Le charme d’une ville (3/3)
Voilà pourquoi le Rhône et la Saône, sur lesquels on a tout dit sans venir à bout de ce que suggèrent les brèves syllabes de leurs noms, je les vois en ce moment comme des couloirs d’une ampleur nécessaire. En dégageant les collines, en développant leurs perspectives, ils leur ménagent le relief qui leur convient.
Il y a si longtemps qu’ils ont divisé la ville en trois parties, si longtemps que les traits distincts de chacune d’elles font la joie des guides, le contentement du voyageur désorienté, la tranquillité de maintes familles attachées aux classifications de compartiment, qu’on s’en voudrait d’y revenir. La Saône continue sans conviction de nous rattacher à un sinueux passé purement local. L’exquise douceur de ses mœurs séduit encore les âmes sensibles, mais d’une manière si discrète que l’on croirait que c’est pour mémoire, et il y a là quelque chose de regrettable. Elle répond toujours à ce miséricordieux moment de l’histoire qui connut deux périodes paisibles de quarante ans, les armements n’étant pas nés. L’époque où Lyon s’enorgueillissait d’être le foyer des traditions, la cité de province par excellence. On revoit très bien son importance sous le règne de Louis-Philippe, les premières années du second empire, la république de 1900, lorsque les équipages ne dépassaient pas le vingt à l’heure, lorsque les habitants en gibus consacraient les heures oisives du dimanche, après les vêpres, à regarder en silence rouler les eaux, passer les barques, les abeilles, à lire Mademoiselle de la Seiglière. La Saône, comme la musique de Meyerbeer, celle de Massenet, caressera demain encore les descendants nombreux de cette famille d’esprit velouté du XIXe, qui compte Casimir Delavigne, Jules Sandeau, Cherbuliez, Sully Prudhomme, Soulary, etc., mais qui compte aussi Lamartine, Renan, Loti, Anatole France. Elle évoque les souvenirs d’une bourgeoisie de ferme culture et de bonne humeur, dont la carrière eut tant de prix et rayonna par l’univers et suscita un engouement si général qu’on en arrive à se demander si elle ne réalisait pas l’institution fondamentale après laquelle tous les régimes se mettent à courir dès qu’ils se sentent assez solides. Cette idée, entraînante comme la rivière, justifierait des développements sur la profonde conformité des politiques les plus contraires en apparence. Il y a là le flot tranquille, bordé de retraites familiales, de caves choisies et de coffres pleins, de pots de beurre et de géraniums, avec les loisirs pour s’en servir, autour de quoi tombent d’accord comme par hasard les apôtres les plus zélés des doctrines les plus extrêmes. Il est donc difficile de se promener sur les bords de la Saône, sans lui attribuer une signification décisive.
J’imagine parfois que l’idéal qu’elle représente ne serait même plus rétrospectif. Il traduirait l’humanisme permanent. Les hommes de 1950 risqueraient d’y songer entre la portière et le tableau de bord, brûleraient d’y revenir dans leurs machines, d’abandonner la cadence de la dynamo pour l’allure naturelle de nos organes.
En revanche, le Rhône est élémentaire. Moins d’ailleurs par lui-même, puisqu’il n’a plus rien du fleuve géologique dont la légende assure qu’après avoir mangé du lion et digéré le diplodocus, il ne supporta aucun pont pendant vingt siècles. À peine s’il conserve une chevelure qu’il essuie d’ailleurs convenablement sur les galets roulés de ses bords. Mais par la trouée qu’il détermine, en accomplissant sa traversée. Parce que l’espace rendu libre, comparé à la superficie bâtie de la ville, en exalte aussitôt les proportions. C’est grâce au développement kilométrique des lignes du Rhône que l’Hôtel-Dieu a pu se permettre deux cents mètres de façade et perdre ainsi de sa lourdeur. Grâce à lui que l’architecte moderne peut façonner des plans de ciment et ordonnancer l’Hôtel des Postes selon les préceptes de Bellecour, inspirés entièrement de noblesse austère. La satisfaction que l’on éprouve en traversant un pont quelconque à la vue du panorama, l’un des plus remarquables qui se puissent voir, aurait-elle une telle plénitude si le Rhône ne lui donnait pas ces dimensions. À lui l’échelle de majesté qui apparente Lyon aux métropoles.
On lui sait gré de rester juste assez fauve pour tenir la batellerie à distance respectueuse, ne tolérer aucune flottille, éviter la souillure des usines et la sirène des remorqueurs, conserver à ses quais l’aspect d’une corniche où l’on se promène, et la rendre accueillante à qui s’explique avec soi-même, à commencer par l’amour. Obligeance assez rare de la part d’un fleuve citadin pour qu’on en parle. Du pont du Midi à celui de la Boucle, il ne compte plus les liaisons qu’il a vu naître. Les faciles allées du parc de la Tête-d’Or en connaissent peu de cette qualité. Que de fois les feuilles sèches des platanes sont écrasées par la jeune fille au visage sombre dont les talons quittent le sol. Elle entre sur la pointe des pieds dans le royaume des baisers superficiels. En se haussant vers les lèvres du plaisir, elle emprunte alors le cou du cygne, et l’on ne conçoit rien de plus agréable. C’est ici qu’elle entend vider la querelle des trois déesses qui se disputent la pomme au fond de son cœur, qu’elle jette son premier défi à l’avenir et reçoit du présent une nouvelle image de la vie. Elle se dilate et son printemps ravit l’automne. Pour elle, aucune étoile ne se cache. Il y a une palme au-dessus de l’eau. C’est évidemment depuis qu’il assiste aux effusions de la vierge émue que le Rhône devient doux comme un agneau.
***
À lui les vapeurs qui créent le climat, le charme essentiel, oserai-je dire aujourd’hui. Car il y a déjà plusieurs lustres que le brouillard total est en voie de disparition. Il va rejoindre les vieilles lunes. Sa dernière apparition remonte peut-être à certain soir de décembre 1912 où il envahit la place Bellecour d’un seul tenant, à l’allure d’une charge de cavalerie et l’engloutit.
À en juger par cet angoissant ensevelissement, nous ne connaissons plus que des brumes douceâtres, des brumes bien sages, des buées fluides et spirituelles, des brumes stimulantes, des brumes modèles. Elles maintiennent gentiment la tradition, phénomène capital lorsqu’on y songe.
C’est à ce judicieux contingent de vapeur d’eau exhalée par le fleuve et recomposée chaque jour que nous devons ce que l’on nomme encore l’air de Lyon.
Joseph JOLINON
« Le Rhône et la Saône » (Palais de la Bourse de Lyon),
bas-relief d’André Vermare, 1905

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