Tuerie rue Tronchet
L’année 1942 avait enregistré une petite vingtaine d’attentats contre des collaborateurs. Le nombre ne cessa d’augmenter en 1943 (autour de 90), pour finalement exploser dans les sept premiers mois de 1944 (une centaine environ). Ils visaient le siège d’organisations fascistes, des cafés et des restaurants qui reçoivent des Allemands, des inspecteurs ou indicateurs de police, des miliciens et miliciennes, des commerçants traitant avec l’occupant. Ces attentats, par eux-mêmes et par les mesures de rétorsion qu’ils suscitent (exécutions, couvre-feux…), sont un élément esentiel de la vie quotidienne des Lyonnais après le franchissement de la ligne de démarcation par la Wehrmacht en novembre 1942. Ils mettent aussi à mal le moral de l’occupant, qui à tout moment et en tous lieux redoute les manifestations de l’hostilité de la population et des « terroristes » fortement organisés, à son endroit ou à celui de leurs soutiens.
Le massacre de la rue Tronchet, le 24 août 1944 (la veille de l’entrée de Leclerc et de la deuxième DB dans Paris ; quelques jours av ant la libération de Lyon n’eut lieu le 3 septembre), est significatif de ce climat de panique. Une plaque commémorative indique que les « troupes allemandes » ont tué ce jour-là 60 civils. Les historiens avancent quant à eux un chiffre nettement inférieur (26 morts et 21 blessés), ce qui n’enlève rien à l’horreur de l’événement. Que s’était-il passé, autant qu’on puisse reconstituer les faits à partir de témoignages nécessairement parcellaires ? Car la presse n’en dit rien…
La vaste école du 92, rue Tronchet (aujourd’hui école élémentaire Jean Rostand) avait été réquisitionnée par les Allemands et transformée en hôpital pour leurs malades et blessés. Depuis plusieurs jours, l’ordre avait été donné d’évacuer les lieux et de regrouper à la Croix-Rousse le dispositif médical dans leur hôpital principal. À la fin du déménagement, le personnel français était resté seul. Les Allemands souhaitaient ne pas s’encombrer de matériels inutiles ou de vivres entreposés dans les locaux de l’ex-école. Le personnel, disaient-ils, en ferait ce qu’il voudrait et cela valait mieux que d’en faire profiter les Américains. Ainsi vit-on sortir de l’école des gens chargés de gros paquets, ce qui parut immédiatement suspect aux passants. Le spectacle prit alors une forme étonnante. On commença à jeter depuis les fenêtres une manne singulière de draps, de couvertures, de boules de pain, de pâtes alimentaires et de chocolat que 250 ou 300 personnes attroupées pouvaient récupérer (toutes ne le firent pas) Mais le commandement allemand basé à la caserne toute proche de la Part-Dieu fut rapidement informé, et s’inquiéta vivement d’une situation susceptible de dégénérer en un trouble majeur. Ils décidèrent d’intervenir de façon radicale. Rue Garibaldi, un car militaire déposa des troupes , qui se dirigèrent à pied rue Tronchet. On plaça plusieurs mitrailleuse pour contrôler la rue et surveiller celle de la Tête d’Or, le Parc ou le cours Lafayette. Soldats et officiers s’avancèrent l’arme au poing. Sous l’emprise de la peur et vraisemblablement du cognac et du mousseux stockés dans les locaux, ils tirèrent sur la foule pendant plusieurs heures, en lançant à l’aveugle des grenades et en achevant méthodiquement les agonisants. On ne put jamais établir avec certitude si ce massacre avait été sciemment scénarisé, s’il y eut des complicités entre la Wehrmacht et des Français collabos, ou s’il fut la conséquence de faits entrecroisés dans le climat de terreur propre à l’été 1944.
Source : Marcel Ruby, Résistance et Contre-Résistance à Lyon et en Rhône-Alpes, Éditions Horvarth, 1995 ; https://uneautrehistoire.blog4ever.com/1944-la-deuxieme-guerre-mondiale-dans-le-rhone-1er-juillet-31-decembre
[M. P. S.]

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