel, Chaurand-Naurac, Don, Dubout, Effel, Faivre, Falké, Farinole, François, Gassier, Grange, Grove, Guillaume, Guittonneau (dit Ben), Manset, Payen, Jo Paz, Pellos, Peynet, Phil, Philibert-Charrin, Roldès, Saint-Georges, Saint-Ogan, Sennep, Soro, Teyvar, Thierry. La photo de groupe qui parut dans La Vie Lyonnaise ne les montre pas tous et certains ne sont pas identifiables. On note l’absence de Ralph Soupault, un des plus connus parmi les dessinateurs de presse, peut-être jugé trop engagé à l’extrême droite pour être en harmonie avec l’esprit général du Salon.
Tous ces humoristes avaient à gagner à ce regroupement, alors même que la plupart d’entre eux avaient déjà été contraints de chercher une reconversion au moins partielle de leur activité. Le Salon leur permettait de survivre, à un moment où la presse connaissait de grandes difficultés et que les commandes d’articles ou de dessins s’étaient considérablement amenuisées. Favalelli avait obtenu de monter cette manifestation artistique à condition de vendre le catalogue au profit du Secours national et de présenter en même temps que l’exposition « 300 dessins offerts par les enfants de France au Maréchal Pétain ».
Ces hommes ont entre trente et quarante ans et sont pour la plupart repliés de Paris. Mais le Salon entend montrer que « le talent des lyonnais n’a pas à redouter la concurrence des Parisiens et [que] le rire n’est point éteint dans notre cité que beaucoup ont tendance à qualifier de morose ». Le Stéphanois Jean Bernard, dit Aldebert, a des attaches à Lyon où il avait créé le journal satirique La Dent de Lyon ; Jean Albert Carlotti, Auguste Favier, Jean Ravet, dit Teyvar, Charles Rogino, sont nés à Lyon ; Philibert Charrin à Montmerle-sur-Saône. La plupart étaient déjà connus avant la guerre et la notoriété de plusieurs (Dubout, Effel, Pellos, Peynet, Sennep…) se poursuivit après la guerre, quitte à passer d’un pétainisme conventionnel à un gaullisme républicain comme celui de Jean Effel, ou à se reconvertir dans la littérature pour enfants, l’affiche, etc.
Comment s’explique le succès artistique et commercial de ce Salon, qui s’installa à la galerie Roger avant de se déplacer dans les grandes villes de la zone nono, Marseille, Nice, Montpellier, Clermont-Ferrand ? Certainement pas par l’appartenance des exposants aux mêmes courants idéologiques, ou parce qu’ils auraient tous travaillé dans les mêmes journaux. Leurs dessins en effet avaient été publiés dans une bonne trentaine de publications différentes et d’obédiences très diverses, de la presse communiste à l’Action française monarchiste, du Figaro conservateur aux revues proprement fascistes. Ainsi le Salon a réuni des artistes qui ont eu des sympathies « à gauche », voire communistes (Henri-Paul Gassier notamment), qui côtoient des maurrassiens comme Benjamin Guittonneau ou Jean Sennep, ou encore un libertaire inoffensif comme Raymond Peynet, qui n’a pas encore créé la série innombrable de ses Amoureux, qui le rendirent célèbre à partir de 1942.
C’est donc ailleurs qu’il faut chercher. Le dessin de presse a toujours joué un rôle non négligeable dans l’esprit des lecteurs. Au printemps 1941, on leur fournit un peu de bonne humeur en prenant les tracas de la vie quotidienne du bon côté, alors que la guerre est mondiale et que l’avenir immédiat est des plus précaires. Les auteurs puisent dans le fonds grotesque ou absurde de la caricature, évitent les questions trop douloureuses (invasion étrangère, anéantissement de l’armée française, prisonniers et réfugiés), bannissent les registres angoissants ou malséants (la mort, la misère, le désespoir, le sexe). Toute la place est laissée à un thème presque unique, celui des difficultés de la vie quotidienne et du système D, traité sur le mode de la galéjade à la française, de la satire fanfaronne, de la misogynie de convention et de l’ironie satisfaite sans grande méchanceté. « Les dessins sur les restrictions se vendent très bien ». « Comme ça mes arrière-petits-neveux, quand ils verront ce dessin comprendront ce que fut la dure époque que nous vivons ». À cet égard le Salon de 1942 sera politiquement plus marqué que celui de 1941, en se faisant nettement antibritannique, antisoviétique et antisémite. Mais l’expérience s’arrêta là. Il n’y eut pas de Salon en 1943, l’heure n’était plus au consensus, même de surface. En avril 1944, un salon intitulé Satire 44 tenta de prendre le relais en présentant « les ambassadeurs du plus fin esprit français ».
Pour l’heure, les humoristes contribuaient à leur façon à la propagande vichyste en atténuant l’esprit de sérieux qui en 1941 régit les cérémonies et discours officiels. En captant pour quelques secondes le sourire des lecteurs, le dessin de presse se montre parfois plus efficace que l’article de journal. Il rejoint en cela la chanson et le cinéma dans leur fonction de divertissement.
Sources : La Vie lyonnaise, n° 961, 5 avril 1941. Le Salut public, 19 et 26 mars 1941 ; 21 mai 1942 ; 27 avril 1944 ; Christian Delporte, Les Crayons de la propagande ; dessinateurs et dessin politique sous l’Occupation, CNRS editions,1993.
[M.P.S.]
