Un vernissage d’aquarellistes
Plusieurs fois par an, la municipalité examine la question des subventions qu’elle entend accorder aux sociétés littéraires et artistiques. Ainsi, la Société des Beaux-Arts, le Salon d’automne, l’Union régionale des arts plastiques et d’autres touchent des subsides précieux en ces temps de restrictions en tous genres. En même temps, ils leur permettent d’entretenir une visibilité sociale et artistique qui les conforte dans la pratique de leur passe-temps favori.
Dès que commence à s’estomper la mauvaise surprise de la première occupation, la Société des Aquarellistes lyonnais dispose donc de quelques moyens pour organiser à partir du 1er février 1941 et pendant un mois, dans la galerie du décorateur Roger au 26 rue de la République, le vernissage de leur 7e salon. Cette cérémonie se déroula « de façon tout intime et sans aucun discours », rapporte La Vie lyonnaise. Douze artistes sont présents, 8 hommes et 4 femmes, tous à deux exceptions près d’âge respectable : 59 ans en moyenne chez les messieurs, 55 chez les dames. Il y a là Antoine Barbier, fondateur de la Société en 1934, ancien combattant médaillé de 82 ans, membre de l’Académie des Sciences, Belles-lettres et Arts de Lyon. Ayant passé de longues périodes en Afrique du Nord, il peint parfois à la manière d’un orientaliste. Les musées lyonnais conservent plusieurs de ses œuvres. Sont présents à ses côtés : Luc Barbier (son fils), Ernest Berthier, Jean Galland, Hippolyte Lety, Robert Rolland, Claude Villeton, Eugène Villon. Ce dernier, cofondateur de la Société en 1934, a lui aussi vécu en Afrique du nord, ce dont certaines de ses toiles portent la trace. Plusieurs de ses œuvres sont conservées au musée des Hospices civils de Lyon. Dans le groupe des dames se côtoient Marthe Chambard-Villon, Léonie (dite « Lily ») Humbert-Vignot, Yvonne Récamier et Marie Saubiez-Euler.
Tous ces aquarellistes pratiquent une peinture esthétiquement conservatrice, figurative et d’inspiration impressionniste, étrangère et même hostile à l’art moderne tel qu’il a marqué les premières décennies du vingtième siècle. Ils excellent dans les petits formats, qui représentent des fleurs en vase, des chaumières sous la neige, des paysages apaisants de la campagne autour de Lyon, des ponts et des péniches sur le Rhône et la Saône, des scènes de la vie quotidienne dans les quartiers populaires. À la suite du premier article qui donne les informations sur ce vernissage, un journaliste spécialiste des questions artistiques dans la revue signe de ses initiales (Ch. B., sans doute Charles Bobenrieth) un second article, fulminant contre les écervelés prétentieux, qui ne connaissent rien au métier de peintre qu’ils feraient bien d’apprendre. Ces jeunes gens incultes « aux noms bien bizarres », qui prétendent tout révolutionner, sont apparentés aux « fauves, dadas et autres surréalistes », avec des accents qui évoquent ceux de l’exposition de l’« art dégénéré » (Entartete Kunst) de Munich en juillet 1937. Ils ont organisé de leur côté une exposition de leurs œuvres dans un magasin (un ancien dispensaire) de la rue de l’Hôtel-de-Ville. Ce dévoiement de l’art pictural, caractéristique de « l’ère de l’improvisation, du système D et – pour tout dire – du “culot″ » apparaît d’autant plus intolérable au rédacteur de l’article, que la jeunesse régénératrice est précisément un thème de prédilection pour la Révolution nationale du Maréchal. Que ne s’inspire-t-elle de peintres comme Gérard Ambroselli, auteur de La vie du maréchal Pétain, qui s’était vu confier « l'imagerie du maréchal » regroupant à Vichy les artistes officiels chargés de multiplier les portraits du chef de l’État en illustrant les valeurs intemporelles de l’art véritable ?
Sources : La Vie lyonnaise n° 957, 8 février 1941 ; Dictionnaire des Académiciens de Lyon, Éditions de l’Académie, 2017.
(M. P. Schmitt)

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