Avoir vingt ans en 1942 : réflexions d’un jeune éducateur
Le régime de Vichy supprima les Écoles Normales d’instituteurs et d’institutrices le 18 septembre 1940. Albert (1922-1974) et Marinette (1923-2011), alors élèves-maîtres dans les bâtiments du Clos Jouve et de la Tourette de l’EN à la Croix-Rousse, reçurent l’ordre de rejoindre les lycées de Saint-Rambert (aujourd’hui Jean-Perrin) et de Saint-Just pour y préparer le baccalaulérat. Mais la Révolution nationale entendait en même temps favoriser la constitution de futurs couples d’instituteurs, à la campagne notamment, et elle mit en place des échanges épistolaires entre ex-normaliens et ex-normaliennes (désignés comme des « agneaux » et des « agnelles »). Ainsi Albert et Marinette s’étaient-ils connus. Pendant toute la durée de l’Occupation, ils échangèrent une volumineuse correspondance, qui déboucha sur leur mariage en mai 1945.
Pendant
les vacances de 1942, Albert est moniteur dans une colonie de vacances à Vulmix
en Savoie. Cette opportunité lui est offerte en rapport avec son appartenance à
un « clan » de « Routiers », où se rassemblent ceux des
éclaireurs qui souhaitent poursuivre leurs activités scoutes au-delà de seize
ans. Pendant ce temps, Marinette passe ses vacances avec sa famille à Trévoux. [M. P. S.]
Le 7 septembre 1942
Chérie,
J’ai besoin de parler d’Idéal, et je viens te trouver. Je ne m’excuserai pas de mon silence si prolongé, ma précédente lettre t’ayant donné sur moi les nouvelles dont tu étais avide. J’ai en ce moment l’impression que les lettres sont très souvent bien inutiles et qu’on ne les écrit en fait que pour la satisfaction de sa propre conscience. Un peu le même plaisir que l’on doit éprouver à liquider une dette. Ouf, je suis débarrassé. Oui, je sais bien que j’exagère et qu’il est des lettres toutes différentes… Les tiennes par exemple. Mais aujourd’hui, je trouve un peu lassant de répéter toujours les mêmes mots, les mêmes pensées. Cependant, malgré tout ce que je viens d’écrire, je vais une nouvelle fois t’entretenir des presque éternels mêmes propos, parce qu’ils me hantent pour l’instant avec une acuité particulière.
Pour nous relever il va falloir bouleverser toutes les méthodes utilisées jusqu’ici, faire peau neuve intégralement, sinon je crois que malgré tout l’optimisme du monde, il nous faudra abandonner tout espoir de succès. Chaque jour s’impose à mes yeux cette douloureuse vérité : la masse des jeunes, plus par mal formation qu’hostilité, abandonne avant coup le lutte vitale à laquelle le monde entier est convié. L’exemple de mon équipe, de l’équipe de la première session, suffit je crois à étayer mon opinion. Avec Bühler ce matin, nous avons longuement discuté à ce sujet (je fais connaissance beaucoup plus intime avec Samuel depuis une quinzaine de jours). Nous avons affaire tous deux à des garçons de 14 à 16 ans, et c’est vraiment lamentable de voir à quel degré de relâchement ils sont tombés. À part deux ou trois au maximum, il ne répondent plus à l’appel d’aucun sentiment noble. J’ai vu hier un enfant de troupe, c’est-à-dire un garçon qui devrait particulièrement faire attention à cette cérémonie, refuser de venir aux couleurs. Quand il n’y a pas au bout promesse de ravitaillement supplémentaire, il est impossible de trouver des volontaires pour des services ou des excursions. Aucun d’eux n’a le goût de l’effort. Aucun d’eux n’a le goût du risque, tous ils tiennent jalousement à leur peau, craignant les écorchures les plus bénignes. Si tu savais quelles crises de colère je dois réprimer chaque matin au lever ! Un à un, il faut les sortir de leur lit, les bousculer pour faire le bol d’air, et je suis obligé de crier pour les faire se laver. Ce matin, l’un d’entre eux est allé communier sans s’être débarbouillé… Et je pourrais te citer des centaines d’exemples éloquents comme ceux-là, mais ce serait inutile.
C’est triste et lourd de conséquences de constater l’absence d’enthousiasme, d’ardeur virile de ces garçons sur qui reposent tant de responsabilités. Avec Bühler, nous nous sommes demandé si la jeunesse allemande d’après 1918 avait cet esprit de relâchement et de jouissance. L’un et l’autre nous avons fini par nous apercevoir que c’était impossible, sinon jamais l’Allemagne ne serait parvenue à un tel rang. Il a fallu à sa jeunesse une puissance d’enthousiasme et de volonté introuvables chez nous, pour supporter des privations pires que les nôtres pendant dix années et trouver le moyen de se développer physiquement et moralement d’une façon qui a stupéfié l’Europe. Déjà, dans le sang, nous acceptons la défaite et nous sommes des vaincus d’avance. Que les jeunes de quinze ans n’aient pas compris, c’est encore admissible, mais ce qui vraiment nous a peinés Samuel et moi, c’est de constater qu’un tel esprit d’avilissement et d’abandon s’était introduit dans la jeunesse active et directement responsable, la nôtre, celle de 18 à 23 ans, celle des Écoles dont sortiront les cadres de la nation future.
Nous avons été retirés de l’École Normale sous le juste prétexte que nous n’y recevions pas une formation adéquate et que notre seule occupation était la politique. Comme il était évident que c’était sur nous que reposait l’éducation des générations de la renaissance, la nécessité de nous enlever de ce milieu mal formateur apparut aux dirigeants. Mais qu’ont-ils fait de nous ? Nous avons été plongés dans un milieu où plus encore que dans le primaire, s’était infiltré cet esprit de facilité et de jouissance, et où avait disparu tout sens élevé de l’honneur, du devoir, de la patrie, un milieu plus avili, parce qu’ayant moins souffert et lutté pour vivre. Et peu à peu, nous nous sommes laissés aller ; les quelques-uns parmi nous qui ont résisté à cet assaut ont su garder leur enthousiasme, leur virilité, leurs « illusions » comme on dit.
Crois-tu que nous sommes préparés à notre tâche de chefs ? Regarde un peu autour de toi, compte ceux qui sont restés nobles, fiers, forts, confiants, compte aussi les sceptiques, les blasés, les faibles, les vieux avant l’âge, et vois qui l’emporte des deux groupes. Et nous allons devenir les responsables de la formation populaire, c’est-à-dire du sort national, de la façon la plus directe. Comment nous apprend-on à vivre, à lutter, à guider les gosses qui nous seront confiés. D’aucune façon.
N’y aurait-il pas possibilité de nous grouper vraiment à part, de ne plus nous mêler aux lycéens qui auront une tâche future toute différente, et de nous donner une formation basée sur notre rôle, et uniquement sur cela ? Bühler comme moi pense qu’il serait normal que nous soyons isolés dans une école et menés avec des méthodes particulières. Une méthode se rapprochant des méthodes militaires, avec une discipline appropriée et où les chefs, jeunes et audacieux, exalteraient le sens de la dignité, de l’honneur personnel, de la patrie. Devenir des hommes, et une bonne fois pour toutes laisser tomber ce bac et ces paperasseries, qui viennent jusqu’ici me demander si je préparerai Math élém’ ou philo [NDLR : les deux filières du baccalauréat de l’époque : « Mathématiques élémentaires » et « Philosophie »], alors que j’aurais tant besoin, et tant d’autres avec moi, de me préparer à la vie.
Me sera-t-il possible un jour d’éduquer des garçons selon cette méthode à laquelle j’aspire aujourd’hui ? Il y aura nos fils, mais c’est si lointain, et peut-être qu’à ce moment, nous n’aurons désespérément plus besoin d’un tel régime, parce qu’alors toute liberté nous aura été enlevée. Et nous nous mordrons les doigts. Parce qu’au fond, on a beau dire que les Français ne se laisseront pas commander, ce ne sont plus là que des mots, et comme les autres, nous marcherons. Déjà, c’est chose faite. Et ils me font rire tous ces gens qui affirment notre amour de la liberté, de l’indiscipline. Nous n’avons qu’à jeter un regard sur notre histoire, et nous verrons qu’à chaque fois que la baguette était fermement tenue, eh bien on courbait le dos, comme tous les autres, comme les Allemands, les Russes…
Je relis le tome 7 de Jean-Christophe « Dans la maison » ; ça m’enthousiasme et m’éclaire terriblement. Comme Christophe, j’ai l’impression douloureuse que nous luttons dans le vide et que nous n’aurons rien de positif, tant que nos bonnes volontés ne seront pas réunies et guidées. J’ai le désir d’un grand recensement de ceux qui veulent continuer la bagarre et qui n’amènent pas pavillon [NDLR : déclarer forfait, se rendre à l’ennemi]. Les hommes de ce combat géant s’ignorent et sont submergés chacun dans leurs sphères. Alors qu’unis, ils seraient invincibles.
Je suis dès à présent chef spirituel de clan et j’espère voir Marc pour régler ensemble la nouvelle marche de notre unité, mais d’ores et déjà j’ai résolu de nettoyer tous ceux sur qui l’on ne peut compter, les faibles, les intéressés, les flemmards. Nous resterons 6 ou 7 ; mais je t’en donne ma parole : ou nous marcherons, ou bien alors j’abandonne au bout de deux mois. J’ai mis beaucoup de temps à comprendre peut-être, mais cette fois, c’est fait. Il faut absolument changer de méthode. Il faut que toutes les lâchetés que je me suis permises cessent, il faut que je redouble de rigueur envers moi-même. Une fois encore, un sens nouveau donné à la vie s’offre à moi. Je veux rester un rêveur, un visionnaire. Je veux garder mes illusions, mais je veux agir aussi, parce que l’action est souvent la plus riche source d’imagination. Cette œuvre immense, qui s’offre à mes forces, je ne dois ni ne veux la refuser, et tu ne la refuseras pas non plus.
La lettre se poursuit sur des considérations pratiques et sentimentales. Puis Albert reprend :
Ma vie reste semblable à elle-même. Mon travail de moniteur me plaît toujours, mais bien que mon équipe reste en tête de la colonie, je suis un peu las de cette ambiance. J’ai hâte de voir arriver la fin, pour avoir quelques instants de vraies vacances avec toi, et comme un gosse loin des siens, je compte les jours. Plus que 7 affirme le calendrier. En effet nous quittons le pays le mardi 15 à 5 heures du matin pour être à Lyon vers 11 heures 45. Je te reparlerai plus précisément de ce départ.
Nous préparons en ce moment un feu de camp à thème historique et j’ai choisi « La légende de Thésée ». Ça s’annonce bien. Demain matin ou plutôt tout à l’heure, puisque j’ai minuit cinq à ma montre, vers les 5 heures nous partirons en excursion au mont Rogneux. C’est une belle balade et si les quatre heures de sommeil ne se révèlent pas trop insuffisantes, je passerai demain une belle journée.
La lettre se termine par des mots d’amour.
Albert
Source : archives personnelles
