vendredi 22 mars 2024

Enseignement

 L'éthique d'un élève-maître de l'an 40

 

Comme Albert son aîné de deux ans (voir Réflexions d'un jeune éducateur), André est un élève-maître de l’École Normale d’instituteurs de Lyon, que la suppression des ENI par le régime de Vichy a transféré comme demi-pensionnaire au lycée de Saint-Rambert (« le bahut », Jean Perrin depuis 1949). André correspond avec Gisèle, au lycée Saint-Just, que le sort lui a choisi comme « agnelle ». Contrairement à Albert et Marinette, les deux protagonistes n’entretinrent jamais de rapports amoureux,  mais ils échangèrent une correspondance nourrie, dans laquelle ils confrontent leurs points de vue éthiques, philosophiques et religieux. Tandis que Lyon reste traumatisée par les événements qui se sont produits six mois auparavant, André cherche sa voie hors des idéologies. Autocensure ? Méfiance vis à vis de la surveillance du courrier par les autorités ? Assurément, et cela se lit entre les lignes. Mais c’est aussi l’expression d’une conviction sincère touchant aux questions qui alimentent toute sa correspondance et qui l’accompagnèrent toute sa vie : le « problème » de Dieu,  la Femme et sa mission, la noblesse de l’action au service de France, les forces de l’esprit, la Joie du chant et un fort égotisme lié à l’amour de la vie.  [M.P.S.]


Le bahut, le 5 décembre 1940

Chère Gisèle,

Pensez-vous que je vous oublie, que je n’ose plus écrire rapport à cette histoire qui n’en est pas une ? Non, rien de tout cela. Je vous ai écrit depuis votre réponse trois fois !!! C’est dire que je pense à vous. Non ! N’ouvrez pas des yeux si grands exprimant une surprise colossale, la flamme de votre regard sèche l’encre de mon stylo !!! Je sais bien que vous n’avez pu les recevoir, la raison, vous croyez la  connaître, on les a … Eh bien non, ce n’est pas cela, c’est tout simplement que je ne les ai pas envoyées.

La première, parce que un beau soir en récréation, la déclaration de M. l’Inspecteur nous prit en flagrant délit, ma lettre, je la déchirai, car je ne savais où l’expédier.

La deuxième, elle vous a cherché dans Pierre-Bénite toute la journée de dimanche et, petite rebelle, vous n’avez pas daigné vous trouver sur son passage. C’était un camarade que la portait.

Et puis je l’ai recommencée, parce qu’elle était trop empreinte de politique et que cela vous aurait ennuyée, et partant qu’un élève-maître ou une élève-maîtresse doit sagement ne pas faire de politique.

Être français aujourd’hui, c’est accomplir sa tâche de chaque jour, c’est faire son petit boulot d’étudiant, c’est suivre la trace que l’on peut suivre, les exemples nobles de ces grands hommes qui ont toujours mené la France à la gloire. Vous voyez, j’avais dans mon autre lettre écrit trois pages sur ces événements, comprenez que que je ne le fais pas, nous en parlerons directement. Vous êtes pacifiste, vous êtes donc femme, future mère de famille et avant épouse ou fiancée ou amante pleurant le sort de celui que l’on oblige à prendre le porte-plume de l’erreur pour le tremper dans l’encrier de la confusion. La guerre n’a jamais été qu’une grave erreur, une série de crimes indignes de l’homme. L’animal se bat pour sa pâture, l’homme a tout le bien désirable et il veut le détruire. De l’animal ou de l’homme, lequel est le plus intelligent ? Renan a eu raison alors de dire que « l’homme est supérieur à la bête en ce que son égoïsme est plus réfléchi ».

J’ai tellement l’encéphale bourré de politique que je ne sais plus que dire et que j’oublie que ma lettre est destinée à une jeune fille que je dois raser par ces thèmes impersonnels et personnels à la fois. Oh ! que de fois dans cette maison je rêve ! Je vois du ciel bleu, des fleurs, des arbres avec des oiseaux sur les branches, c’est le printemps. Je suis dans la prairie verte, je parle, je chante, je saute, une voix féminine, une fée peut-être me répond comme en écho, cette voix me devient familière, je l’aime, je vis dans un autre monde, celui du rêve. « Tiens ! vous êtes romantique », me direz-vous. Oui, peut-être. Je suis complexe, je veux l’être. Le « mélange » comme vous l’avez si bien dit, est encore plus mélangé qu’on ne le croit. Il est parfois réaliste, surtout dynamique, il veut vivre et parfois il se recueille, pense qu’il est sur cette terre, sans réfléchir, et se prend à étudier de graves problèmes et devient sérieux et pense à la métaphysique, aux problèmes de Dieu, ce qui est peut-être pour vous le mystérieux.

Ma plume est heureuse de courir si vite, je la laisse aller la bride sur le cou, comme dirait Mme de Sévigné. Aussi aurez-vous peut-être besoin d’un nouveau Champollion pour me traduire, tant pis ou tant mieux.

Aimez-vous chanter ? J’adore cela, le rythme, c’est ma vie. Je rythme toutes les chansons, j’aime la vitesse, les cascades de notes que l’on ne danse pas, mais vole.

Un sous-bois, un chant s’élève, là il est majestueux, tellement que les cimes des pins en frémissent, cela est beau et l’on regarde le ciel en pensant à la devise de Mermoz : « toujours plus haut ».

Il faudra nous voir, cela est possible, dites-moi quand. Nous sortons le 17 à 4 heures. Je puis être vers le terminus du n°1 à 5 h-5 h 1/4  [à Saint-Jean]. Fixez-le ! Je voulais encore vous parler. J’oublie, il est 8 heures moins une minute, à la soupe ! Bonsoir, Gisèle, peut-être allez-vous aussi manger. Alors, bon appétit !                                                           

André

Écrivez chez mes parents : M. Coureau, 27 rue de Bonnel, Lyon (VIIe). Alors, soyez impersonnelle et discrète.

 

Source : coll. privée

 

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