Zazous d’ici et d’ailleurs
Pendant toutes les années de guerre, la presse française resta friande de nouvelles venues d’Outre-Atlantique. L’interdiction des films hollywoodiens n’empêchait pas de s’intéresser à la vie des stars d’Hollywood ; on suivait round après round la carrière de Joë Louis, « le bombardier noir ». Surtout, les mouvements de grève ou de protestation contre la guerre étaient fidèlement relatés, de même que les catastrophes industrielles et naturelles, comme si elles aussi témoignaient de la fragilité d’une démocratie aux pieds d’argile. Les signes de décadence des États-Unis, tel le jazz, suscitaient un mélange de Schadenfreude et de comparaison avec la robuste santé de l’Allemagne nazie.
C’est dans ce contexte d’antiaméricanisme larvé, qui s’était déjà largement manifesté avant-guerre (pensons à Tintin en Amérique) qu’il faut comprendre la fascination du Salut public pour les « Jitterbugs de New York, de Détroit ou de Los Angeles » et leurs « Zoot-Suits ». C’est là-bas « le carnaval toute l’année ». À côté de l’extravagance de la jeunesse américaine, nos zazous « paraissent encore des élèves d’un collège d’Oxford ».
Qu’en est-il au juste des zazous locaux ? Les journaux n’en parle guère. Quand ils le font, c’est avec une condescendance plutôt bienveillante pour cette jeunesse qui n'a pas été mobilisée en 1939, que l'aspect militaire et idéologique de la guerre n'intéresse pas ou peu, mais que la culture populaire américaine fascine. Ainsi, à l’occasion de la venue à Lyon de Johnny Hess à l’automne 43, Henry Lapierre se réjouit que la salle Rameau, qu’il a si souvent connue déserte, ait accueilli un public juvénile nombreux et enthousiaste, « qui s’étouffait presque », « car nombre de ces personnes qu’on nomme swings ou zazous s’étaient donné rendez-vous pour hurler leur vedette. »
Le journaliste analyse l’apparent paradoxe que constitue le chanteur suisse, qui a abandonné son école de commerce pour se produire aux côtés de Charles Trenet :
Je connais peu de chanteurs qui puisse risquer d’être pris pour de dits zazous que Johnny Hess, qui sur la scène comme en ville, est un garçon éminemment simple et sympathique. Mais il chante avec un tel cœur qu’il n’est nul besoin d’avoir une toison à la Samson pour prendre plaisir à l’écouter.
On est rassuré de trouver en Hess un ersatz de ce Harry James, « le roi du jitterbug » qui, au même moment, suscite des scènes d’hystérie dans le théâtre Paramount de New York ; et l’on croit comprendre cette jeunesse française finalement peu dangereuse et presque raisonnable :
Le psychologue nous dira qu’il s’agit là simplement d’une réaction de défense de la nature humaine, réaction exagérée, certes, en face de la guerre. Pendant la Révolution, la France eut ses « incroyables ». Les époques des grands bouleversements produisent presque toujours des phénomènes de cette nature, qui constituent en réalité des tentatives pour rétablir un équilibre perdu.
Ou, pour le dire avec les mots de Maurice Martelier, le parolier de Johnny Hess : « C’est une maladie un peu particulière. Bientôt il n’y paraîtra plus rien ».
Sources : Des Feuillants, « Choses et Autres », Le Salut public, 2 juillet 1943 ; Henry Lapierre, Le Salut public, 13 novembre 1943 ; Maurice Martelier et Johnny Hess, « Ils sont zazous ! », Société d'Éditions Musicales Paris-Monde, 1942.
