Le Juif Suss à Lyon
Le Juif Suss (Jud Süß) fut projeté à Lyon pendant la guerre. Ce ne fut pas le cas de la plupart des films de propagande nazie, dont deux autres productions antisémites notoires de l’année 1940 : Die Rothschilds et Der ewige Jude. Réalisé par l’UFA dans ses studios de Babelsberg, puis doublé en français, le film de Veit Harlan tint l’affiche pendant deux semaines à la Scala en avril-mai 1941 (soit deux mois après la première projection parisienne), puis en juin dans plusieurs salles de deuxième vision (une semaine à l’Athénée et à la Cigale, deux au Cinémonde). Il connut une reprise en septembre-octobre (une semaine à l’Artistic, une autre aux Variétés), puis en 1942 (une semaine au Rexy en janvier, deux semaines au Cinébref en mars et mai), avant de disparaître des écrans. Ce total de neuf semaines de projection dans huit salles ne nous renseigne guère sur la façon dont le public lyonnais accueillit un film que la publicité qualifiait de « sensationnel » mais dont le succès commercial fut modeste.
La critique de Marcel Collet dans le Salut public est élogieuse et insiste (presque dans les mêmes termes que Michelangelo Antonioni un peu plus tôt) sur la qualité technique du film de Veit Harlan, « le faste de la reconstitution historique, le relief psychologique des personnages, l’intérêt dramatique savamment dosé et le style direct et péremptoire de la narration ». Au-delà de l’histoire du juif Süss, incarné avec « une hallucinante véracité physique et morale » par Ferdinand Marian (doublé par Richard Francœur) et dont les crimes reçoivent leur « juste châtiment », Collet salue « ce réquisitoire sans ménagements contre la tribu errante d’Israël », cette « peinture pertinente des traits et caractéristiques de la “race maudite” », ne marquant sa distance vis-à-vis du « postulat » du film que par les guillemets entourant les deux derniers mots.
Collet se trompe sur la date des faits évoqués par le film (1733 et non 1773) et ne juge pas nécessaire de rappeler que le personnage historique du juif Süss Oppenheimer avait d’abord été le héros d’une pièce (1917) puis d’un roman (1925) du juif Lion Feuchtwanger, qui entendait dénoncer l’antisémitisme. Au moment où le journaliste lyonnais écrivait ces lignes, Feuchtwanger s’installait à Los Angeles après s’être évadé du camp des Mille où il avait été interné par Vichy en 1940.
Sources : Le Salut public, 1941-1942 ; 26 avril 1941 pour la critique de Marcel Collet ; Susan Tegel, Jew Süss. Life, Legend, Fiction, Film, London, Hambledon Continuum, 2011.
