Se nourrir
Citée par le critique gastronomique Curnonsky en 1934 comme la « capitale mondiale de la gastronomie », Lyon fut particulièrement affectée par l’invasion allemande qui la ravalait au rang d’une cité ordinaire soumise aux restrictions et à la réglementation sévère des approvisionnements.
L’économie de guerre de la puissance occupante lui imposait d’opérer d’énormes ponctions dans l’agriculture française, pour ravitailler à la fois sa population et son armée. Des centaines de convois ferroviaires partirent ainsi vers l’est ; Lyon au carrefour de vastes territoires agricoles, viticoles et d’élevage, fut à cet égard un centre important d’exportation de produits alimentaires. Si le pain par exemple vint rapidement à manquer, c’est que les Allemands se réservaient les céréales nécessaires à sa fabrication. Dès 1940, les autorités françaises durent gérer la pénurie en organisant la distribution des produits essentiels. Des cartes d’alimentation permirent de s’inscrire pour obtenir des tickets sévèrement réglementés, délivrés par les préfets, selon un système complexe qui instaurait des catégories selon l’âge des consommateurs, leur profession et leur situation familiale.
On distingua plusieurs types de bénéficiaires. Des restaurants populaires tout d’abord, fréquentés par les « repliés », les nécessiteux, le chômeurs, les vieillards, et qu’organisaient le Secours national et la Légion. On compta une trentaine de ces « foyers-restaurants », qui au printemps 1942 affirmaient avoir servi 800 000 repas économiques par année. Il y eut à partir de cette année-là une tentative pour faire fonctionner des « rescos » (restaurants communautaires), réservés aux fonctionnaires, parallèlement aux restaurants privés à la clientèle plus chic.
Ces établissements collectifs occupaient une place distincte du ravitaillement individuel et familial. C’est ce public que vise le Salut public, qui propose aux ménagères dans sa rubrique « la table familiale » des recettes adaptées aux modes nouveaux d’approvisionnement. Ainsi se virent promus le gratin aux poireaux plus agréable que les rutabagas, le pain de courge, les céleris au fromage (quand il y en a), etc. Ce système général ne fonctionna pas sans difficultés et fut générateur de bien des conflits entre les catégories de consommateurs. Les restaurants populaires notamment furent accusés par les particuliers d’accaparer par le biais d’intermédiaires douteux une trop grande partie de la production. Dans les jardins privés en bordure de la ville se développa une culture vivrière, qui modestement aidait les familles qui en possédaient un à subvenir en partie à leurs besoins. Pour le reste, il fallait s’en remettre aux arrivages sur un rythme aléatoire : pommes de terre (qui se raréfièrent), rutabagas, betteraves, haricots verts parfois, poisson de rivière… Le vin, la bière et le café furent durement rationnés, la confiserie au chocolat interdite ; on ne put boire une tasse de chocolat qu’entre midi et deux heures ou après dix-huit heures.
Mais les restrictions légales laissèrent le champ libre à un puissant marché noir, qui sans tickets de rationnement offrait aux gens ayant quelques moyens, d’acheter dans les campagnes autour de Lyon, des produits frais de la ferme devenus rares : volailles, lapins, œufs, lait frais, beurre. Ce marché noir sévit à des niveaux très différents, depuis l’approvisionnement clandestin du particulier qui connaissait un paysan, jusqu’aux gros trafiquants, fournisseurs privilégiés des restaurants réputés. Le marché noir pourvoyait à peu près en toutes choses : des aliments bien sûr, mais aussi des chaussures, du charbon, des tissus, des vêtements. Si des juifs furent mêlés à ce trafic, c’est que les lois anti-juives de 1940 les reléguaient automatiquement aux métiers du commerce. La lutte officielle contre ce fléau du marché noir fut de plus en plus rigoureuse et les sanctions très lourdes parfois.
L’abattage clandestin fournissait de la viande, un mets devenu rare et qui ne pouvait figurer au menu des restaurants que le week-end : sa consommation diminua de 75 %. Les pillages de magasins ou de dépôts d’alimentation, des tabacs aussi, furent fréquents. De jeunes délinquants braquent un bureau de tabac… Descentes de police, amendes, arrestations, fermetures d’établissements se multiplièrent : la Mère Brazier rue Royale et les Ambassadeurs place des Célestins (17 octobre 1941), douze autres établissements contraints de fermer (1er août 1942).
Source : Le Salut public, 1940-1944.
[M. P. Schmitt]
