samedi 27 janvier 2024

Littérature

 Le charme d’une ville (1/3)

Formé par les jésuites, mobilisé pendant la Grande Guerre et pacifiste convaincu, Joseph Jolinon (1885-1971) se joignit, dès l’origine du mouvement, aux Anciens combattants. Avocat à Lyon, il préféra rapidement les voies de la littérature autobiographique et polémique, qu’il dirigea contre les hypocrisies  de la bourgeoisie des années vingt et trente. Familier des milieux littéraires lyonnais, il fut élu à l’Académie de Lyon. Pendant l’Occupation, il adhéra comme des centaines de milliers d’autres anciens combattants à la politique du maréchal Pétain. Dans Charme de Lyon, un livre paru en 1942 mais dont La Vie Lyonnaise donna les « bonnes feuilles » dès son n° 961 du 5 avril 1941, l’auteur porte un regard affectueux mais critique sur quelques aspects de l’urbanisme lyonnais, bien antérieurs aux années 1940. C’est aussi pour lui l’occasion d’esquisser à grands traits une mythologie atemporelle de la ville, en oblitérant délibérément les difficultés de la situation immédiatement présente en 1941. [M. P. S.]

  Dès l’aube et jusqu’à l’heure où l’on ne sait plus si la nuit tombe ou monte du sol, Fourvière et la Croix-Rousse se signalent à l’attention à leur façon qui est toujours singulière, puisque l’une dit : « Je présidais hier aux oraisons de cent couvents », tandis que l’autre : « Mes exportations en 1925 avoisinaient les cinq milliards ». Colloque d’autant plus suggestif qu’il se poursuit avec une sérénité nonchalante et quelque peu apathique. Les moralistes y voient un excellent sujet de méditation et ils s‘en autorisent avec l’empressement qu’on leur connaît pour le proposer en exemple au moment des vicissitudes avec l’assentiment de l’avenir.

Une cheminée d’usine, une église, une basilique, une tour inexplicable, hérissent la crête sacrée en se regardant d’un mauvais œil parce qu’elles savent bien qu’elles jurent ensemble, et leur air maussade est divers. Mais cela dure depuis trop d’années pour que la question de savoir si la tour métallique doit être détruite ne se pose plus. Il fallait la descendre dès sa naissance. Une présence même odieuse attache le cœur à la longue. Associée au panorama de la ville moderne, aux souvenirs d’enfance des vieillards, aux rêves blancs de la jeune fille, aux calculs honorables des beaux-parents, inséparable comparse de tant de promenades sur les quais de la rive gauche et témoin de tant de regards furtivement levés, elle se sent forte, elle sait qu’elle manquerait, qu’elle ferait faute. Sa durée lui a conquis droit de cité. Nous nous séparons difficilement d’un vieux chien borgne et pelé. Il nous est même souvent plus cher (Voir "La tour métallique"). N’oublions pas la touchante campagne de ces personnes qui intercédèrent en faveur du clocher de la Charité. Leur fidélité eut raison des architectes. Il n’y a rien de plus charmant. Inintelligible et fort heureusement transparente au point que les bons peintres ne la voient pas, la tour métallique recèle encore un autre mérite. Elle proclame la laideur avec une si vaniteuse suffisance que la bêtise elle-même devient rêveuse en la voyant. Et c’est le commencement de la connaissance. Par le désagrément qu’elle suscite, elle initie le passant aux principes d’harmonie, à l’urbanisme.

Cent ans avant les inventeurs du gratte-ciel, il appartenait à nos paisibles propriétaires de transformer la croupe rocheuse de la Croix-Rousse en fabriques verticales sans précédent. Ils n’y apportaient aucune ostentation, mais un souci exclusif du revenu net. Leur ingéniosité de regrattiers réalise alors pierre à pierre le plus confortable amas de constructions lucratives de l’univers. Enchevêtrement rigoureux des mitoyennetés, platitude raffinée des façades, exiguïté résolue des voies de communication, décision unanime de bannir toute fantaisie et tout confort, car il va de soi qu’ils n’y logent pas. Hormis la partie orientale où les communautés religieuses subsistent, respectées, entourées de jardins, amies de l’espace, rien qui relève de l’agrément. Les mêmes blocs juxtaposés de vive force, les mêmes symétries rectangulaires, la même lourdeur, la même subordination au profit, la même complainte utilitaire. Un hérissement qui désespère, un entassement qui devient cynique. On éprouve le besoin de s’en préserver, on cherche une issue, c’est un besoin. Pas d’autres paliers que quatre ou cinq rues aussi étroites que des tranchées, aussi peu éclairées que des galeries de mine. Les gradins ménagés à regret déterminent les bâtisseurs à contraindre les maisons à s’écraser de mieux en mieux. Il faut en avoir pour son argent. Les maisons se poussent, s’écrasent, se soudent, se chevauchent, obéissant avec passion. Elles en deviennent encore plus sombres. Elles opposent au sourire du monde un front de bélier, un visage fermé de gardien de consigne, une solidité de coffre-fort. Le soleil de juillet ne descendra plus au second étage, et si deux voitures se rencontrent, vous risquerez d’être écrasé ; il n’y aura même pas de trottoir. On se faufilera comme on pourra.

La première fois qu’il me fut donné de parcourir ces quartiers originaux, un malaise voisin de l’angoisse envahit mon âme virginale de collégien. Était-ce rue des Capucins, ou rue de la Vieille-Monnaie ? Deux garçons pâtissiers, en équilibre sur le rebord d’un trottoir large comme une planche, se tenaient face à face les yeux baissés, la tête penchée, cigarette aux lèvres, occupés à se donner du feu. Une voiture chargée de tonneaux arrivait, le conducteur claqua du fouet en criant, le cheval eut un écart, les deux garçons accrochés en même temps faillirent être tués contre la maison. Et le voiturier criait de plus belle : « Qu’est-ce qu’ils fichent là ? Est-ce leur travail ? » Approuvé en silence par les passants. Je m’éloignais le dos glacé de gêne, je me sentais honteux de flâner. Quarante ans après, il m’arrive encore de l’éprouver. Nul n’est ici pour ne rien faire. Les maisons l’interdisent, les pierres se fâchent, les pavés sournois créent de ennuis. Entre la place du Griffon, la rue des Fantasques et l’église du bon-Pasteur, il est certain que la plus humble distraction n’a jamais osé mettre les pieds dehors. Les mille fenêtres des étagements exposés au midi, les montées et les escaliers orientés du nord au sud, enrichis pourtant d’une vue étendue, favorisés par le soleil, balayés de coups de vent, malgré leur air parfois aimable, ne modifient pas l’aspect de l’ensemble.

(À suivre)