Le noble art
Dans ces années-là, les boxeurs français se nommaient Kid Richer, Kid Janas, Kid Paris, Kid Johns, Kid Manfré, Kid Viano, Kid Marcel, Kid Clotaire ou peut-être Young Raymond ou Joe Brun. Lyon avait son Kid Pétinet et son Poppy Decico (né Joseph Decico à Gerland en 1908, champion d’Europe des poids coqs en 1936, toujours champion de France en 1943), mais aussi quelques vedettes aux noms moins exotiques, tels Eugène Peyre et Victor Buttin.
Depuis les exploits de Georges Carpentier (champion du monde en 1920), la boxe anglaise avait supplanté les autres sports de combat, comme la lutte ou le pancrace. C’était « l’opéra du pauvre », le spectacle populaire hivernal par excellence, auquel le cyclisme succédait au printemps. Outre les galas pugilistiques organisés au Palais d’Hiver (5000 spectateurs), le public pouvait assister aux combats et aux entraînements des champions locaux dans de nombreuses salles de la Rive Gauche : le Trianon-Dancing, 25 rue Edison ; le Boxing-Club Villeurbannais (BCV), 6, rue Malherbe, la salle de Gratte-Ciel ouverte par Robert Tassin en 1937 ; le Boxing-Club de Lyon, 7 cours Lafayette ; le Central Lyonnais, 136 avenue de Saxe, la première salle dédiée en 1935 ; le Dancing Grand Palais, place de l’Abondance ; la Maison du peuple de Vénissieux.
L’importance de la boxe faiblit après 1942. Sport d’origine anglaise, dominé par les Noirs américains, elle était naturellement dans le collimateur de Vichy, qui, dès 1940, avait donné trois ans à la fédération pour se réorganiser et bannir le professionnalisme. À partir de janvier 1943, « par décision du Commissariat aux Sports, il est formellement interdit dorénavant de donner des primes aux boxeurs soit professionnels, soit amateurs. » Dans ces conditions, les boxeurs (quand ils ne sont pas prisonniers à l’instar du poids coq Robert Bourdet) doivent exercer un autre métier : le champion de France poids plumes, Eugène Peyre, était cuisinier et marchand de primeurs ; le poids moyen Victor Buttin, magasinier ; le poids welter Victor Fortès travaille au dépôt de Vénissieux. Les promoteurs (tel Aurelio Gomez au Grand Palais) peinent à faire venir à Lyon les boxeurs de la zone occupée et jettent l’éponge à partir de 1943.
Les amateurs du noble art ne purent guère se consoler en suivant dans la presse les exploits de « Joë Louis ». Le bombardier noir, qui avait démoli sept adversaires en un an, dont Abe Simon (« le colossal boxeur juif »), fut appelé sous les drapeaux en mars 1942 et ne remonta sur le ring que fin 1944. Après deux années de vaches maigres, la boxe professionnelle reprit ses droits en France à la Libération, grâce notamment à un nouveau héros « qui fait honneur au sport français » : Marcel Cerdan.
Sources : Thomas Brugnot, Au fil des reprises. Une histoire de la boxe anglaise dans le Lyonnais, 2020, p. 49 ; Lyon Soir/Le Salut Public, 1940-1944.
Apothéose de la saison 1940-1941 :
La science et la précision du Lyonnais (ici coiffé de sa toque)
viendront-elle à bout de la puissance de son adversaire ?
