La musique philharmonique
En dépit de la désorganisation de le vie publique consécutive à la défaite de 1940 et de la succession passablement chaotique de Georges Martin-Witkowsky*, maître d’œuvre du développement de la vie musicale lyonnaise dans l’entre-deux guerres, la musique philharmonique sous l’Occupation à Lyon se développa de façon très honorable à en juger par ses programmations. L’ensemble était d’ailleurs harmonieusement relayé par les concerts radiophoniques, dont les « sans-filistes » trouvaient les programmes et comptes rendus dans la presse locale. S’il est vrai que les événements ont perturbé la diffusion de la musique vivante en 1940 et 1944, les autres années offrirent un nombre respectable de spectacles musicaux, avec un pic d’une grosse soixantaine en 1942, assurément sous l’impulsion de Proton de la Chapelle, grand mélomane et très influent à la direction des Beaux-Arts de la municipalité.
Même de façon parfois fragmentaire, on put entendre en plusieurs lieux des concerts ou des récitals, donnés souvent au bénéfice des soldats prisonniers en Allemagne. D’abord à la salle Rameau* édifiée par Witkowsky. Cette salle située dans le quartier de la Martinière reçut à elle seule presque les deux-tiers des quelque 300 programmations au cours des quatre années. En seconde position, mais de moindre importance (un peu moins de 20%) de l’ensemble), vient la salle Molière du quai de Bondy, de l’autre côté de la Saône. Six autres salles, presque toutes situées dans la Presqu’île, se partagent de façon moins régulière les 20 % restants : l’Opéra, le théâtre de la Croix-Rousse, le théâtre des Célestins, le cinéma Pathé-Palace, les Heures (rue Confort).
Dans ces salles se produisent bon nombre de musiciens, parmi lesquels des vedettes confirmées que Lyon se félicite de pouvoir inviter. Citons le chef d’orchestre Paul Paray (1886-1979), qui avait dirigé plusieurs orchestres à Marseille, Vichy et Monte Carlo où il s’est installé pendant l’Occupation, et qui régulièrement dirige les musiciens lyonnais ; ou des pianistes comme Raymond Trouard (1916-2008), Jean Doyen (1907-1982), Jacques Dupont (1906-1985), Samson François (1924-1970) ; ou encore des violonistes comme Jacques Thibaud (1880-1953), Jean Fournier (1911-2003) ou Ginette Neveu (1919-1949). Notons qu’aucun n’eut de difficulté à s’intégrer à la nouvelle donne politique de la Libération.
De qui se compose la soixantaine de compositeurs dont on honore l’œuvre dans ces différentes salles ? Ont été programmés :
- 20 fois ou plus : Chopin (23) Debussy (22) Beethoven (21) Fauré (20)
- de 14 à 16 fois : Bach (16) Ravel (16) Liszt (15) Mozart (14) Schumann (14)
- de 5 à 10 fois : Franck (10) Schubert (10) Haydn (7) Chabrier (7) Saint-Saëns (6) Brahms (6) Berlioz (5, pour la partie de son œuvre qui ne relève pas de l’art lyrique) Hændel (5) Moussorgsky (5).
- 4 fois : Rameau (4) Wagner (4, pour la partie de son œuvre qui ne relève pas de l’art lyrique)
- une quarantaine d’autres compositeurs programmés moins de 4 fois, soit moins d’une fois par an en moyenne.
La majorité de ces compositeurs étaient morts, ce qui d’emblée donne au palmarès un aspect muséographique. En effet, les musiciens vivants ne fournissent que 6 % des programmations. Pour la majorité d’entre eux, ils n’ont pas (ou pas encore) la stature de musiciens admis au patrimoine musical universel. Il s’agit d’Arrieu, de Falla, Dutilleux, Honegger, Kreisler, Lesur, Mompou, Poulenc, Prokoviev, Rabaud, Schmitt, Taillefer.
Pour la moitié d’entre eux, ces musiciens sont français, ce qui leur confère la place de tête. Mais ce prestige n’est pas écrasant, puisque à eux tous ils ne couvrent que 40 % des programmations. Il faut compter avec les Allemands et les Autrichiens, trois fois moins nombreux, mais qui assurent plus du tiers des programmations (Bach, Beethoven, Brahms, Hændel, Haydn, Kreisler, Mozart, Schubert, Schumann, Wagner pour la partie de son œuvre qui ne relève pas de l’art lyrique). Si d’autre part 80 % de la musique diffusée en salle est française et allemande, il faut voir là l’expression d’une politique culturelle qui, à défaut de se confondre avec une propagande, s’adapte néanmoins au régime du moment. Cette politique flatte la fierté nationale et ménage en même temps l’occupant, ce qui n’est pas un bien grand scandale, dès lors qu’on admet que la musique allemande compte parmi les plus riches du monde. Viennent ensuite les Espagnols (Albeniz, de Falla, Granados, Mompou, Sarasate) et les Italiens (Galuppi, Pergolèse, Porpora, Scarlati, Vivaldi), qui à eux tous ne constituent que 5 % des programmations. Trois Russes (Moussorgsky, Prokoviev, Rimsky-Korsakov), un Hongrois (Liszt), un Suisse (Honegger), un Belge (Lassus). Un Polonais aussi, et non des moindres, puisqu’il s’agit de Chopin. Ce musicien lié de multiples façons à la France est en effet celui qu’on joue le plus à Lyon pendant la période considérée. Peut-être la mélancolie qui se dégage de son œuvre s’accorde-t-elle bien à la morosité ambiante ; en tous cas, les programmations font la preuve qu’elles peuvent s’émanciper des consignes venues d’Outre-Rhin : selon Lucien Rebatet en effet, l’Allemagne « n’a jamais pu s’intéresser à Chopin ». Force est pourtant de constater que sont absents du palmarès les musiciens de l’École de Vienne (Alban Berg, Arnold Schœnberg, Anton Webern), qui avaient manifesté leur hostilité à la musique de Wagner et que les Nazis avaient classés parmi les « dégénérés » (« entartete Musik »). Quant aux juifs, Mahler par exemple, ils ne sont pas les bienvenus, même si deux courts extraits de l’œuvre de Mendelssohn sont joués deux fois en janvier et octobre 1943.
Sources : Yves Ferraton (dir.), Centenaire de l’Orchestre de Lyon, 1905-2005. L’Orchestre dans la cité, 2005 ; Alain Pâris, Dictionnaire des interprètes et de l’interprétation musicale, [1982], « Bouquins », Laffont, 1989 ; Myriam Chimènes, La vie musicale sous Vichy, 2001. Le Salut public, journal quotidien, 1940-1944. Lucien Rebatet, Une histoire de la musique des origines à nos jours, [1952], « Bouquins », Laffont, 1969.
