Résistant et poète : René Leynaud
Étrange et tragique destin que celui de René Leynaud (1910-1944), figure de la Résistance lyonnaise et poète foudroyé. Né dans le quartier de Vaise, c’est au bas de la Croix-Rousse qu’on le trouve quand éclate la guerre, au 6 de la rue de la Vieille Monnaie, qui le 9 juillet 1945 prendra le nom de René-Leynaud. Élève du lycée Ampère puis étudiant en droit, il est mobilisé en 1939 et participe aux batailles de Lorraine et de Belgique (cela lui vaudra la médaille militaire), avant de gagner l’Angleterre depuis Dunkerque dans des conditions extrêmement périlleuses. Rentré à Lyon, il se tourne vers le journalisme et devient rédacteur permanent du Progrès, jusqu’à ce que le journal se saborde à la fin de 1942. Il prend fait et cause pour la Résistance (on lui décernera la médaille de la Résistance) et s’engage dans le mouvement Combat, dont il devient le dirigeant local au sein du Comité national des journalistes clandestins. C’est à ce titre qu’il reçoit chez lui Albert Camus lors de ses voyages en région lyonnaise. Lequel s’en souviendra dans son hommage à Leynaud (v. plus bas) et en lui dédiant ses Lettres à un ami allemand (1945). C’est chez lui que Camus lit le Malentendu, devant deux autres amis résistants, Michel Pontremoli et Francis Ponge. C’est le moment où ce dernier rédige une chronique roannaise quotidienne pour le Progrès, une couverture commode pour dissimuler ses activités résistantes. Probablement à la suite d’une dénonciation, il est arrêté le 16 mars 1944 par la Milice place Bellecour, à quelques dizaines de mètres du lieu où Gilbert Dru et quatre autres patriotes seront exécutés un mois et demi plus tard. Grièvement blessé tandis qu’il tente de s’enfuir, il est livré aux Allemands, hospitalisé, interné au fort Montluc, torturé par Klaus Barbie, avant d’être conduit et abattu à Villeneuve dans la Dombe.
Cette courte biographie serait gravement lacunaire, si on passait sous silence que ce journaliste et patriote était en même temps un poète, qui attendait que son pays soit libéré pour se donner pleinement à l’écriture poétique. Il reste des traces de ses poèmes, suffisantes pour que Camus les préface et que Ponge rende hommage à son ami dans « Baptême funèbre » (inséré plus tard dans Lyres) : en 1947 chez Gallimard paraissent ainsi Poèmes posthumes. Mais ni la critique littéraire, ni l’Université ne se sont sérieusement souciées de René Leynaud, en dépit de la publication de cette courte plaquette. Cependant, dans un article resté inédit de 2010, Jean-Yves Debreuille proposa les noms de poètes qui l’évoquent parfois, mais auxquels il ne s’est jamais rallié : Char, Tardieu, Ponge, les surréalistes, les symbolistes, Apollinaire ou Valéry. Debreuille établit alors une cohérence de valeurs et d’émotions qui sous une forme éclatée cherchent à se dire : l’émerveillement devant la nature, la douleur d’être, l’amour des mots qui pourtant finissent par trahir, l’évanouissement de ce qu’on aime, l’espérance d’un accord avec soi-même et d’une délivrance. Son écriture l’aurait vraisemblablement conduit vers le mysticisme, s’il n’avait été assassiné à trente-quatre ans et s’il avait pu, une fois son pays et sa ville libérés du joug fasciste, revenir à la quête poétique restée indéfectiblement sa « passion profonde ».
Sources : René Leynaud, Poésies posthumes, avec une préface d’Albert Camus, Gallimard, 1947 ; René Leynaud, Poésies posthumes, édition franco-allemande, 1995 ; Jean-Yves Debreuille, « La Poésie de René Leynaud », inédit, 2010 ; Pierre Bonnaud, « Leynaud, René Eugène »
(M. P. Schmitt)

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