Natation pour tous
L’histoire des rapports de Lyon à ses cours d’eau est celle d’un éloignement progressif. Les ponts, l’automobile (voies sur berges, parkings) et diverses formes d’industrialisation ont eu raison de l’intense activité économique sur les quais et sur l’eau (bacs et barques, moulins, lavoirs). Mais le Rhône et la Saône étaient aussi le lieu de loisirs auxquels l’Occupation a donné un ultime souffle avant qu’ils ne disparaissent pour de bon. À une époque où le mot pollution était inconnu, où les piscines étaient rares et les voyages difficiles, de nombreux Lyonnais et quelques Lyonnaises pêchaient et nageaient en ville.
Dans les années 1940, il n’y avait dans l’agglomération que deux piscines publiques couvertes, inaugurées l’une et l’autre en 1933. La piscine municipale Garibaldi (33 mètres) était fermée pendant l’hiver à cause du manque de carburant pour la chauffer. La piscine des Gratte-ciel, dite aussi piscine du Théâtre, installée dans le sous-sol du Palais du Travail de Villeurbanne, était exiguë (bassin de 20 mètres) et principalement destinée aux écoles. La natation était donc surtout une activité estivale. Il n’y avait qu’un bassin olympique de 50 m : celui de Gerland (où furent organisés les championnats 1941 de la Zone Non Occupée).
Restaient les rivières. Les traditionnelles bêches, bains flottants à fond de bois, apparues au début du xixe siècle avaient disparu une à une. Il n’en restait plus qu’une, amarrée depuis 1844 sur le Rhône, quai de Retz (aujourd’hui Jean-Moulin), que ses propriétaires, la famille Di Pasqua, menaçaient de fermer (SP, 13 nov. 1940). On y barbotait plus qu’on n’y nageait.
Pour une pratique plus sportive, des bassins nautiques étaient aménagés dans la Saône : la piscine à eau courante de Lyon-Plage, « la plus belle de France », avait ouvert quai Serin en 1937. Plus en aval, quai de la Bibliothèque (actuel quai Romain Rolland) se trouvait le bassin du L.O.U. et celui du Lyon Nautique Athlétique (L.N.A.) ; ils disparurent dans les années 1950 et nous n’en connaissons pas les dimensions. Sur l’autre rive, juste en aval de la passerelle Saint-Georges, l’ASPL (Association Sportive de la Police Lyonnaise) offrait à ses sociétaires le confort rudimentaire d’un vestiaire et d’un ponton.
Mais on pouvait aussi nager librement et gratuitement dans la rivière même, à condition de porter un maillot (article I d'une ordonnance de 1774), et plonger depuis les ponts. La pratique de la nage en eau vive a à peu près disparu en France avec la multiplication des piscines publiques et privées dans le dernier tiers du xxe siècle siècle. Elle était très répandue à Lyon, comme en témoignent, outre le nombre des noyés, diverses épreuves populaires connues sous le nom de « Traversées ». La 5e traversée du canal de Jonage, sur un parcours de 2km200 entre l’usine des Forces Motrices et le pont de Croix Luizet, eut lieu le 31 août 1941 (« Vestiaire de départ, café Rosand, face le bassin de l’usine. Avis important. Les nageurs devront faire un paquet de leurs vêtements et les retrouveront à l’arrivée Café Rey »). Le dernier dimanche de juillet ou le premier dimanche d’août, la Traversée de Lyon se déroulait sur 4 kilomètres, de la gare d’eau de Vaise au bassin du L.N.A., organisateur de l’épreuve. Pour assister à la 29e édition, le 30 juillet 1941, « une foule immense garnissait les ponts et l’enceinte d’arrivée. Sur les quais, un véritable flot humain déferlait à la suite des nageurs. […] La foule enthousiasmée unit les trois premiers dans une chaleureuse ovation. » Les « ondines » devaient quant à elles se contenter d’un parcours de 1800 mètres.
Sources :
Le Salut Public, 5 avril, 30 juillet et 31 août 1941, 24 mars et 28 avril 1942 ; A.D. Rhône 4M 613 ; souvenirs de J. B. (né en 1929).

