jeudi 14 mars 2024

Littérature

Le charme d’une ville (2/3)

On se demande forcément d’où peuvent sortir les étoffes rares, où s’accomplissent leurs sorcelleries dont les femmes sont fascinées, les gens de goût enthousiasmés, qui flattent et émeuvent nos cinq sens comme tout ce qui répond à la notion de beauté.

Les tisseurs de magnificences sont assurément les êtres les plus paradoxaux de ces épaisses bâtisses où l’on semble voué dès l’enfance à la contemplation morose du gris, du terne, du sordide, de ces allées de traverse aux relents d’égout, de ces cours en fond de citerne où les grilles elles-mêmes moisissent, de ces loges de concierge qui n’ont sans doute pas leurs semblables. On a beau savoir que tout ici relève du même ordre économe, est sacrifié au même dessein, et qu’il s’agit bien moins d’assujettir l’individu en lui inspirant un sentiment permanent d’accablement que de répondre aux exigences du trafic. On a raison de s’étonner.

Sans avoir l’esprit mauvais, je vois là autre chose que l’essor vigoureux d’un grand commerce, le premier en date de notre pays. L’édification systématique de ces quartiers ne témoigne pas seulement d’une société affairée qui n’a pas le temps de lever le nez durant des siècles et qui peut se permettre au surplus de recevoir n’importe qui, n’importe comment. Lorsque l’accumulation atteint ce maximum de densité, lorsque la rigueur et l’immensité des façades s’ajoute à ce point à celui des fenêtres et des étages dans une architecture aussi nue et sur des assises aussi puissantes, lorsqu’un agglomérat aussi compact se hausse et s’élève au-dessus des autres de telle manière que de nulle part on ne voie des toits et que de partout on ne voie que le hérissement de ces blocs homogènes, on touche à une sorte de grandeur. Le massif de la Croix-Rousse, expression de l’effort intéressé, continu et aveugle, symbolise la conception de l’existence appliquée aux besognes précises et étroites.

En face de la sereine Fourvière, la balzacienne Croix-Rousse n’a jamais cessé de se congestionner d’activité sans rien de fortuit ni d’incertain. Elle tissait pour du pain et des richesses, pour des vêtements et des plaisirs. Elle affrontait la durée avec autant de calme que Fourvière. De là leur dialogue et leurs accents. Leur frappant contraste inspirera longtemps encore des variations littéraires destinées à séduire les professeurs, car les événements se plaisent à en renouveler les motifs.

Deux éminences figuratives, deux présences aussi réelles et vivantes que des personnes font-elles si mal dans le paysage, surtout au moment où le monde chancelle ? Puisqu’elles sollicitent au même titre le marchand de primeurs insatisfait, la loueuse de chaises pendant l’hiver, l’aristocrate privé d’essence, l’infirmière impatiente, l’esthète de café qui soigne son foie, la dame troublée du quai de Serbie. Aucun n’y songe expressément, chacun se hâte. Pourtant une lueur traverse l’esprit, elle vient de ce côté-ci ou de celui-là, on ne sait pas bien, mais elle arrête le regard et remplace la songerie par une pensée. « À quoi bon s’attrister, l’espoir persiste. Pourquoi pavoiser puisque la fortune est éphémère, elle fiche le camp par la fenêtre, on ne l’emporte pas au paradis. De toute façon lorsqu’on n’a plus que des yeux pour pleurer, on doit se trouver bien avancé ». J’exagère à coup sûr, mais cela arrive, et peu importe que ce soit vague. L’obscure suggestion des lieux peuplés ne s’exerce pas autrement.

Ce que Paris provoque d’élans, court d’aventures, prodigue de génie et d’artifice dans une rumeur d’océan, Lyon ne l’ignore pas, mais l’envisage d’un œil sceptique, retenu par ses normes familières. Il tire ses plans avec mesure en se défiant royalement de ce qui brille trop, à moins que ce ne soit de l’or en barre expertisé. Ne rions pas, c’est grâce aux anges balancés sur les nacelles qui relient Fourvière et la Croix-Rousse que les harpies de la crise mondiale n’ont pas ravagé nos comptoirs de fond en comble comme elles en avaient l’intention. Elles se sont arrêtées devant le balancier. Les ennuis peuvent se multiplier, le Lyonnais sait comment les recevoir avec décence, réflexion faite, armé de ses mesures quotidiennes.

Il est bon que, de tous les points de l’horizon, nul ne perde de vue ces deux autels qui, sous une forme imposante et ramassée, concrétisent les termes essentiels de notre destin. Tous deux conseillent la prudence, ils enjoignent aussi la modestie.

Joseph JOLINON

suivre)

 


Projet d’un pont reliant Fourvière à la Croix-Rousse, 1847

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