Les films allemands
Sur les 1434 films à l’affiche à Lyon dans les 36 principales salles de Lyon (celles qui annoncent leur programme dans la presse) entre juillet 1940 et juillet 1944, 122 sont allemands ou autrichiens, soit environ 8 %. Une nette progression, favorisée par l’interdiction des films américains à partir d’octobre 1942, conduit de 23 films en 1940 (5%) à 65 en 1943 (16%), avant une chute nette en 1944 : 10 films seulement, soit parce que l’offre s’est raréfiée, soit parce que les directeurs de salle ont senti le vent tourner. Sans être spécialisées, certaines salles de la Presqu’île (Artistic, Cinébref, Scala) faisaient une large part à la production d’outre-Rhin, beaucoup plus que les salles de seconde vision et de quartier. Cinq de ces cinémas (Astoria, Familial, Jacobins, Perle, Majestic) n’ont jamais proposé un film allemand, sans qu’on soit cependant fondé à parler de boycott.
Ces films étaient généralement récents, la moitié ayant été produits pendant la guerre. En novembre 1940, la revue Le Film annonce que le doublage de trente-deux films de la Tobis ou de l’A.C.E. est terminé ou en cours. Seuls six n’atteignirent pas Lyon. Rares étaient les œuvres de propagande antisémite, tel le Juif Süss* ; antisoviétique, tel le Cuirassé Sébastopol (Panzerkreuzer Sebastopol, Karl Anton 1937) ; ou anti-britannique (comme Titanic, 1943, qui dénonce la cupidité des armateurs anglais). Rare également la glorification des armées du Reich, et même l’évocation de la guerre en cours, à part Un grand amour (Die grosse Liebe, de Rolf Hansen, 1943), mélo musical sur fond d’invasion de l’Union soviétique. Les programmes annonçaient des films « délicieux et gais », de « pur divertissement », des films sportifs et d’aventures, des comédies modernes, des romances, des opérettes, avec « les plus jolies filles de l’écran » : Maria Holst, Camilla Horn, Jenny Jugo, Hilde Krahl, Zarah Leander, Marika Rökk, Magda Schneider, Ilse Werner, Dorothea Wieck…
Les films étaient toujours donnés en version française, ce qui laisse supposer que l’armée d’occupation fréquentait peu les salles autres que le Comœdia*. Principale exception : Leise flehen meine Lieder (La Symphonie inachevée, 1934, avec Maria Eggerth), projeté en v.o. par l’Eldorado en 1940 et par le Studio Fourmi en 1942. Des galas cinématographiques étaient régulièrement organisés au Pathé-Palace (la plus grande salle de Lyon, avec ses 1600 places) par l’Office de Placement Allemand à l’intention des familles des travailleurs français. En 1943, celles-ci purent voir, parfois en première exclusivité : Bal pare, Liebesschule, Die Goldene Stadt, Wunschkonzert, Münchhausen, mais toujours sous leur titre français de Bal masqué, L’École des amoureux, La Ville dorée, L’Épreuve du temps, Les Aventures fantastiques du baron de Münchhausen (le mardi 6 avril 1943, accompagné d’un documentaire sur les usines Bayer). Pour Noël 1943, l’O.P.A. consola les familles touchées par le S.T.O. avec Ohm Krüger (Le Président Kruger, « le grand film parlant français avec l’incomparable artiste Emil Jannings ».
Le cinéma allemand fut donc bien présent à Lyon, mais d’une présence discrète et se voulant aimable. Les encarts publicitaires* dans la presse dissimulaient l’origine des films. Les critiques français, tel Marcel Collet* dans le Salut public, évitaient volontiers de se prononcer sur les productions de l’occupant. Les autorités étaient conscientes qu'une idéologie trop affirmée risquait d’être mal reçue du public. Le cas de Face au bolchevisme est exceptionnel et significatif : il s’agit, selon les termes de M. Aubier, chef du Centre de Lyon du C.O.I.C., d'un document « que la France entière a le devoir de connaître » et qui, sur ordre de Vichy, sera projeté lors de séances spéciales le 30 novembre 1941 au Pathé-Palace, à la Scala, au Royal et « dans 5 cinémas à désigner dans 5 quartiers à raison de un cinéma par quartier », mais « il y aura lieu de prendre les mesures de police nécessaires, afin d’éviter tous incidents ». Le cinéma allemand se voulut plutôt un concurrent puis une alternative au cinéma de divertissement américain et à ses stars désormais absentes des écrans lyonnais.
Sources : Le Film n° 3, 15 nov. 1940 (https://bit.ly/3lR5G2P) ; Le Salut public, rubrique « La soirée lyonnaise », 1940-1944 ; A.D. Rhône 45W82, lettre du 25, 29 nov. 1941.
