dimanche 22 janvier 2023

Musique

La vie musicale

Pendant les années d’Occupation, la vie musicale lyonnaise a dû s’organiser à partir d’une situation historique complexe. Lyon se trouvait dans une position inconfortable, parce qu’elle devait compter avec Paris, Vichy et Berlin. Dès le deuxième semestre 1940 et jusqu’au 11 novembre 1942, cela était perceptible, mais le phénomène s’aggrava dans la période suivante marquée par la brutalité d’un occupant déterminé à piller le pays et à briser la résistance. Les autorités locales et les programmateurs, publics ou privés, s’efforcèrent de préserver à la ville son visage de « lumière spirituelle du monde », tout en affirmant une identité française gravement compromise, conforme aux idéaux de la Révolution nationale. D’où des choix prudents dans l’exploitation d’un patrimoine ou le développement de musiques plus populaires. Cela recoupe d’ailleurs une distinction aux frontières mouvantes entre deux fonctions traditionnelles de la musique. D’une part une conservation muséographique au service de la fierté française au sein de la haute culture européenne ; d’autre part, le divertissement et le plaisir d’être ensemble, pour faire oublier à une population morose les malheurs du temps et lui prodiguer insouciance, bonne humeur, voire faire renaître une ferveur collective.

Depuis les années 1880, il existait à Lyon une forte tradition musicale. Au fil des années, les amateurs enthousiastes avaient été embarqués dans des batailles esthétiques très vives, relayées par une presse critique attachée à se démarquer de Paris sans paraître vieux jeu. Cela avait été le cas lorsqu’il s’était agi d’opposer Massenet à Wagner, de se prononcer sur le génie proclamé de César Franck, d’accueillir avec chaleur les Ballets russes ou plus tard de s’enflammer pour la musique de jazz. D’où des programmations diversifiées, grossièrement réparties de façon géographique. L’opéra*, la musique philharmonique* et le jazz* se concentrent dans le centre ville, au Grand théâtre*, dans les salles Rameau* et Molière*, au théâtre des Célestins* et aux Heures de la rue Confort*. La musique « légère », quant à elle, se donne plus volontiers sur la rive gauche du Rhône, au théâtre de Villeurbanne*, dans la salle François Coppée* rue Victorien-Sardou. Il en va de même pour les formes musicales plus populaires, harmonies, cafés-concerts, associations d’amateurs. Cela néanmoins ne fut pas une règle rigide : dans toutes les salles, on donna selon les besoins aussi bien des concerts, que des pièces de théâtre, des numéros de revue, du music-hall ou mêmes des conférences*.

Les sources de financement du domaine musical furent d’une grande indigence : abonnements en chute libre d’une population appauvrie, personnels masculins (artistes, musiciens, administrateurs, techniciens, décorateurs, professeurs de conservatoire) réduits ou absents, subventions maigres, voire inexistantes. Il faut économiser sur tout, réemployer du matériel d’avant-guerre, se contenter d’un confort rudimentaire (chauffage insuffisant par exemple), respecter le couvre-feu qui rend impossible les spectacles de soirée, assurer la sécurité des personnes, modifier à la dernière minute les horaires bousculés par les fermetures administratives à la suite d’attentats dirigés contre des soldats allemands ou, en 1944, par les bombardements anglo-américains. La vie musicale ne pouvait se tenir à l’écart d’une réalité embourbée dans le marché noir, les fausses nouvelles, la délation, les séparations, la surveillance policière, la chasse aux communistes, aux francs-maçons et aux juifs. Les lois anti-juives notamment, décrétées dès octobre 1940, stipulaient d’exclure les israélites des entreprises culturelles. Il fallait aussi compter avec l’intégration des « repliés », parfois difficile.

Les programmes musicaux, pour la musique philharmonique* et l’opéra*, ont veillé à ne pas heurter des Lyonnais traditionnellement considérés comme conformistes dans leurs jugements. Les concerts ou récitals, souvent organisés au profit des prisonniers de guerre* se conformaient à un public composé de réformés, de personnes âgées ou trop jeunes pour avoir été mobilisées en 1939, et les femmes y tiennent une place importante. Ce qui n’a pas empêché la population lyonnaise d’entretenir une vie musicale véritable, dans les associations de quartiers, les paroisses, les chorales, le scoutisme. Quant aux « orchestres de radio », créés dans les années 1930 et qu’on entendait sur les ondes de Radio-Paris et de Radio-Lyon, ils contribuèrent largement à vivifier la culture musicale lyonnaise en assurant un contact avec la zone occupée. Dans Le Salut public par exemple, la partie réservée aux « concerts radiophoniques » (c’est-à-dire l’information sur ce que retransmettait Radio-Paris) est aussi importante, voire davantage, que les comptes rendus sur les spectacles musicaux proprement lyonnais. 

 

Sources : Francis Wolff, Pourquoi la musique, Librairie Arthème Fayard, Histoire de la pensée, 2015 ; Claude Hagège, La Musique ou la mort, Odile Jacob, 2020.

[M. P. Schmitt] 

Joseph-Hugues Fabisch, Euterpe (1862),

façade de l'Opéra de Lyon