Visite aux prisonniers
À Lyon, comme partout en France, le sort des prisonniers de guerre a été un souci général et permanent pendant cinq ans, qu’il s’agît de pallier leur absence, de subvenir à leurs besoins ou de communiquer avec eux. Quelques semaines après la signature de l’armistice, le directeur de La Vie Lyonnaise Gabriel Berthillier obtint l’autorisation de rendre visite à un collègue retenu prisonnier au camp de Beaune-la-Rolande dans le Gâtinais, à 400 km au nord-ouest de Lyon. Les baraquements avaient été construits pour les prisonniers allemands lors de la première guerre mondiale ; ils étaient à présent occupés par des soldats français capturés après la défaite, et qui attendaient sans le savoir d’être transférés dans l’un des quatre-vingts stalags ou oflags construits en Allemagne avant la guerre. Berthillier rédigea sur deux pleines pages de sa revue le compte rendu de sa visite.
Le récit de son voyage qui le conduit de Lyon à Beaune-la-Rolande s’attarde sur les tracasseries matérielles rencontrées tout au long du trajet et qu’explique la profonde désorganisation des chemins de fer depuis la défaite. Départ à une heure trop matinale, correspondances hasardeuses, horaires aléatoires, entassement des voyageurs dans les wagons, absence de ravitaillement et fin du parcours à pied. Ensuite, Berthillier insiste sur les complications administratives de l’entreprise : il faut avoir obtenu un laisser-passer, s’inscrire sur le registre en face du nom de celui dont il faut s’assurer qu’il est toujours vivant et interné ici, durée très courte de l’entretien avec lui (deux heures en tout début d’après-midi), dans l’inconfort d’une cour d’école où est installée la Kommandantur.
Le journaliste décrit ensuite les conditions de détention de ces 18 000 prisonniers, à partir de ce que lui en dit son interlocuteur. L’hygiène est réduite au strict minimum. L’alimentation, certes insuffisante et rudimentaire (« ils sont mal nourris »), n’est pas indigne et d’ailleurs pas très éloignée de celle que nombre des visiteurs connaissent depuis deux mois à Lyon. Il n’y a pas de fromage (une fois en un mois), pas de desserts, pas de vin ni d’alcool, peu de viande et des légumes peu engageants parfois. La soupe est assurée au moins une fois par jour, on apprécie que le café du matin soit chaud, la ration de pain est correcte. Certains connaissent un sort plus favorable en se nourrissant dans les fermes où on les fait travailler. Rien de tout cela n’est absolument nouveau pour des soldats qui ont connu la vie de caserne pendant les huit ou neuf mois de la « drôle de guerre ». Mais on comprend que les colis de fromage, chocolat, saucisson, dans lesquels on trouve aussi du sel, du savon, des mouchoirs, des chaussettes et des chemises, souvent été confectionnés au prix de nombreux sacrifices, soient les bienvenus.
L’article s’attarde sur le caractère pathétique de ces brèves rencontres. Les épouses étreignent des époux, dont elles n’avaient pas de nouvelles sûres depuis de longues semaines, les enfants revoient leur père. Mais ces effusions recouvrent une ironie tragique, dont Berthillier lui-même ne peut être conscient dans la situation présente. Tout le monde ignore ce qu’il adviendra des prisonniers. On ne peut que s’en remettre à l’espérance d’un traité de paix signé rapidement, qui renverrait tout le monde chez soi. Si ce moment de retrouvailles est précieux, il entretient néanmoins les illusions : la majorité de ces captifs s’apprête à passer cinq ans derrière les barbelés du IIIe Reich. Une fois évoqué le déchirement des séparations et qu’il ne reste plus qu’à regagner Lyon ; les épreuves du matin recommencent. Implicitement, la responsabilité en est attribuée aux Français plus qu’aux Allemands, dont il n’a été question qu’à travers la bonhomie indifférente des sentinelles. Les voyageurs lyonnais se retrouvent bloqués à Paris. Berthillier rapporte l’anecdote d’un employé (français) qui transporte avec une évidente mauvaise volonté des bidons de lait d’un wagon à l’autre, rendant impossible la correspondance avec Lyon. Ce n’est que très tard dans la nuit que le chemin du retour sera ouvert à ces naufragés, souvent désargentés et passablement affamés.
L’article se clôt sur un post-scriptum des plus instructifs : « Ce reportage aurait, bien entendu, gagné à être illustré par de nombreuses photographies. Je ne dirai pas pourquoi il ne l’est pas, puisque c’est interdit. Je ne dirai pas non plus par qui la chose est interdite. C’est interdit aussi. » Ce qui manque, ce sont donc les informations que la sûreté militaire française surveillée par les autorités allemandes entend ne pas divulguer. Berthillier ne put par exemple faire passer des messages aux prisonniers rhodaniens, et pas davantage rapporter de leurs nouvelles à leurs familles. Il n’est par ailleurs rien dit du rôle de la gendarmerie française dans le camp. L’empathie et le ton mesuré qui évitent les récriminations trop marquées, invitent en fait à une lecture entre les lignes de cet article d’un Lyonnais, qui mesure un peu davantage l’ampleur du désastre national. Une fois tous les PG transférés en Allemagne, le camp de Beaune-la-Rolande fut affecté en 1941 à la concentration des populations juives, toutes promises aux crématoires d’Auschwitz. Les nazis fermèrent le camp en 1943.
Source : La Vie lyonnaise n° 945 du 24 août 1940
[M. P. Schmitt]

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