mardi 20 juin 2023

L' Université

 La mission des intellectuels

André Allix (1886-1966) commença après la Grande guerre une carrière de professeur agrégé d’histoire-géographie au lycée Ampère de Lyon et Champollion de Grenoble. Auteur d’une thèse sur l’Oisans et de plusieurs travaux concernant les Alpes, publiés dans la Revue de Géographie alpine, il est chargé de cours à l’Université de Lyon. Il obtient vite la chaire de géographie.

Pendant l’Occupation, il participa activement à la Résistance, notamment en hébergeant des étudiants. À partir de 1944, quand Lyon est libérée, il est nommé Recteur de l’Académie de Lyon, une fonction qu’il assura jusqu’en 1960. Parmi les nombreux honneurs dont il fut l’objet, il faut citer son titre de membre de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon à partir de 1946. L’Université lyonnaise lui témoigna une vive reconnaissance : plusieurs salles de l’Université Jean-Moulin portent son nom ainsi que la résidence pour étudiants du fort Saint-Irénée.

Voici un texte qu’il adressa à Enfin, la revue lyonnaise créée par le Front Patriotique de la Jeunesse, consacrée aux questions politiques, culturelles et sportives, et dont le siège se trouvait au 1, rue Jean-Fabre, place des Jacobins. Il est extrait d’un numéro daté par erreur du 11 novembre 1942, la date de publication véritable étant de la fin 1944. De son poste à hautes responsabilités administratives et en prenant une certaine hauteur de vue, il s’adresse aux étudiants, pour leur enjoindre de comprendre que le relèvement du pays réside dans l’action et le respect mutuel des intellectuels et des ouvriers.

 

Sources : Bruno Benoit, « André Allix », Dictionnaire historique de Lyon, Éditions Stéphane Bachès, 2010 ; « Allix André (1889-1966) », Dictionnaire historique des académiciens de Lyon, 1700-2016, dir. Dominique Saint-Pierre, 2017. 

[M. P. Schmitt]

 

L’Université et la vie

 Tous les partis de violence ont la haine de l’intelligence. À cette condition le mensonge, s’il est soutenu par la passion, peut momentanément prétendre à plus de force que la vérité.

Ainsi se pose éternellement le plus grave problèmes de la vie pour les sociétés humaines.

Pendant les phases de violence, la foule appelle les slogans passionnels, adore des idoles de chair et se rue au fanatisme. Le résultat est toujours le même, la souffrance, la destruction et la mort.

Pendant les phases de reconstruction, tous sont pris d’un immense appétit de savoir et de comprendre ; Alors entre en action le patient travail de la raison. Par essence elle est froide, impassible et sereine. Ses méthodes, la recherche, l’épreuve critique, la mémoire des grandes œuvres et des grandes époques, sont les fondements de cette connaissance, toujours incomplète mais chaque jour un peu accrue, que nous appelons la science. Elle informe, elle démontre, elle organise, elle édifie. Elle classe les valeurs et contrôle les enthousiasmes. Elle règle la vie de la Cité et tous les hommes ont besoin d’elle.

Ici paraît le rôle social du savant et de l’étudiant. Mais qu’ils se gardent d’en concevoir un orgueil d’initiés. Le Grand Prêtre des cultes secrets n’est qu’un des dirigeants du fanatisme, meneur caché des foules obscures. L’intellectuel ému par le « remords social », jadis croyait « descendre au peuple », montrait sa bonne volonté dans une candide ignorance de la solidarité des hommes. Le peuple, c’est tout le monde ; et le mot d’Université » n’a pas lui-même d’autre sens, il englobe le peuple entier. L’instruit n’est entre tous qu’un élément d’instruction ; et d’ailleurs, que sait-il sinon manœuvrer sainement l’outil intellectuel ? Or, s’il s’agit de bien manœuvrer un outil, l’ouvrier sur son propre terrain est à deux de jeu avec lui., dans le travail d’une vie, l’intellectuel et l’ouvrier ont tout à apprendre l’un de l’autre.

Il faut que l’étudiant songe sans cesse à l’écrasant effort du travailleur manuel, à cette « peine des hommes » sans laquelle aucun de nous ne vivrait. Il faut que le manuel trouve à élever sa dure vie par quelque chose de noble et d’exaltant comme le travail de l’esprit. L’idéal serait un homme complet, qui fût à la fois l’un et l’autre. Homo sapiens, homo faber : leur fusion éclaire d’un jour nouveau, pour les hommes, notre problème des « humanités ». Nous la verrons demain peut-être ; cela dépend de nous. Déjà les ruines de la Cité nous rendent par l’appel du besoin, le sentiment de l’intérêt commun.

André Allix