Le jazz dans Lyon occupé
En 1940, le
jazz en France avait cessé d’être une nouveauté exotique. Aux États-Unis, il avait acquis depuis une vingtaine
d’années une place de choix, qu’il s’agisse des formations de new orleans ou
des grands orchestres de swing comme ceux de Duke Ellington, Count Basie ou
Benny Goodman. En ce qui concerne Lyon, des musiciens noirs américains avaient
transité par la ville avant de rejoindre le front de l’est en 1917. En 1933 et
1934, Louis Armstrong et Duke Ellington s’étaient produits salle Rameau. Très vite à Paris, puis à Lyon ou Bordeaux,
le jazz avait opéré sa séduction sur un public enthousiaste d’étudiants. Un
premier Hot Club de France (HCF) avait été créé par Hugues Panassié et Charles
Delaunay dans la capitale. Il se donnait pour tâche l’organisation de concerts
et de conférences, l’enregistrement et la publication de disques. Lyon vit
bientôt naître le sien, d’abord
hébergé rue Pleyney, puis en
différents lieux de la Presqu’île. Les
statuts de sa première formule (il en eut quatre) furent déposés en
préfecture le 15 avril 1941. Il organisa notamment en septembre 1942 quatre concerts du Quintette du HCF, où figuraient le guitariste Django Reinhardt et le violoniste Stéphane Grapelli.
Les années 1940-1944 furent paradoxalement favorables au jazz, qui d’ailleurs ne fut jamais interdit, et le HCF fonctionna de façon officielle jusqu’à la fin de 1943. La censure allemande se montra plutôt bienveillante et se borna à faire la chasse aux zazous, quand ils faisaient mine de se mêler aux activités jazzistiques. Certes, la captivité des soldats français, le Service du Travail Obligatoire (STO) à partir de 1943, le couvre-feu, les restrictions de papier qui avaient divisé par dix le volume du Bulletin du Hot club, des conflits internes aussi, affectèrent durement le petit monde du jazz, à Lyon comme ailleurs. Mais deux phénomènes favorisèrent les musiciens français. D’abord, le cahier des charges du Hot club, qui stipulait que les musiciens ne devaient être juifs « ni de race, ni de religion », éliminait une concurrence potentielle non négligeable quand il s’agit du monde musical. Ensuite et surtout, le départ de la plupart des Américains dès la déclaration de guerre en 1939 permit à un « jazz français » d’affirmer son autonomie. Plusieurs orchestres et de nombreux groupes de musiciens amateurs purent ainsi se produire dans les grandes villes des deux zones.
Citons quelques-unes de ces grandes formations qui se produisirent à Lyon devant un public enthousiaste, souvent dans des cinémas. Aimé Barelli ou Jo Bouillon par exemple, avec « son orchestre bien français » et « son quintette hot » ; Jack Hylton ou Bob Gordon (« du swing, du vrai swing ») ; ou encore Ray Ventura, dont le spectacle Tourbillon de Paris garantit « gaîté, jeunesse, chansons ». Replié pendant un an à Lyon, Ventura partit ensuite en Suisse, au Brésil et en Argentine, parce qu’il était juif et parce qu’il trouvait que la France « manquait de jeunesse ». Il eut le temps de faire entendre aux Lyonnais une musique d’orchestre mêlée aux chansons qui firent sa célébrité, de Tout va très bien, madame la marquise à Ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine ou C’est déjà ça d’pris, etc. Signalons Fred Adison (Albert Lapeyrère) et son « jazz français », ou encore Alfred Rode (Albert Spédalière) qui se produisait au Pathé-Palace* avec son « orchestre tzigane » (un adjectif qui aurait pu lui attirer quelques ennuis, mais le musicien avait sans doute su trouver les accommodements nécessaires…). Sans compter que les « sans-filistes » lyonnais ont pu suivre sur Radio-Paris contrôlé par les Allemands les 520 émissions de Raymond Legrand à la tête de son orchestre. On est loin des origines afro-américaines du jazz. D’autant que la question recoupait de façon embarrassante celle de la couleur de la peau des musiciens, car les grand orchestres étaient exclusivement composés de blancs. Cela engendra des fractures jamais refermées entre un petit cercle de puristes, d’ailleurs ennemis les uns des autres (comme le devinrent Panassié et Delaunay), et un public plus large d’amateurs de musiques rythmées, dans lesquelles le jazz se mêle à la variété.
Sources : Jonathan Boutellier, Le Jazz à Lyon : histoire(s), évolutions, perspectives, Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse (CNSMD), Paris, 2012 ; Ludovic Tournès, New Orleans sur Seine, histoire du jazz en France, Fayard, 1999 ; Le Salut public, journal quotidien, 1940-1944.
[M. P. Schmitt]



