Un tunnel sous la Croix-Rousse
Le projet de percement d’un tunnel sous la colline de la Croix-Rousse, qui relierait le Rhône et l’est lyonnais d’une part, à la Saône et Vaise à l’ouest d’autre part, date du milieu du XIXe siècle. C’était notamment celui de François Arlès-Dufour, qui avait accompagné Ferdinand de Lesseps pour étudier le tracé du canal de Suez. Sa proposition avait été violemment rejetée à l’époque par les autorités religieuses, en raison de son appartenance au mouvement saint-simonien, et le projet ne refit surface que beaucoup plus tard. La municipalité engagea les travaux en 1939, alors que la guerre avec l’Allemagne n’était pas encore déclarée. Dès la signature de l’armistice, en juin 1940, les autorités vichystes décidèrent de mener à bien le chantier. Il fut ouvert par Lucien Chadenson, ingénieur de la Ville. Les travaux furent bientôt dirigés par Michel Champsaur, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées.
La presse souligna le bénéfice moral et financier que des chômeurs pouvaient trouver dans ce grand projet : « Il est réconfortant de voir, dans la période que nous traversons, l’activité déployée sur ces travaux où de nombreux ouvriers et techniciens, tout en œuvrant pour l’avenir, trouvent là leur moyen d’existence. » Le matériel moderne de l’entreprise parisienne Borie et Vandewalle se révéla efficace. De puissants compresseurs notamment furent placés à chaque entrée du tunnel pour fournir l’air comprimé nécessaire aux marteaux-piqueurs et aux pelles mécaniques. Le Salut public balaie les inquiétudes : « Les galeries avancent dans un roc solide, ce qui peut donner confiance aux Croix-Roussiens » ; mais les matériaux rencontrés (alluvions, sable argileux, minéraux disloqués, ruissellements anarchiques) rendent le travail pénible et dangereux : le 8 mai 1941, une explosion accidentelle tue le chef de chantier Reviati et blesse trois ouvriers. Cette tranche de travaux de percement dura 11 mois.
Le tunnel fut inauguré une première fois le 21 juillet 1941 par Jean Berthelot. Cet ingénieur secrétaire d’État aux communications, polytechnicien, fidèle du régime de Vichy qui sera à la Libération condamné à deux ans de prison et à l’indignité nationale, se rendit d’abord à la préfecture où l’attendaient le préfet du Rhône Alexandre Angeli, le maire Georges Villiers et le conseil municipal. Puis tous se dirigèrent vers le chantier, où attendaient les hauts responsables des Ponts et chaussées et des Travaux publics, dont l’école était repliée à Lyon, et les mineurs. Les personnalités circulèrent à l’intérieur du tunnel dans des wagonnets, sans oublier de trinquer avec les travailleurs qui venaient de faire sauter le dernier rocher qui séparait les deux parties de l’ouvrage. L’Harmonie municipale joua La Marseillaise et l’hymne Au drapeau, ce qui conférait à l’événement une signification patriotique au-delà de sa dimension technique et régionale. Tout le monde se retrouva pour un repas au Palais d’hiver. Berthelot profite de l’occasion pour visiter les récentes réalisations urbanistiques lyonnaises : boulevard de ceinture, pont Poincaré, extension du réseau SNCF, gare des messageries de la Guillotière, atelier de réparations d’Oullins, École polytechnique repliée dans les bâtiments de l’École du service de santé militaire, centre des PTT assigné à l’expédition des colis en direction des prisonniers.
L’achèvement du percement ne
marqua pas la fin de ces travaux gigantesques : il restait à construire
les chaussées et les trottoirs dans un tube de presque deux kilomètres de long,
soutenu par d’énormes étais de bois. Il revint à Édouard Herriot rétabli dans
ses fonctions, d’inaugurer une seconde fois, le 19 avril 1952. Ainsi la IIIe
République, la IVe et entre les deux le régime de Vichy, peuvent
symboliquement s’attribuer la paternité de cet ouvrage d’art. En 1971, un
nouveau tunnel, sous Fourvière, est venu s’ajouter au premier. Mais celui de la
Croix-Rousse, dans les années qui ont suivi le désastre de la défaite, reste un
symbole de l’énergie française, lyonnaise en l’occurrence, au service du
redressement d’un pays humilié.
Sources : La Vie lyonnaise n° 969 (26 juillet 1941) et 973 (20 septembre 1941) ; Le Salut public, 8 février, 9 mai, 21 juillet 1941 ; article « Tunnels », Dictionnaire historique de Lyon, éd. Stéphane Bachès, 2009.
[M.P.S.]
