Lectures de jeunes gens (2) : Marinette
Fille aînée d’une famille plutôt aisée, Marinette est choyée par ses parents. Externe, elle bénéficie d’une chambre individuelle dans l’appartement familial au bas de la rue Ornano – à dix minutes à pied du centre ville ou du plateau de la Croix-Rousse - elle est plus qu’Albert au fait de la vie culturelle lyonnaise. Elle est en mesure d’acheter des livres en librairie et d’assister à des conférences (dont une sur « la femme idéale »...) Elle va régulièrement au spectacle, accompagnée par sa mère ou ses deux parents, qui lui offrent un spectacle de music hall au Lido. Elle assiste à une représentation du Pays du sourire, même si ses pensées amoureuses couvrent quelque peu la voix du ténor. Aux Célestins, elle assiste à la représentation de Phèdre, du Malade imaginaire, de Pelléas et Mélisande, des Monstres sacrés de Cocteau. Dans les cinémas de la presqu’île ou au Chanteclair de la Croix-Rousse, elle va voir Fernandel dans La Fille du puisatier, L’Acrobate, Histoire de rire. Elle visite (sans plaisir) l’exposition sur les chefs d’œuvre de la peinture espagnole au palais Saint-Pierre. Vêtue de sa veste zazou, elle s’enthousiasme pour Charles Trenet, elle aime les chansons d’amour que diffuse la radio et ne répugne pas à apprendre à danser sur des airs populaires.
Son tempérament inquiet et rêveur la portent vers l’écriture poétique, vers ce qui est « beau, simple, sincère », vers ce qui lui apporte « une consolation ». « Joie », « amour », « sourire », « indépendance », telles sont ses valeurs. On n’est alors pas étonné de la voir adhérer aux Nourritures terrestres de Gide (1897) ou au plus récent Que ma joie demeure (Giono, 1935), qui composent le tuf de son univers intérieur (« mes livres », « mes bouquins »). Les Thibault, qu’elle cite en écho à ce que lui en dit Albert, Les Hauts de Hurlevent, Climats d’André Maurois, Le Grand Meaulnes figurent parmi les romans qu’elle se propose d’acquérir. C’est aussi le cas du Patriote de Pearl Buck (1940) ou de Poussière de Rosamond Lehmann (1929), dont on ne sait si finalement elle les a lus. En revanche, Verlaine, revient régulièrement dans ses lettres, ou encore Baudelaire qu’elle recopie avec la plus grande application pour son amoureux. La séduisent Harmonie du soir, L’Homme et la mer, Recueillement. Un poème de Marceline Desbordes-Valmore, dit-elle à Albert qui lui a recopié un de ses poèmes, « parle de moi », et À Villequier l’émeut. Ce qui n’est pas le cas d’autres poèmes du même Victor Hugo, plus grandiloquents, comme Oceano nox ou O Soldats de l’an deux. Ces poèmes, elle les trouve dans les manuels de français, mais elle se les approprie, sauf peut-être Mallarmé, qui lui paraît très… « hermétique ». De la musique, elle attend les climats propices à sa rêverie, son vague à l’âme et son besoin d’apaisement intérieur : Schumann, Schubert et Chopin sont ses préférés, elle est sensible aux accents romantiques de Dans les steppes d’Asie centrale de Borodine. Quand elle salue Beethoven et sa Cinquième symphonie, c’est surtout pour plaire à son amoureux qui en a fait ses idoles. Pour ce qui concerne les auteurs inscrits au programme, ses goûts sont mitigés. À l’occasion de ses compositions françaises, Montaigne et Montesquieu lui conviennent à peu près, et aucun auteur ne fait l’objet de propos désobligeants. Elle se contente de manifester son ennui en les lisant (Cicéron, Marot, Descartes). Elle aime rire avec Molière, et on la remarque dans le rôle de Toinette du Malade imaginaire, que les lycéennes de Saint-Just ont mis en scène. Elle ne dit rien de Corneille. Quant à Racine, elle le trouve « inférieur aux Grecs », reprenant sans le savoir un cliché qui a traversé les humanités classiques pendant trois cents ans.
Ce qui frappe chez l’un et chez l’autre, c’est l’absence d’ouvrages trop sombres (Céline), apparemment trop compliqués (Proust) ou à connotation idéologique trop marquée (Brasillach, Rebatet, Aragon, Malraux…). D’ailleurs, tous deux détestent les partis politiques : ils ne les évoquent presque jamais, même si cela s’explique aussi par l’incertitude justifiée touchant à la confidentialité de leur correspondance. Aucune mention n’est faite des avant-gardes, à commencer par le Surréalisme (finalement très parisien), et plus généralement vers les écrivains regroupés plus tard sous la notion vague de la « modernité ». Les grands poètes comme Valéry (Charmes date de 1922) ou les catholiques Bernanos et Claudel – ce dernier entretenant de forts liens avec Lyon (voir l’article « La programmation des théâtres), semblent inconnus de Marinette et d’Albert, au même titre que des romanciers comme Mauriac, Montherlant ou Sartre (La Nausée est de 1939, ou que le dramaturge Giraudoux (dont La Guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux date de 1935). Tous des écrivains qui pourtant ont tenu à des degrés divers la vedette dans l’entre-deux-guerres. Ces absences ne sont pas à mettre au compte de l’ignorance propre à ces jeunes gens (qui peut tout connaître à vingt ans ?), mais aux conditions objectives de la circulation des biens symboliques pour des individus déterminés. Lyon, par exemple, est la capitale de la zone « libre » mais n’est pas Paris, qui reste la capitale intellectuelle de la France, où s’écrira la vie culturelle après la guerre. De façon complexe pour Albert et Marinette, se mêlent des dispositions et positions sociales personnelles, des effets des modes littéraires de l’entre-deux guerres, des formes de censure même discrètes, une doxa qui fixe dans l’implicite ce qu’il convient de connaître quand on a vingt ans à Lyon. Les chambardements historiques des années 1943-1944, dans la vie de la cité comme dans celle des deux jeunes gens, n’ont pas encore eu lieu.
Source : archives familiales
[M. P. Schmitt]
Verlaine recopié par Marinette
