Un lycéen va au cinéma
Jean B. n’a pas encore tout à fait 15 ans, en 1942, quand il commence à noter dans un carnet noir à petits carreaux tous les films qu’il voit : titre, date, type et prix de la place, nom du cinéma. Le nom du réalisateur et des acteurs n’est jamais précisé.
Cette première année, Jean voit 27 films, à Dijon puis, à partir d’avril, sur la Côte d’Azur où son père a été muté. Par deux fois il note que le film est « interdit aux enfants de moins de 16 ans » : Le Croiseur Sébastopol (un film allemand de propagande antisoviétique de 1937) et L’Empreinte du dieu, un film français de 1940 ; mais ni l’Olympia, ni l’A.B.C. de Dijon, ni l’année suivante l’Eldorado de Draguignan, ne semblent soucieux de faire respecter cette mesure récente de protection de la jeunesse. Le jeune cinéphile voit deux fois Yamilé sous les cèdres, soit qu’il ait été sensible au charme de Denise Bosc, soit que l’offre cinématographique ait été réduite dans les salles de Fréjus.
En 1943, le lycéen va 26 fois au cinéma, à Cannes, Fréjus, Saint-Raphaël et Draguignan, puis, à partir de septembre, à Lyon. Il habite rue Carrier (alors dans le 7e arrondissement) et étudie au lycée Ampère. Les « premières » sont à 10 francs pour Michel Strogoff au Foyer Perrache, les « loges d’orchestre » à 19 francs au Tivoli pour la 1re partie du Comte de Monte-Cristo ; et à 17 francs au parterre du Majestic, un mois plus tard, pour la 2nde partie. Jean commence alors à indiquer le titre du documentaire qui précède le film : « La Tunisie », « La Côte d’Ivoire », « le Billard », « La Bretagne »…
En 1944, seuls 14 films sont consignés dans le carnet, et aucun entre avril et août (les bombardements ont conduit mère et fils à chercher une sécurité relative à La Verpillière, à 25 km de Lyon). Impossible désormais de trouver une place à moins de 13 francs (soit deux fois plus que le prix moyen deux ans plus tôt à Dijon), que ce soit « balcon » (loge ou chaise), « corbeille », « fauteuils », « orchestre », « parquets », « parterre » ou « premières ».
Après la Libération, dès septembre, c’est le retour sur les écrans lyonnais du cinéma américain banni depuis l’automne 1942 ; mais d’abord avec des classiques d’avant-guerre : à l’occasion de sa 59e sortie au cinéma, à la Scala, Jean découvre Gary Cooper et Jean Arthur dans Une aventure de Buffalo Bill (1936), puis Errol Flynn et Olivia de Havilland en Technicolor dans Robin des Bois (1938) à l’Eldorado (loge à 19 francs). Le premier film récent (1942) est Joe Smith, American, vu au Coucou (premières à 22 francs). En 1945, les prix continueront à augmenter : on doit débourser 30 francs pour Le Dictateur le 13 juin au Majestic ; c’est la première fois qu’on voit à Lyon un Chaplin, « l’acteur juif sans scrupule » (Le Salut public, 26 octobre 1943), dont aucun film n’avait été à l’affiche depuis Les Temps modernes en 1940.
Malgré son laconisme, le carnet permet d’avoir une idée de la place qu’occupait le cinéma dans la vie de beaucoup adolescents pendant la guerre. À part l’abstinence forcée de 5 mois en 1944, Jean B. va au cinéma de façon régulière, tous les quinze jours. À Lyon, il fréquente 16 cinémas différents dans le 2e et le 7e arrondissements ; mais, à l’exception de l’Eldorado (pour Picpus de Richard Pottier), aucune des grandes salles lyonnaises (Pathé Palace, Cigale, Royal, Rexy, Vox…). Sa cinéphilie lui coûte 237 francs en 1942, 330 francs en en 1943, 238 francs pour l’année réduite de 1944. Même si tout son argent de poche y passe, il s’agit d’un loisir qui reste peu cher : 1 franc de 1942 équivalant à environ à 0,20 euros de 2007, Jean peut aller 27 fois au cinéma pour le prix de 3 places au Pathé Bellecour de nos jours.
Entre janvier 1942 et mars 1944, J. B. a vu, dans les diverses villes où il a vécu, 53 des 791 films projetés à Lyon pendant cette période. La moitié de ces films sont récents (produits pendant la guerre), mais on trouve peu de premières exclusivités. Ils appartiennent à tous les genres (policier, comédie, aventure, histoire, comédie musicale) à part peut-être les films de guerre ; 9 sont allemands, 3 sont italiens, 2 (vus à Dijon pendant l’été 1942) sont américains.
Source : collection particulière
2 films italiens, 1 film allemand, et 2 films français pour commencer l’année 1944
