vendredi 18 août 2023

Poésie

 Les Lamartiniens

La Société amicale et littéraire des Lamartiniens avait été créée à Paris avant la Première Guerre mondiale, sous l’illustre patronage de membres de l’Institut ; plus tard étaient apparues des sociétés régionales indépendantes, dont l’académicien lyonnais Germain de Montauzan (1862-1942) souhaitait qu’elles s’assemblassent « en un faisceau serré de liens solides, par une entente commune et de multiples échanges ». La Société des Lamartiniens de Lyon et du Sud-Est fut fondée en mai 1926 par Germain Trézel, nom de plume de l’ophtalmologue Joseph Giuliani (1877-1946). Son premier président fut le bâtonnier Jules Millevoye (1852-1930), autre académicien local.

La première tâche des Lamartiniens n’était pas d’explorer la complexité poétique et spirituelle du poète, ni son ambiguïté politique, mais de défendre sa mémoire. Car Lamartine a besoin d’être défendu : « Il a fallu notre époque terre-à-terre et niveleuse que toute pensée sérieuse semble avoir déserté sans retour, pour afficher envers le noble poète le dédain et l’ingrat oubli », tonne l'historien Joseph Thévenet. Une jeunesse ignorant tout des traditions d’un art national admirable a décrété que « seuls comptent Claudel, Fargue, Eluard et surtout ce foisonnement de fumistes et de toqués, théoriciens vaseux du balbutiement et du charabia qu’on nous débite depuis 40 ans sous le nom de poésie. » Quelques mois avant sa mort, Germain de Montauzan enjoint aux Lamartiniens de Lyon, dont il est alors le président, de « suivre plus que jamais les routes de la Poésie, de l’Idéal et de toutes les nobles aspirations dont trop de Français se sont écartés : leur devoir est tout tracé et ils concourront ainsi à la grande œuvre du redressement national ».

Après avoir suspendu leur vol pendant une année, les Lamartiniens reprirent leurs réunions à partir de janvier 1941, une fois par mois, le dimanche après-midi. Ils n’ont pas de local attitré. C’est dans la salle des réunions industrielles du Palais de la Bourse qu’ils écoutent le romancier Albéric Cahuet évoquer les inspiratrices de Lamartine (2 février 1941) ; c’est au 27, rue Ferrandière, qu’ils accueillent peu après Mme Mauger-Kauffmann, fraîchement couronnée par l’Académie de Lyon ; c’est dans les salons de la brasserie de l’Étoile (aujourd’hui le Ninkasi de la place Antonin Jutard) qu’ils organisent, le 23 novembre 1941, leur premier « thé littéraire » ; avant de se replier en 1942 sur le café de la Brioche, 4 rue de la Barre (aujourd’hui Pâtisserie Perroudon).

Les séances commencent généralement par une conférence. Le 2 mars 1941, Émile Ripert examine le « Tryptique national Travail, Famille Patrie à travers l’œuvre de Frédéric Mistral » (2 mars 1941) ; conférence suivie d’une lecture par Pierre Dux, de deux poèmes de Germain Trézel dédiés au maréchal Pétain ( « Le Paysan de France » et « La Voix dans la tempête »). Les conférences reflètent les options idéologiques et esthétiques signalées ci-dessus. Brève inquiétude le 1er juin quand un certain Gaston Popu s’aventure à parler de l’œuvre de Baudelaire. Mais on est bientôt rassuré : ce qui caractérise le poète des Fleurs du mal, c’est avant tout « l’amour de l’effort » ; « travailler et servir ».

« La parole est ensuite donnée aux poètes ». Le 2 mars 1941, par exemple, cinq poètes et six poétesses lisent leurs productions. « Belle réunion où toutes les pièces entendues avaient une réelle valeur littéraire ». On imagine que cette « poésie des temps nouveaux » savait « repousser résolument toutes les licences et suivre sans défaillance le sillage des maîtres ». Le nom du poète résistant lyonnais René Leynaud (1910-1944) ne figure pas dans la liste des auteurs invités, ce qui ne surprend guère.

Les Lamartiniens n’avaient pas le monopole de la poésie officielle. Dans le cadre des Jeux Floraux de la comtesse Mathilde, l’Académie décernait chaque année son muguet d’or à « une poésie inédite ne dépassant pas cent vers » ; et le Salon des Poètes de Lyon et du Sud-Est, fondé en 1901 par la poétesse Jean Bach-Sisley (1864-1949) existait toujours, même si son siège au 14, avenue Berthelot était occupé par les autorités allemandes Mais on retrouvait les mêmes personnalités dans les comités et les jurys de ces sociétés et manifestations. Ce qui n’était pas le cas de Confluences. Revue de la Renaissance Française, publiée à Lyon sous la direction de René Tavernier depuis fin 1941 et clairement engagée contre « la France allemande ». La presse locale ne fait état d’aucune activité des Lamartiniens de Lyon après le printemps 1942 ; ce qui ne signifie pas qu’ils aient disparu, puisqu’ils publiaient encore leurs Annales en 1969.

 

Sources : M. Dürr, « Millevoye, Jules », et Jean Bury, « Germain de Montauzan » in DHAL, 2017 ; J. Thévenet, « Actualités de Lamartine », Le Salut public, 21 février 1942 ; C. Germain de Montauzan, Discours lors du banquet des Lamartiniens du 6 septembre 1936.

 

10 juillet 1927, érection sur la commune de Tresserves d’une stèle,

en commémoration de la composition de la pièce fameuse du Lac.