« Lamartine et le fascisme »
Vichy eut son panthéon littéraire, composé d’auteurs qui n’en demandaient pas tant : Frédéric Mistral, que Pétain avait déclaré son poète préféré (voir « Les conférences publiques »), Pierre Corneille, source d’inspiration dans la situation présente (voir « La programmation des théâtres ») et, plus inattendu peut-être… Lamartine
La récupération politique de Lamartine commence dès le début du régime de Vichy, à l’occasion du 150e anniversaire de sa naissance. Dans les colonnes du Salut Public, le docteur Giuliani (Germain Trézel en littérature) rappelle que le grand poète romantique est presque un enfant du pays :
N’est-ce pas à Lyon qu’est née Alice des Roys la mère du poète ? N’est-ce pas à Lyon qu’il fit ses premières études, à la fameuse institution Puppier, à la Croix-Rousse ? N’a-t-il pas écrit lui-même d’émouvantes pages sur Lyon ?
Les Lyonnais de 1940 ne sauraient donc se contenter d’avoir donné son nom au groupe scolaire de la place des Jacobins ou, bientôt peut-être, à l’un des ponts projetés pour desservir le tunnel de la Croix-Rousse. « Un pont, c’est bien, une belle rue ou un cours, ce serait mieux ! ». Car oui, Lamartine mérite mieux cet honneur « que Victor Hugo, qui n’a aucune attache avec Lyon » ou qu’ « Aristide Briand, Albert Thomas et d’autres seigneurs de cet ancien régime qui nous a précipités dans l’abîme où nous nous débattons actuellement ». Rebaptisons le cours de la Liberté !, conclut Trézel.
Pendant l’été 1941, Joseph Thévenet, historien du romantisme, prend le relais dans deux chroniques dont l’orientation idéologique est plus marquée encore. « De nos jours Lamartine appuierait sans réserve le Maréchal ». Les deux hommes sont doués d’une égale élévation de caractère et de noblesse d’âme ; l’un et l’autre « n’auront eu en vue que la recherche exclusive du bien public et la grandeur de l’intérêt national ». S’il fallait les distinguer, on pourrait dire que le grand soldat de Verdun est supérieur au grand poète politique de 1848 en ce qu’il aura su « imposer ses vues et les traduire en actes libérateurs et bienfaisants pour la société française ». Mais le discours du 9 mai 1838, où Lamartine pourfendit devant la Chambre la féodalité de l’argent, montre qu’il est un grand penseur pré-fasciste ; car, quoi qu’on en pense par ailleurs, « le fascisme a recréé des valeurs morales » ; « le vrai fascisme est une nouvelle forme de gouvernement menaçant à la fois le triste règne des politiciens et des métèques, autant que les privilèges des consortiums opulents ». De quelles épithètes, Lamartine « n’eût-il pas flétri notre veulerie générale d’avant-guerre et les discussions stériles du Parlement ? »
Un seul point chagrine la droite pétainiste : le catholicisme de son héros peut sembler suspect. Mais Germain de Montauzan dissipe ces réserves :
Sans doute il ne fut pas un parfait théologien, et ses professions de foi n'ont pas toujours été orthodoxes. Mais c'est l'ensemble de son œuvre poétique qu'il faut, à cet égard, me semble-t-il, largement considérer. Elle est, vous le savez bien, d'un bout à l'autre un hymne inspiré, enthousiaste à la Divinité.
Et l’archéologue académicien d’inviter non seulement à entretenir le tribut perpétuel d'admiration dû au grand poète, au grand orateur, au grand Français, mais à demeurer, à son exemple,
fidèles au culte de tout ce qui est noble et grand dans la pensée, dans la parole et dans l'action, par opposition à tant d'œuvres malsaines où se plaît malheureusement notre époque et où je ne sais quoi de trouble et d'équivoque se ressent des bassesses du cœur ; pour maintenir aussi, en vers comme en prose, le respect de la langue française, de sa tradition de clarté et d'euphonie, autant que de correction grammaticale.
Germain de Montauzan s’adressait plus particulièrement aux Lamartiniens de Lyon et duSud-Est, une société poétique dont nous détaillerons le programme et les activités dans une prochaine chronique.
Sources : G. Trézel, « En l’honneur de Lamartine », Le Salut public, 11 octobre 1940 ; J. Thévenet, « Lamartine et le “fascisme” », « De Lamartine au maréchal Pétain », « Actualités de Lamartine », Le Salut public, 5 août et 2 septembre 1941, 21 février 1942 ; C. Germain de Montauzan, Discours lors du banquet des Lamartiniens du 6 septembre 1936.

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