Des Africains morts pour la ville
Dans leur progression fulgurante en direction du sud de la France, les troupes allemandes motorisées sont retardées le 17 juin 1940 de façon inattendue par des soldats français (depuis Dijon, elles n’avaient rencontré que peu de résistance), à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Lyon sur la commune de Chasselay, tout près du couvent de Montluzin. En quelques heures, les lieux deviennent le théâtre d’une tragédie significative à la fois de la sauvagerie raciste de la Wehrmacht et du grand désordre de l’armée française en déroute.
Le 19 juin, les troupes françaises sur le terrain sont peu nombreuses et en partie composées de deux sections de tirailleurs sénégalais au service de la France. Les combats s’engagent. Les Français installent une batterie de 75 dans le couvent, ce que l’adversaire juge scandaleux et blasphématoire. L’affrontement dure peu mais est très meurtrier : si 40 Allemands ne sont que blessés, les Français quant à eux déplorent 51 morts, dont un civil. Le 20 juin, les Allemands viennent à bout des soldats français et les répartissent en deux groupes. Le capitaine Gouzy tente de s’interposer, mais une balle dans la jambe rend son intervention inefficace. D’un côté sont parqués les Blancs, désormais prisonniers de guerre, bientôt dirigés sur Lyon avant d’être envoyés dans les stalags outre-Rhin. De l’autre, les Noirs sont rassemblés et massacrés à la mitrailleuse. Le lendemain, les cadavres sont jetés à la hâte par des habitants de Chasselay dans une fosse commune.
Quelques temps plus tard, Jean Marchiani, secrétaire général de l’Office départemental des mutilés, combattants, victimes de la guerre et pupilles de la nation, essuie le refus du gouvernement de Vichy (qui craint de déplaire à l’occupant allemand) d’accorder un budget à la construction d’un cimetière. Il débourse alors à titre personnel l’argent nécessaire pour l’acquisition d’un terrain. C’est en 1942 seulement que Vichy accepte qu’on puisse rassembler les corps, offrir à ces martyrs une sépulture décente et construire pour cela un « tata ». En langue oualof, le mot désigne une enceinte fortifiée, qui devient ici une enceinte sacrée pour des guerriers morts au combat. Sur 785 m², avec des murs en terre ocre rouge et un portail chargé de masques africains, le tata reproduit le modèle traditionnel des cimetières soudanais. Il est inauguré le 8 novembre 1942, trois jours avant que les Allemands ne franchissent la ligne de démarcation. Il abrite 196 tombes : 194 de soldats coloniaux (plusieurs sont originaires de colonies françaises autres que le Sénégal), musulmans pour la plupart, et 2 de combattants étrangers.
L’histoire est d’autant plus tragique que ce sacrifice était sans doute inutile et peut-être la conséquence d’un grave dysfonctionnement de la transmission des informations. L’ordre par Pétain de cesser les combats avait déjà été donné et Lyon avait été déclarée « ville ouverte » – c’est-à-dire qu’elle n’opposerait plus aucune résistance – le 18 juin par le maire de Lyon Édouard Herriot. L’événement n’eut d’ailleurs qu’un retentissement limité. La Vie lyonnaise par exemple y consacra 10 lignes à l’occasion du premier anniversaire des combats de Montluzin. Le général Frère gouverneur militaire de Lyon, était venu sur les lieux pour fleurir les tombes. Décrété nécropole nationale en 1966, le tata de Chasselay est aujourd’hui un lieu de mémoire, trop discrètement mis en valeur aux yeux de certains, même si des cérémonies franco-sénégalaises s’y déroulent régulièrement, notamment le 11 novembre.
Source : La Vie lyonnaise, n° 967, 28 juin 1941.
(M. P. Schmitt)
Le 25e RTS photographié par un soldat allemand le 20 juin 1940
© collection Baptiste Garin
