mercredi 15 mars 2023

Cinéma

Protéger la jeunesse

Après vingt années de liberté à peu près totale, la censure cinématographique s’est exercée en France à partir de 1916, sous la forme de visas d’exploitation. Mais la modulation des interdictions selon l’âge des spectateurs est un phénomène plus tardif, apparu pendant l’Occupation. En zone libre, un arrêté du 20 décembre 1941 instaure l’interdiction de certains films pour les moins de 18 ans. Le 23 septembre 1942, un nouvel arrêté abaisse cet âge à 16 ans, non pas du fait d’une tolérance plus grande, mais par souci d’harmonisation avec le droit allemand. Ces interdictions prononcées au niveau national par le Secrétaire général de l’information et de la propagande (Paul Marion, puis René Bonnefoy) assisté d’une commission consultative, pouvaient être aggravées localement : dans le Rhône, un arrêté préfectoral du 19 août 1943 interdit l’entrée des salles de spectacle aux enfants de moins de 15 ans non accompagnés. Après la Libération, le décret du 3 juillet 1945 maintiendra l’interdiction aux moins de 16 ans, et le principe de protection de la jeunesse instauré par Vichy sera ainsi pérennisé.

À Lyon, entre 1940 et 1944, 42 films (sur 1434, soit 3%) ont souffert d’une interdiction. On voit que ce type de censure n’était pas utilisé massivement. Il s’appliquait sans égard particulier pour l’origine des œuvres : 33 films français, 5 films allemands, 4 films américains. Parmi les films français, seuls deux (À la belle frégate d’Albert Valentin et L’Âge d’or de Jean de Limur) ont été tournés après 1941, ce qui suggère que le nouveau système de protection de la jeunesse était efficace en amont, en incitant les producteurs à l’autocensure. Furent surtout interdits des films qui ne l’avaient pas été lors de leur sortie : Pépé le Moko (1936), Gueule d’Amour (1937), La Femme du boulanger (1938)… La presse lyonnaise n’ajouta pas une troisième censure aux deux premières : des vignettes firent la promotion de Chèque au porteur, Péchés de jeunesse, ou Volpone ; et le critique du Salut public, Marcel Collet*, rendit compte de Remorques, Sixième Étage ou Le Valet maître, et revint même sur Le Jour se lève (1939).

Le cas de Pièges mérite une mention particulière. Ce film réalisé par Robert Siodmak, qui avait connu le succès lors de sa sortie en décembre 1939, fut interdit en juillet 1940 par les autorités d’occupation allemandes (moins à cause d’allusions à certaines perversions sexuelles que de la présence d'artistes juifs au générique : Siodmak lui-même, von Stroheim, Jacques Companéez) et ne ressortit qu’en 1946. On ne s’étonne pas qu’il ait été projeté à Lyon avant la défaite (au Royal, en mars 1940), mais il est étrange qu’on le retrouve en novembre à l’Eldorado (il est alors annoncé comme un film avec Chevalier et Stroheim) puis à l’Astoria en décembre. Il disparaît pendant deux ans avant qu’une copie ne circule dans six cinémas pendant toute l’année 1943 (aux Jacobins en janvier ; au Grolée en mai ; au Gloria en juin ; au Bellecour en août ; au Studio Fourmi en septembre ; au Paris en novembre), désormais assorti d’une interdiction aux moins de 16 ans qui indique qu’il n’est pas passé sous le radar de la censure. Nous avons observé un cas semblable avec Le Mort en fuite*, qui laisse supposer que la censure s’exerçait à Lyon avec moins de rigueur ou de zèle qu’ailleurs.

En revanche, Lyon n’était pas à la traîne en ce qui concerne la protection de la jeunesse. En 1943, un certain Georges Perrot, président de l’OFDA (Office Familial de la Documentation Artistique, dont le siège était 3, quai de Bondy) déplorait que le contrôle à l’entrée des petits cinémas s’exerçât avec laxisme, et se proposait d’envoyer aux maires de la région une liste complète des films interdits aux mineurs.

 

Sources : J.-P. Bertin-Maghit, « Le cinéma français sous Vichy », Cahiers de la Méditerranée, n° 16-17, 1978, p. 91-109 ; A. Esquerre, « Classez ce film que les enfants ne sauraient voir », Terrain, 2019, p. 24-41 ; Le Salut public, 1940-1944, rubrique « La Soirée lyonnaise » ; Hervé Dumont, Robert Siodmak: le maître du film noir, 1981, p. 122-126 ; ADRhône, 182w131.

 


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