dimanche 24 mars 2024

Cinéma

 L’An 40

Nous avons déjà eu l’occasion de noter les failles de la censure exercée par Vichy sur la production et la projection des films à Lyon en 1940-1942, sans parvenir à déterminer si elles étaient l’effet de l’incompétence, du désintérêt ou d’une sourde résistance de la part de certains fonctionnaires. Ce qui n’empêche pas certains films d'être interdits : c’est le cas curieux de L’An 40.

Dans un article accompagné de deux photogrammes, La Vie lyonnaise (n° 957 du 8 février 1941) annonce un film « projeté actuellement sur l’écran du Majestic [77, rue de la République] »,

dans lequel Yves Mirande met en scène M. et Mme Raffut, riches bourgeois jetés sur la grand’route par l’exode de juin 40, découvrent à la vie simple que les circonstances leur imposent un charme qu’ils ne soupçonnaient pas. 

Les acteurs (on disait « artistes ») — André Alerme, Simone Berriau, Jules Berry, Fernand Charpin, Cécile Sorel…—, « rivalisent de talent dans ce film de bonne humeur ». Or le réalisateur est Fernand Rivers ; et le film n’a jamais été projeté à Lyon. La Vie lyonnaise du 22 février corrige d’ailleurs : « Contrairement à ce que nous annonçions à la p. 9 du précédent numéro, la projection du film l’An 40 au Majestic est différée. »

 La première erreur s’explique facilement : Mirande, l’auteur du scénario et des dialogues de L’An 40, était célèbre, tant au théâtre (Le Chasseur de chez Maxim’s) qu’au cinéma, où il se montrait très prolixe. Il a écrit le scénario de 21 films projetés à Lyon entre 1940 et 1944 et en a réalisé 8, dont Paris-New York (1940), qui a sans doute remplacé à l’improviste L’An 40 dans la programmation du Majestic entre le 8 et le 20 février. La seconde erreur laisse perplexe. En effet, selon Albert Montagne, « le film, ridiculisant la bourgeoisie, a été interdit par le régime de Vichy deux jours après sa sortie le 31 janvier 1941 au cinéma Capitole à Marseille » (« après la première projection » dit une autre source). Il faut donc que le critique de La Vie lyonnaise se soit trouvé à Marseille le 31 janvier (non pas au Capitole, qui avait brûlé en 1940, mais au Pathé-Palace) ou qu’il ait rédigé son élogieux compte rendu sur la seule base du dossier de presse fourni par le distributeur, Sélecta-Film (81, rue de la République).

Le film avait été conçu et réalisé très rapidement. Le scénario rédigé en quinze jours pendant l’été 1940 à la demande de Raimu, fut visé par Vichy (« le manuscrit portait sur chaque page un sceau qui marquait l'approbation du gouvernement », dit Marcel Pagnol). Le tournage commença le 21 octobre 1940 dans les studios de la Victorine à Nice et/ou dans ceux de Pagnol à Marseille (les sources divergent). Raimu, n’aimant pas les révisions exigées et obtenues par la censure, s’était retiré du projet et avait été remplacé par Félicien Tramel.

Le 30 janvier 1941, se promenait dans Marseille l’attelage d’Alerme, une Rolls Royce traînée par deux chevaux qui annonçait la sortie du film pour le soir même au Pathé-Palace. Le lendemain, des ordres de Vichy interdisaient le même An 40 qui m’avait été visé par les mêmes responsables

écrit Rivers. « C’était un ordre de Vichy. Ainsi s’évanouirent L’An 40 et les 1,5 million de francs de Fernand Rivers », confirme Pagnol.

Pourquoi le film a-t-il été interdit ? Il existe plusieurs explications, qui ne sont pas incompatibles. Selon Rivers et Pagnol, nulle raison sinon l’incohérence des services vichyssois. On peut aussi penser qu’un film tournant en dérision la débâcle de 40 et la lâcheté de la bourgeoisie française n’était pas du goût d’un pouvoir pour qui l’art devait participer au redressement moral. Un historien du cinéma de l'époque, Pierre Billard, a une troisième idée : à la seule lecture du résumé du scénario, il pense pouvoir affirmer que le film fut « un fiasco », mal reçu du public marseillais lors de « séances houleuses », et qui « réussira même l'exploit d'être interdit pour cause d'imbécillité ».

Toutes les copies ayant été détruites ou du moins ayant disparu, la question reste ouverte. Le scénario fait penser à celui de Soyez les bienvenus du même Mirande, tourné par Jacques de Baroncelli en 1940-1941, qui ne fut quant à lui pas interdit mais ne fut pas non plus projeté à Lyon. L’exode restait un sujet difficile à traiter sur le mode ironique.

 

Sources : Albert Montagne, Histoire juridique des interdits cinématographiques en France, L’Harmattan, 2007 (cité par Wikipédia, « L’An 40 ») ; Fernand Rivers, Cinquante ans chez les fous, Gaston Girard, 1945 ; Marcel Pagnol, Carnets de cinéma, textes inédits présentés par Nicolas Pagnol, éd. de la Treille, 2008 ; Pierre Billard, L’Âge classique du cinéma français, Flammarion, 1995 ; Limore Yagil, Au nom de l'art, 1933-1945 : Exils, solidarités et engagements, Fayard, 2015 ; Isabelle Nohain-Raimu, Raimu, un grand enfant de génie, 2014.

 

Annonce de la première du film, 

probablement dans Le Matin de Marseille