Juin 40 : première occupation
Les semaines qui suivirent le lancement de la Blitzkrieg le 10 mai 1940 furent le théâtre de bouleversements pour la France entière comme pour Lyon qui, dans un début de panique, se vida en quelques jours de la moitié de sa population, alors qu’affluaient des milliers de réfugiés venus du nord. Une première occupation par les troupes ennemies, composées surtout d’Autrichiens et de Bavarois, eut lieu le 19 juin et se mit en place en un temps record, selon un scénario fixé par les Allemands de longue date, et qui n’aurait pu se réaliser sans des complicités intérieures.
Le 18 juin, Lyon fut déclarée « ville ouverte ». Les colonnes motorisées de la Wehrmacht arrivèrent par le nord de la ville. Au niveau de Caluire, un petit groupe d’hommes tenta en vain de ralentir leur progression. Parmi eux se trouvait le jeune docteur Dugoujon, chez qui trois ans plus tard furent arrêtés Jean Moulin et plusieurs chefs de la Résistance. Plus loin, au carrefour où commence la grande rue de la Croix-Rousse, les Allemands durent à nouveau négocier. Finalement, ils descendirent sans difficulté la colline en direction du centre-ville.
Les choses s’organisèrent de façon rapide et efficace, sans incidents majeurs. Le désormais « occupant » planifia la situation à plusieurs niveaux. En premier lieu, il s’agissait pour lui d’assurer sa sécurité et de marquer visiblement sa toute-puissance. Des oriflammes à croix gammée furent accrochées aux balcons de l’Hôtel de ville et de la Préfecture, l’heure légale fut avancée et réglée sur « l’heure de Berlin ». Le taux du mark augmenta fortement, ce qui ne déplut pas aux commerçants chez qui allèrent s’approvisionner en masse les soldats du Reich, ni aux prostituées qui virent grossir leur clientèle. On ferma les salles de spectacle, un couvre-feu jusqu’à 21 heures fut décrété. Des soldats en armes furent placés en sentinelles aux carrefours, ponts, gares et bâtiments publics. La place Bellecour se transforma en parking pour le matériel militaire, les troupes furent hébergées dans les casernes ou installèrent leur campement place des Terreaux. Les milliers de soldats français qui n’avaient pas reçu l’ordre de déclencher une contre-offensive, furent faits prisonniers dans la caserne de la Part-Dieu ; ils n’attendirent pas longtemps avant d’être envoyés dans les stalags outre-Rhin. L’occupant s’employa néanmoins, sans grand succès, à donner à son invasion un caractère détendu et presque festif, en s’asseyant aux terrasses des cafés, en faisant jouer ses fanfares sur les places et dans les artères de la ville. Des mesures plus dissuasives furent prises : six notables, et non des moindres, furent désignés comme otages, confinés dans la préfecture, invités à appeler la population au calme et condamnés à être exécutés en cas d’agression caractérisée contre les troupes allemandes : Édouard Herriot, maire de Lyon ; Émile Bollaert, préfet du Rhône ; Pierre Gerlier, cardinal archevêque de Lyon ; Georges Cohendy, premier adjoint au maire de Lyon ; Paul Charbin, président de la chambre de commerce du Rhône ; Maurice Vicaire, secrétaire général du Cartel des Anciens combattants ; Marius Vivier-Merle, secrétaire de l’Union départementale des Syndicats Confédérés du Rhône. Le confinement ne dura pas longtemps : le général Gotthard Henrici, nommé commandant de la ville de Lyon et qui avait pris ses quartiers à l’Hôtel du gouverneur militaire, avenue du maréchal Foch, autorisa les otages à rentrer chez eux dès le 22 juin. Déjà s’engagèrent les premières tractations pour placer aux postes-clefs de la cité des hommes sûrs, fidèles au maréchal Pétain qui officiellement venait d’entrer dans la collaboration. Une vie à peu près normale reprit dès que fut signé l’armistice du 25 juin. Personne ou presque n’avait entendu parler du général de Gaulle ou de son « appel ». Les Lyonnais retournèrent au café, on vit à nouveau des journaux dans les kiosques, les cinémas rouvrirent leurs portes aux civils (Orage avec Charles Boyer et Michèle Morgan au Chateclair le 30 juin), les transports et la poste se remirent à fonctionner (mais le téléphone resta interdit). Les écoliers reprirent le chemin de l’école le 1er juillet. Les épreuves écrites du baccalauréat débuteront bien le 18 juillet.
Pourtant il y eut plus grave : le pillage économique de la ville et de sa région avait commencé, soigneusement planifié et mis au service de la politique générale du Reich, qui visait à faire de la France une sorte de colonie sans autonomie, restructurée comme un grenier agricole. Entourée de territoires d’élevage et de cultures, riches en céréales, fruits et légumes, Lyon était idéalement placée pour tenir un rôle de ce type : c’est par tonnes que les denrées furent immédiatement acheminées vers l’Allemagne. Par ailleurs, les armes, engins et tenues militaires trouvées dans les forts ou les manufactures, furent réquisitionnées et immédiatement reversées dans la Wehrmacht.
Une fois ces différents points réglés, les Allemands quittèrent la ville sans heurts et sous la pluie à partir du 4. Les Lyonnais manifestèrent leur joie, soulagés en outre de savoir qu’ils ne feraient pas partie de la zone occupée. Ils connurent « la douce joie de revoir claquer au vent et bien haut le drapeau tricolore », entonnèrent ici ou là La Marseillaise. Mais la ville avait pris un visage nouveau, sombre, qu’elle garda dans ses grandes lignes pendant deux ans et demi, avant la deuxième occupation de novembre 1942, beaucoup plus dramatique.
Sources : Marcel Ruby, Résistance et Contre-Résistance à Lyon et en Rhône-Alpes, Éditions Horvath, Lyon, 1995 ; Gérard Chauvy, Lyon occupé, 1940-1944, Éditions lyonnaises d’art et d’histoire, Lyon, 2019 ; Le Salut public, 30 juin, 5 et 7 juillet 1940 ; ADR 45w118 : « Maintien de l’ordre et relation avec les autorités allemandes »
[M. P. Schmitt]
