Représailles
Le 27 juillet 1944 à midi, une traction-avant grise venant du pont de la Guillotière s’arrête à l’angle de la rue Gasparin et de la place Bellecour, à la hauteur du café « Le Moulin à Vent ». Cinq hommes en descendent et sont immédiatement criblés de balles de mitraillette par des soldats allemands qui les attendaient. Les cadavres restèrent exposés au soleil pendant plusieurs heures, et il est fait brutalement interdiction aux passants qui avaient assisté à la scène, de les approcher.
Depuis plusieurs mois, et bien qu’encore très divisée, la Résistance avait multiplié les coups de force contre les collaborateurs, les miliciens et les troupes d’occupation. On a recensé 17 attentats à Lyon en 1942, mais le chiffre de 1943 est cinq fois supérieur, de même que celui qui concerne les sept premiers mois de 1944. Les hommes qui viennent d’être fusillés, à l’exception sans doute de René Bernard (un communiste de 29 ans, chauffeur de son état et qui semble n’avoir guère participé à la lutte armée), occupent tous dans la clandestinité des postes à responsabilités dans différents courants de la Résistance.
Gilbert Dru a vingt quatre ans. Étudiant à la faculté des lettres, il s’est impliqué dès 1940 à la Jeunesse Étudiante Chrétienne (JEC) dans la résistance. Il joue un rôle particulièrement important dans Inter fac, une organisation qui vient en aide aux étudiants, ou encore dans la mise en place d’un réseau qui facilite le départ vers le maquis du Vercors de ceux qui refusent le STO. Sur de nombreux points, son action est compatible avec celle des communistes, en se fondant sur l’alliance de la foi chrétienne et de convictions républicaines et sociales. C’est dans cet esprit que Louis Aragon lui dédiera son poème La Rose et le réséda. La Gestapo le surprend à l’issue d’une réunion clandestine, à laquelle assiste également Francis Chirat, un employé de 27 ans, militant de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC), animateur du mouvement « Ouvrier catholique » et de la revue Témoignage chrétien. Albert Chambonnet, un peu plus âgé, est capitaine d’aviation et responsable régional de l’Armée Secrète (AS). Léon Pfeffer est un militant communiste de 21 ans.
La veille de leur exécution, une bombe avait explosé au Moulin à Vent. Tout le monde savait que ce café était réquisitionné et que sa clientèle était composée principalement de membres de la Gestapo, de soldats allemands et de miliciens. L’attentat n’avait fait que des dégâts matériels, mais c’est l’arbitraire des autorités allemandes, probablement le chef de la Gestapo lyonnaise Klaus Barbie, qui fit sortir du fort Montluc et exécuter les cinq hommes en guise de représailles. Il s’agissait de frapper vite et fort, pour montrer que l’occupant n’hésitait pas à recourir à la terreur, quand il était attaqué. La Censure Militaire Allemande, puis la Censure Centrale imposèrent au préfet régional (André Boutémy, du 8 juin au 1er septembre 1944) de faire publier dans la presse le communiqué que voici :
Après avoir refusé une première fois, le préfet s’était finalement incliné devant les menaces allemandes. Ce que dit le communiqué est faux, car impossible : Dru et Chirat avaient été arrêtés dix jours auparavant, Bernard cinq, Pfeffer un mois et Chambonnet un mois et demi.
Le monument du Veilleur de pierre, à l’endroit exact où se situait le café, rappelle l’exécution des cinq martyrs. Il a été érigé en 1948, tandis qu’Édouard Herriot était redevenu maire de Lyon et que Félix Bertaux occupait le poste de préfet. On a donné le nom d’Albert Chambonnet à la rue qui aboutit place Bellecour (2e arr.) en longeant un des immeubles où s’était installée la Gestapo, et aussi à une rue de Bron. Un établissement scolaire et une rue (7e arr.) portent celui de Gilbert Dru. Le parc Pfeffer se trouve dans le 8e arrondissement. Villeurbanne possède une rue Chirat. Seul René Bernard n’a pas laissé de trace dans la topographie urbaine de Lyon ou de ses environs immédiats.
Sources : Marcel Ruby, Résistance et Contre-Résistance à Lyon et en Rhône-Alpes, Éditions Horvath, 1995 ; Le Salut public, vendredi 28 juillet 1944.
[M. P. Schmitt]
