mardi 10 octobre 2023

Alimentation

 Se promener au Parc de la Tête d’Or

Depuis le milieu du XIXe siècle, la ville offre aux familles, aux amoureux et aux philosophes solitaires la possibilité de se promener dans les allées majestueuses du Parc de la Tête d’or. Le préfet Claude Marius Vaÿsse (1799-1864) avait souhaité en effet faire de ce lieu pour les Lyonnais « la campagne de ceux qui n’en ont pas ». Il avait engagé pour cela en 1855 de considérables travaux de terrassement et le creusement d’un lac. Le chantier fut achevé en juillet 1858 et, en 1940, le Parc figure parmi les lieux les plus plaisants de Lyon. À l’agrément de la flânerie, s’est joint un souci sportif, puisqu’un vélodrome fut construit en 1894. La pédagogie n’était pas absente du projet, puisqu’on prenait soin des essences rares et des plantes dans les serres. Et pas davantage l’intention politique : marquée par son ambition coloniale, l’Empire et la Troisième République avaient encouragé sur le sol national la création de zoos, susceptibles de satisfaire les rêveries exotiques des petits et des grands, et aussi de flatter la fierté nationale d’un pays maître de tant de contrées extraordinaires. C’est ainsi que la municipalité vota en 1865 la construction d’une partie zoologique. Bientôt, les fauves et les singes derrière leurs barreaux s’habituèrent à regarder passer les badauds, parmi lesquels ils purent distinguer au début de l’été 1940 des uniformes vert-de-gris.

Car la donne avait changé. Dès le mois de juin, les restrictions imposées par l’envahisseur allemand posèrent la question de savoir s’il fallait continuer à nourrir une ménagerie, alors même que le ravitaillement de la population devenait difficile et parfois dramatique. L’association des Amis du Parc, comme la Société Protectrice des Animaux, créée et reconnue d’utilité publique au siècle précédent et dont une antenne était installée à Lyon depuis 1853, veillaient à ce que les pensionnaires du zoo ne soient pas les victimes innocentes des conflits humains. Beaucoup se souvenaient que lors du siège de Paris soixante-dix ans plus tôt, on avait mangé les deux pachydermes pensionnaires au jardin des Plantes, ainsi que les autres animaux à la chair comestible. Pouvait-on dans ces conditions compter sur le soutien d’une population qui avait vu par centaines ses pères, fils, amis embarqués vers les stalags outre-Rhin ? Allait-elle s’émouvoir de la captivité des panthères, des crocodiles ou de l’éléphant Loulou, venu du Cambodge et qui était un don d’Édouard Herriot ? La curiosité enthousiaste qui avait accompagné, année après année, l’arrivée des singes, oiseaux exotiques, crocodiles, ours et félins était désormais bien loin.

Que faire ? Interrogé par Le Salut public, M. Peytavin, chef vétérinaire du zoo, se voulut rassurant en arguant du fait que les animaux n’étaient guère menacés, car ils savaient rester sobres, que les cygnes et les canards par exemple avaient une grande faculté d’adaptation. D’ailleurs, les viandes qui étaient servies aux carnassiers étaient impropres à la consommation humaine. Certains suggérèrent de prêter les chèvres, les mouflons et même le lama, à des éleveurs qui sauraient s’en occuper... Mais d’autres firent remarquer que les singes, amateurs au même titre que les humains de pommes de terre et de fruits, souffraient particulièrement de la raréfaction de ces végétaux. En tous cas, le Salut public se plut à faire remarquer que la nourriture des animaux importait moins que leur logement indécent, et qu’il fallait rester vigilant quant aux maladies dont ils pouvaient être affectés. Pour alerter la population sur ces questions graves tout en respectant la vie animale, on lança l’idée d’une « journée des animaux », sur le modèle de la « Journée mondiale des animaux » que les Suisses avaient mise sur pied. La formule fit long feu.

Sources : « Que deviennent nos animaux du Parc », Le Salut public, 11 octobre 1940 ; Dictionnaire historique de Lyon, Éditions Stéphane Bachès, Lyon, 2010.

(M. P. Schmitt)