Le ski
Sous Vichy, la montagne et les Alpes en particulier jouirent d’un grand prestige, exalté par l’idéal de pureté que promouvait le régime. Mais les sommets alpins étaient devenus encore plus inaccessibles et plus désirables. Un communiqué de l’Inspection du Travail du 4 août 1940 stipulait en effet que les congés payés rétablis « ne seront donnés que s’ils sont pris sur place afin de ne pas accroître les difficultés de la circulation ». On devait donc se contenter des reportages richement illustrés que les magazines consacraient à la beauté de la Meije ou du massif de Belledonne. En 1941, on pouvait voir sur les écrans lyonnais Hymne à la neige (Liebesbriefe aus dem Engadin), Trois hommes dans la neige (Paradise for Three) situé en Autriche, La Neige sur les pas de Berthomieu, donc l’action se déroule en partie au Grand Saint-Bernard, ou encore La Fille au vautour qui montrait de « bien belles photographies des Alpes tyroliennes ». Paru la même année, Premier de cordée, le roman de Roger Frison-Roche, remporta le Grand prix de la littérature sportive, avant d’être porté au cinéma par Louis Daquin. Le Club Alpin organisa, le 29 février 1944, un grand gala pour la première vision du « film tant attendu ». L’alpinisme est l’école du courage, de la solidarité, voire du sacrifice. Plus concrètement, l’hospitalité des voisins helvètes permettait à des centaines de petits Lyonnais d’échapper un peu chaque année aux effets délétères de la ville et de respirer l’air des cimes.
Le ski alpin avait quant à lui un statut incertain. Certes Émile Allais (1912-2012) était une gloire nationale. Triplement médaillé aux championnats du monde de Chamonix en 1937 grâce à « la méthode française » (skis parallèles), le champion avait mis fin à la suprématie autrichienne. Son style et sa tenue (il fut le premier à adopter les fuseaux dessinés par le tailleur mégevan Armand Allard) portaient haut l’élégance à la française. Le Commissariat aux sports de Vichy créa en 1943 à L’Alpe d’Huez une École nationale de ski destinée à perpétuer cette excellence.
Mais le ski restait un produit d’importation, associé qui plus est aux loisirs imprudemment accordés à tous les Français par le Front populaire, sans considération des conséquences. Un documentaire projeté au Chanteclerc, Les Bolides de la neige (Louis Stein, 1940), se moque de l’engouement parisien pour les sports d’hiver. Le Salut public déplore que Megève, « particulièrement connue des Lyonnais », avec « ses trois bons petits hôtels et une cinquantaine de chalets », Megève, naguère « paradis estival pour les enfants » et « les familles heureuses de respirer un peu d’air pur dans les deux sens du terme », Megève ait connu un développement outrancier à mesure que le ski « se vulgarisait ». Les installations sont désormais serrées les unes contre les autres ; les amateurs de calme dans le cadre des neiges ont fui ; la ville a gagné la montagne. Comment notre bonne Savoie a-t-elle pu être ainsi pervertie ?
Il a bien fallu que le mal vienne d’ailleurs, peut-être aussi d’une publicité tapageuse pour que notre jeunesse s’y laisse prendre au cours des années trop faciles.
Le journaliste espère que les mesures récemment prises par les autorités contre les « boîtes à ribouldingue » permettront le retour de la tranquillité et des vertus montagnardes. En attendant, les skieurs lyonnais purent profiter à domicile d’un hiver 1940-1941 particulièrement enneigé. Le tramway de Chantemerle les conduisait à un quart d’heure de marche du mont Thou, où ils pouvaient goûter aux saines joies d’un sport rendu particulièrement hygiénique et économique par l’absence de night-clubs… et de remontées mécaniques.
Sources : La Vie lyonnaise, « Le ski dans les monts du Lyonnais (n° 954, décembre 1940, et 955, janvier 1941), « Le Bacon de l’Oisans », n° 961, avril 1941), « En face du Mont Blanc » (n° 967, juin 1941), « Une nouvelle manifestation de la générosité suisse » (n° 989, avril 1942), « Les Grandes Rousses » (n° 993, juin 1942) ; « Pauvre Megève », Le Salut public, 11 février 1942.
