jeudi 14 mars 2024

Religion

 Pas question d’illuminations

Pour la première fois depuis bien des années, le 8 décembre 1939 fut une fête sans illuminations « et les Lyonnais en ressentirent une singulière impression, car cette façon de rendre hommage à la Vierge, est pour eux une tradition sacrée ». En 1870, c’est l’archevêque de Lyon lui-même, Mgr Ginoulhiac, qui avait ordonné d’ajourner les illuminations à des temps meilleurs, en raison des dures épreuves alors traversées par la France et par le pape (« prisonnier » des républicains italiens). Cette fois-ci, c’étaient les consignes de la Défense passive qu’il avait fallu respecter. Seuls quelques magasins illuminèrent jusqu’à 19h00. Mais « les habitants de la cité voulurent du moins remédier à l’absence d’un cérémonial qui leur est cher en donnant à leurs prières une ferveur plus grande qu’à l’ordinaire ». On espérait bien que la Vierge donnerait la victoire à la France, ou du moins qu’elle protégerait Lyon comme en 1870, quand « trois fois l’armée allemande reçut l’ordre de prendre la route de Lyon. Trois fois elle rebroussa chemin comme arrêtée par un bras invisible » (miracle qui avait aussitôt conduit à l’édification de la basilique de Fourvière).

Le bras invisible ne s’étant pas manifesté à nouveau, Lyon resta plongée dans l’obscurité le 8 décembre 1940. La Semaine religieuse du diocèse de Lyon avait publié une note annonçant qu’on ne pouvait penser à l’illumination des maisons, pour laquelle « les éléments indispensables feraient défaut » (lampions, électricité) ; mais on espérait que « la piété lyonnaise saura[it] suppléer à cette pénible et temporaire abstention par le ferveur des âmes ». Même s’il fait bien reconnaître que tous les Lyonnais n’ont pas toujours communié dans un même acte de foi.

Certains jours d’illuminations, la loge du Gourguillon, animé par l’ancien maire de Lyon Victor Augagneur, collaborait à l’union des esprits et des cœurs en affichant un panneau lumineux portant l’inscription : « À Jeanne d’Arc, brûlée par les prêtres ».

En décembre 1941, le Salut Public publie un article intitulé « La flamme invisible », par son rédacteur en chef :

Cette année encore nous ne connaîtrons pas les illuminations traditionnelles du 8 décembre. Nous n’assisterons pas ce soir à l’embrasement spontané qui au signal donné par le bourdon de la cathédrale sillonnait nos logis de traits de lumière. Naguère ce soir-là, aux fenêtres des riches et des pauvres, le même acte de foi scintillait. Temps d’abondance et de facilité, où les boutiques offraient dans leurs étalages inondés de lumière, enrichis des tentations de la gourmandise, de la mode et des arts, le plus éloquent appel aux générosités pour les prochaines étrennes. 

Ledit directeur, Martin Basse, entonne ici le refrain familier de la droite pétainiste : si la Vierge n’a pas protégé la France en général et Lyon en particulier, c’est que le pays a cédé à la « facilité ». Il est désormais temps d’expier :

Il n’est pas aujourd’hui question d’illuminations. Cent trente mille des nôtres sont morts, douze cent mille demeurent prisonniers. […] Mais nous savons et nous croyons que d’autres soirs de 8 décembre viendront, où, le ciel rougeoyant au-dessus de la ville annoncera à des lieues à la ronde et le retour de la paix et celui de nos frères exilés. Et nous verrons dans ces illuminations retrouvées, dans ces flammes rallumées, le symbole de la rénovation nationale.

En décembre 1942, l’article désormais rituel de Martin Basse est publié en première page et s’intitule : « L’invisible flamme ». Dans le titre comme dans le corps du texte, les mots sont les mêmes ; seul leur ordre a changé :

Ce soir encore nous ne connaîtrons pas les illuminations traditionnelles de la cité, ce resplendissement mystique des habitations lyonnaises où toutes les convictions et tous les milieux affirmaient notre foi, notre culte des traditions. Qu’êtes-vous devenus, temps heureux où s’épanouissait la facilité de vivre, où l’aspect de la cité en fête, aux rues envahies par la foule, évoquait la prospérité et l’abondance.

Même son de cloche, en décembre 1943. Mais, dans « Les pas dans les pas », l’espoir d’un retour rapide aux fastes de naguère semble avoir disparu.

Cette année encore, les fêtes lyonnaises du 8 décembre seront célébrées sans éclat. Au lieu des illuminations traditionnelles qui illuminaient nos collines et couvraient nos quais de traits de feu, l’obscurité s’étendra [.…] Voici la cinquième année que la nuit est souveraine au soir du 8 décembre ; pour toute une génération de jeunes enfants le mot d’illuminations est vide de sens et n’évoque pas les splendeurs auxquelles nous étions accoutumés »

Au fond, peu importe, car les cérémonies religieuses auront quant à elles survécu :

Les hommes de Lyon monteront par milliers des abords de la primatiale Saint-Jean à la basilique de Fourvière, toutes classes confondues. Ils savent que tous ne verrons pas cette Terre promise qu’est la Paix, mais ils n’en accomplissent pas moins le simple et magnifique acte de foi qui émeut chaque année les étrangers de passage. Cette croyance illumine leur âme d’un éclat moins éphémère que celui des guirlandes de feu qui embrasaient autrefois Lyon au soir du 8 décembre.

C’est exactement l’inverse qui s’est produit. Les illuminations du 8 décembre à Lyon sont devenues la Fête des Lumières : un vaste spectacle, une attraction touristique vide de toute dimension religieuse.

 

Source : Le Salut public, 8 ou 9 décembre 1939, 1940, 1942, 1942, 1943

 



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