jeudi 14 mars 2024

Enseignement

L’X se replie

En octobre 1940, l’École polytechnique s’installe à Lyon après deux brèves étapes à Bordeaux et à Toulouse. Conformément aux exigences allemandes, elle devient strictement civile en février 1941 ; les lauriers remplacent les grenades sur le col des uniformes. Les trois promotions étaient réparties entre l’École de Santé, avenue Marcellin Berthelot, et la Maison Jeanne d’Arc, à la limite de Villeurbanne et de Vaulx-en-Velin. En mars 1941, Jean Berthelot (X19), secrétaire d’État aux Transports et Communications,  désormais tutelle de l’École, constate « les conditions lamentables dans lesquelles l’École s’est installée » et estime « qu’il y a lieu d’envisager son retour à Paris pour la prochaine rentrée d’octobre ». Il faudra attendre deux ans.

La présence en ville de ces quelque 780 élèves fut d’autant plus discrète que les deux tiers d’entre eux étaient relégués en banlieue. Repliée à Lyon, l’École est en outre repliée sur elle-même et évolue «  dans un temps étranger aux instants tragiques vécus par la population française » (V. Guigueno).

Lyon Soir relève cependant deux « émouvantes cérémonies » de salut aux couleurs en présence des autorités civiles, militaires et religieuses, en décembre 1941 et février 1942. En  avril 1942 un article sur l’élection des késiers de la promotion 1941 (ces caissiers sont « chargés de maintenir les liens de solidarité et d’esprit d’équipe entre les camarades ») est l’occasion de souligner que lesdites élections « ne rappellent en rien celles que les mensonges nous ont appris à détester » et qu’elles se déroulent au contraire dans l’esprit que le « Maréchal Pétain exige de la jeunesse studieuse de la France nouvelle : fournir un effort immense pour bien faire ce que l’on a à faire ». Enfin, en juillet 1942, la chronique musicale du même journal s’attarde sur le traditionnel concert que les élèves ont offert salle Rameau à leur gouverneur, Pierre Durand (1883-1956) :

S. E. le cardinal Gerlier et le général Saint-Vincent leur faisaient l’honneur d’y assister. L’orchestre sous la direction de Lajeat présente une frémissante Marseillaise, puis la Symphonie inachevée de Schubert. […] Cette soirée montre avec éclat que les jeunes talents artistiques fleurissent toujours parmi les Polytechniciens. Viollet, de la promotion 1939, rappelle avec émotion le souvenir de ses camarades de l’X prisonniers, au profit de qui une quête est faite. Cette pensée émue donne à cette manifestation son sens profond, en associant dans la musique ceux qui sont loin avec ceux qui restent ici pour maintenir les traditions et rester dignes de leur grande École.

À l’automne 42, le général Durand, qui s’était appliqué à respecter la politique antisémite de l’État français, déclare qu’une éventuelle victoire anglo-saxonne « serait la victoire des juifs et des anglo-saxons ». Quelques d’élèves quittent alors l’École pour gagner soit les maquis, soit l’Afrique du Nord ; mais la grande majorité termine sa formation, comme on pouvait l’attendre d’« une collectivité de jeunes gens égarés par la confiance trop naturelle qu’ils ont accordée à leur chefs », selon les termes du général Brisac chargé par de Gaulle en 1944 de juger l’attitude de Saint-Cyr et de Polytechnique pendant l'Occupation. Les exemples de Serge Ravanel (X39) ou d’André Bollier (X38), qui renonce à sa carrière pour se consacrer, à Lyon même, à l’impression et à la diffusion du journal Combat, avant de trouver la mort le 17 juin 1944 rue Viala dans un affrontement avec la Gestapo, sont des exceptions.

Au printemps 1943, des épreuves écrites du concours d’admission furent organisées à Lyon dans une salle de l’École de Tissage, 43 cours des Chartreux; mais Polytechnique avait alors retrouvé ses locaux historiques de la Montagne Sainte-Geneviève, abandonnant l’École de Santé à la Gestapo.

 

Sources : Lyon Soir, 13 avril et 6 juillet 1942, 15 mai 1943 ; Bernard Lévi (X41), « Antisémitisme et résistance à l’École polytechnique,  1941-1943 », Bulletin de la SABIX, mars 2008 ; Gérard Brunschwig (X43), « Contribution à l’histoire de l’École polytechnique pendant l’occupation », La Jaune et la Rouge n° 567, septembre 2001 ; Vincent Guigueno, « Les élèves juifs et l’École polytechnique (1940-1943) », revue Vingtième Siècle, n° 57, janvier-mars 1988, p. 76-88.

 

Décembre 1941 : polytechniciens sortant d'une projection au Comœdia

de La Peur du scandale (Mervyn LeRoy),

pour rejoindre leur École, alors repliée de l'autre côté

de l'avenue Berthelot, à l'École du service de santé militaire

(Archives de l'École polytechnique)

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