Lectures de jeunes gens (1) : Albert
En 1940, la situation d’Albert et de Marinette est celle de deux jeunes de vingt ans, que la suppression des écoles normales de la Croix-Rousse a intégrés dans les lycées de Saint-Rambert (aujourd’hui Jean Perrin) et de Saint-Just pour qu’ils y préparent le baccalauréat. De 1940 à la fin de 1942, ils échangent des lettres, qui passent rapidement de l’échange amical à la passion amoureuse. Contraints de se voir de façon semi-clandestine (les lycées ne sont pas mixtes, Albert est interne dans un établissement où l’administration surveille le courrier des élèves ; Marinette est externe et vit rue Ornano chez ses parents soucieux des fréquentations de leur fille, etc.), ils couvrent des centaines de pages enflammées où le goût de l’introspection, les développements sur l’amour, l’amitié, le bonheur, la foi en Dieu, la morale et l’engagement dans la vie collective, croisent la musique et les pièces de théâtre diffusées par la TSF. La littérature, celle des manuels scolaires relayée par les professeurs, y joue un rôle central. Albert occupe des fonctions de bibliothécaire dans son lycée et fréquente, comme Marinette, la Bibliothèque municipale au pied de la cathédrale Saint-Jean.
Fils d’une ouvrière de l’Arsenal de la Mouche qui l’a élevé seule, puissamment animé par les valeurs du scoutisme, Albert se tourne vers des livres, où l’action et l’éthique ne font qu’un, où la valeur humaine se mesure à l’aune du courage, de l’idéal, de l’engagement individuel dans la recherche collective d’un monde meilleur. Il aime à constituer des listes de lectures faites ou à faire, à s’investir dans les compositions françaises qu’il doit rédiger et à en rendre compte à Marinette. C’est une véritable avalanche de lectures à laquelle il se livre dans une salle d’étude, notamment quand il est « collé » pour indiscipline, ou quand il marche seul le long des quais de Saône pour rejoindre Marinette sur la place de la Comédie.
Dans le plus grand désordre au regard d’une histoire littéraire raisonnée, il rencontre toutes sortes de livres. Des romans plutôt récents, dans la tradition de la prose narrative du xixe siècle, dont Balzac (respecté comme le grand maître du genre) pourrait être le parangon. Relevons La Bataille (1909) et La Onzième heure (1940) de Claude Farrère, très apprécié, ou l’Atlantide de Pierre Benoît (1919). Plus anciens sonnt des classiques romanesques comme Les Trois mousquetaires (1844), Les Frères Karamazov (1880) ou L’Empreinte d’Édouard Estaunié (1896). Son appétit de littérature philosophique lui fait parcourir Pascal, Ainsi parlait Zarathoustra ou Les Vraies richesses (1936) de Jean Giono. Des œuvres où la narration mêle le lyrisme et une sensibilité sociale, qu’il s’agisse de celles d’Émile Verhaeren dans Les Villes tentaculaires (1895) ou de Victor Hugo dans Les Misérables, reviennent plus d’une fois sous sa plume. Bâtir des compositions françaises autour de Tartuffe, Andromaque ou Diderot ne lui déplaît pas ; les relations de George Sand et de Musset non plus, même si les histoires d’amour (des autres) retiennent moins que Marinette. Des poèmes de Verlaine, Rimbaud, Apollinaire ou Paul Géraldy le séduisent au point de les recopier dans les lettres à son amoureuse. Montaigne et Rabelais le barbent, Marot et la Pléiade également, Lamartine n’est que cité. De cet ensemble prolifique, on voit émerger trois œuvres, véritables guides spirituels pour ce jeune homme épris d’humanisme, de liberté, d’héroïsme et du désir d’être socialement utile. « Dans la maison », tout d’abord, volume 7 du roman-fleuve Jean Christophe de Romain Rolland, qu’il se propose de compléter par la lecture des Hommes de bonne volonté (1932 et suivantes) de Jules Romains ; Les Thibault de Roger Martin du Gard (1920 et suivantes) ; et enfin Terre des hommes, que Saint-Exupéry vient de publier en 1939.
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Source : archives familiales.
[M. P. Schmitt]

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