mardi 26 mars 2024

Arts

 Gabriel Arnaud, deux fois assassiné

En décembre 2023 s’est tenue dans le château de Montferrier-sur-Lez (Hérault) une exposition éphémère consacrée à Gabriel Arnaud, un peintre à peu près inconnu, assassiné 28 ans plus tôt dans son atelier de la rue des Orchidées à Montpellier par trois hommes qui voulaient voler non pas les œuvres de la victime, mais les manuscrits ou dessins de certains de ses anciens amis, tels Cocteau ou Trenet. Gabriel Arnaud avait en effet fréquenté dans les années 1950 les milieux artistiques (et gays) de Saint-Germain-des-Prés avant de revenir dans le Midi de son enfance (il était né dans le Tarn en 1920).

Ce qui nous intéresse, c’est que Gabriel Arnaud était passé à Lyon en 1941 et avait fait l’objet dans Lyon-Soir d’un article fielleux, signé A. F. (André Fabre, critique théâtral de ce journal). L’exposition dont il est question ici est celle à laquelle nous avons déjà fait allusion (« Un vernissage d’aquarellistes »), qui semble avoir décidément choqué la presse locale.

Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est la question que se posent, perplexes et plein de modestie, les béotiens, comme vous et moi, qui regardent cette toile. Il faut dire que la reproduction que nous en donnons est fort imparfaite et que des détails précieux échappent à la bienveillante attention de l’amateur, voire même de l’acheteur. Car cette œuvre d’art peut s’acheter dans une exposition qui s’ouvre à  Lyon, aujourd’hui à Lyon, aujourd’hui, 32, rue de l’Hôtel de Ville.

Tenez, j’ai remarqué un détail : en bas, à droite, une pirogue porte cette inscription « calme-toi », on pourrait évidemment penser que l’auteur a songé à calmer sa propre inspiration.

L’auteur ? Il est venu nous voir plusieurs fois au journal. Il n’a pas l’air dangereux, il est jeune et beau garçon. Il a 20 ans. Il a entrepris de vastes explications de sa peinture. Elles étaient si subtiles que nous avons craint de  ne pouvoir vous les traduire. Alors, par souci de scrupuleuse objectivité, nous lui avons demandé des explications écrites de son œuvre. Les voici textuellement :

« Cette toile se relie à Jérôme Bosch par sa densité en détails et en personnages. Grotesque caricatural. Imagination de la composition (sic). Le tableau a été construit sur un paysage réel (canal à Palavas), ce n’est pas une construction cérébrale (re-sic). Les personnages aussi ne sont pas des personnages de rêve. Ils ont été pris sur le vif, ailleurs, et juxtaposés.

Donc, ce n’est plus du surréalisme, ni même de l’impressionnisme (sic, encore). D’ailleurs notre programme est de ne pas créer une peinture à l’usage des initiés (Êtes-vous initié, vous ?) Nous voulons finir avec l’histoire des petites chapelles. »

Je crois précisément que si vous n’êtes pas « cérébral », vous sentez très fort les miasmes de la décadence ? Croyez-moi, nous attendons mieux des jeunes peintrees et de la peinture 1941. Vous datez un peu, jeune homme. Vous faites terriblement vieux. Demandez, ce qu’ils en pensent à ceux de vos visiteurs qui n’en sont pas restés aux snobismes « d’après guerre ».

 

Sources : Midi Libre, 14 décembre 2023 ; Isabelle Laborie, Gabriel Arnaud : 1920-1995, Coollibri, 2020 ; Lyon-Soir, 25 janvier 1941.

 

L’article est illustré d’une très médiocre reproduction du tableau visé.

 

Une œuvre plus tardive,  de style et composition proches,

récemment mise en vente par De Baecque et associés.

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