samedi 15 avril 2023

Théâtre

 Les salles de théâtre

Avec plus de 230 programmations* en 5 ans, la vie théâtrale sous l’Occupation à Lyon fut marquée par un prudent, mais incontestable dynamisme. Les théâtres ne fermèrent jamais, sauf pendant les vacances d’été ou dans des circonstances exceptionnelles comme l’invasion du territoire par les troupes ennemies, ou quand ont été perpétrés des attentats dirigés contre des soldats allemands. Ainsi put se maintenir une tradition théâtrale de province, tributaire mais distincte de celle de Paris. Les conditions matérielles de son développement furent rendues difficiles par la mobilisation générale de 1939, la capture des soldats français au printemps 1940, qui priva durablement la ville d’une partie de ses personnels qualifiés, les sacrifices exigés de la population, la raréfaction des abonnements et la maigreur (voire l’inexistence) des subventions. Le confort des représentations laissa beaucoup à désirer (chauffage des salles insuffisant, couvre-feu contraignant, modification intempestive des programmes, etc.). En revanche, la vie théâtrale bénéficia de l’arrivée d’acteurs, d’administrateurs et de metteurs en scène « repliés » sur Lyon, qui n’avaient pas pu ou voulu se soumettre aux conditions, pourtant pas toujours défavorables, que leur offrait l’occupant dans la capitale. Ce fut le cas de nombreux sociétaires de la Comédie française : même si l’on a parfois quelque mal à retrouver les traces fiables de cette période lyonnaise dans leurs biographies, on ne peut nier que cette immigration paradoxale a donné quelque lustre aux représentations lyonnaises.

Au cours de l’automne qui suivit la défaite de juin 1940, des voix se firent entendre pour engager un renouvellement en profondeur du théâtre à Lyon, que certains auraient aimé voir prendre le rang de « capitale intérimaire des Arts et Lettres ». On tenta de regrouper une dizaine de petites troupes du jeune théâtre en un « Cartel des arts », et on imagina une salle municipale qui leur aurait donné la possibilité de se produire une ou deux fois par semaine. Le projet resta sans suite, mais les petites troupes rivalisèrent d’efforts pour ne pas disparaître, au prix de nombreuses recompositions. La part la plus importante des spectacles dramatiques n’en revint pas moins à trois salles principales : le théâtre des Célestins, la salle François-Coppée et le théâtre de Villeurbanne. On pourrait en ajouter une quatrième, le café-concert de l’Horloge, une salle du XIXe s. qui avait eu ses heures de gloire, mais qui sous l’Occupation se tourna plus particulièrement vers les pièces de Courteline et les revues* de Max Rozet. Quant à Guignol, lieu d’authentiques créations théâtrales, il fait l’objet d’un article spécifique.

Les Célestins* était devenu un théâtre depuis 150 ans, après avoir remplacé un cloître situé à l’emplacement actuel du bâtiment et de la place. De façon troublée mais vaillante, il avait traversé tout le dix-neuvième siècle. Détruit par un incendie en 1871, il avait été remis en état, avant qu’un nouvel incendie en 1880 n’impose une reconstruction agrémentée de nouvelles statues. On y joua des pièces de théâtre et des opérettes. En 1906, le nouveau maire de Lyon Édouard Herriot nomma à sa tête Charles Moncharmont, un homme de trente-six ans qui eut pour tâche d’honorer un cahier des charges conséquent. Jusqu’à sa mort en février 1941, il fit avec succès alterner tragédie, vaudeville, comédie, mélodrame et tours de chant. Dans le même mouvement, il créa les Samedis littéraires, les Matinées classiques et une compagnie spécifique pour l’opérette.

Après un bref intermède assuré par sa veuve, et un contrat renouvelé entre le théâtre et la municipalité qui précisait entre autres dispositions que le directeur devait « être français et non juif », ce fut au tour de Charles Gantillon (1909-1967) de prendre à trente-deux ans la direction des Célestins. Pendant toute l’Occupation et bien au-delà, il marqua le théâtre de sa personnalité passionnée. Appuyé par Robert Proton de la Chapelle*, adjoint aux Beaux-arts de la mairie de Lyon et qui voulait en finir avec « l’être anonyme et sans personnalité » des Célestins, le directeur eut le soutien actif de Gaston Baty, un metteur en scène parisien très en vue replié sur Lyon. Celui-ci ouvrit la saison 1941 par une conférence qui développait sa conception personnelle du théâtre. Gantillon multiplia les initiatives pour rendre son théâtre attractif et tenter de lui donner un rang européen. La petite troupe du Rideau gris devint en octobre 1941 la Comédie de Lyon, animée par Louis Ducreux, André Roussin et Jean Mercure, eux aussi devenus lyonnais par la force des choses. Les Célestins furent le lieu privilégié pour accueillir nombre d’acteurs de la Comédie française, Pierre Dux et Louis Seigner entre autres. Des liens plus étroits furent noués avec le public en jouant hors les murs, en accompagnant les représentations d’un commentaire critique, en s’ouvrant aux jeunes spectateurs, lycéens, étudiants, et aussi aux ouvriers à travers des séances gratuites ou données au profit des prisonniers. Le théâtre assura une fonction de salle polyvalente, en accueillant des conférences ou encore des opérettes, données par une troupe de 8 acteurs et 22 musiciens. À lui seul, il couvrit plus de la moitié des spectacles dramatiques, tous genres confondus, et les années 1941 et 1942 enregistrèrent même les trois quarts des programmations. Mais les déboires financiers s’accumulèrent et, beaucoup plus tard (1967), ils conduisirent Gantillon au suicide.  

Au cours des années qui précédèrent la guerre de 1914, l’abbé Louis-Anthelme Boisard avait engagé l’extension d’une école professionnelle catholique rue Victorien-Sardou, pour y créer la salle de spectacles François Coppée susceptible d’accueillir des activités sportives et culturelles ouvertes aux milieux populaires. Le nom de François Coppée (1842-1908) n’avait pas été choisi au hasard : il entendait rendre hommage à ce poète parnassien, dramaturge et romancier français, surnommé « le poète des humbles ». Boisard confia l’entreprise aux abbés Lamache et Charavay, auteurs d’un drame mystère, Les Martyrs de Lyon. Le second, très entreprenant, contribua à faire sortir la rive gauche de sa réputation faubourienne : un public de centre ville, catholique et conservateur n’avait pas tardé à fréquenter la salle. Suzette Guillaud, fondatrice de la Compagnie des Spectacles d’Art libre, obtint avec l’appui d’Édouard Herriot, le privilège contractuel des représentations. La troupe (qui avait commencé salle Molière), s’installa rue Victorien-Sardou, où elle se produisit pendant toute l’Occupation. Son programme varié puisait dans les pièces religieuses comme celles de Charavay, ou encore de Claudel : quelques années auparavant, en 1936, celui-ci était parvenu à faire jouer son Annonce faite à Marie à Lyon, qu’il considérait désormais comme sa « ville d’adoption ». Suzette Guillaud s’était alors chargée de la mise en scène dans la salle du conservatoire, quai de Bondy, dans des décors qu’avait signés Pierre Combet-Descombes. Des pièces classiques (Molière, Racine, Musset) furent également montées dans la salle François-Coppée, ainsi que des comédies de Bourdet, Flers ou Géraldy. La salle voulut abriter des divertissements familiaux, « honnêtes et sains », à l’opposé de toute vulgarité. Les Scouts de France, les Croix de feu, la Milice et la Wehrmacht y pratiquèrent aussi quelques activités parfois plus bruyantes, ce qui valut à la Compagnie des Spectacles d’Art libre quelques démêlés avec la Résistance une fois Lyon libérée. Francisque Charavay mourut en 1956, les lieux furent vendus à un marchand de vin. Puis la salle fut rasée et remplacée par les immeubles impersonnels que l’on voit aujourd’hui.

Le théâtre municipal de Villeurbanne fonctionnait depuis 1934. Il héritait de la salle de spectacle intégrée au Palais du travail. Ce bâtiment imposant avait été imaginé par le maire socialiste Lazare Goujon, pour être un lieu de diffusion populaire de culture, de laïcité, de médecine, d’hygiène et même de restauration. La salle de 1500 places, d’abord polyvalente, s’était rapidement spécialisée dans l’opérette. On vit s’y produire une troupe permanente de musiciens, chanteurs, choristes, danseurs, et des artistes parisiens et étrangers y furent régulièrement invités. En 1938, Paul Camerlo avait succédé à la direction de Claude Charmat. Pendant l’Occupation, la programmation s’émancipa progressivement de l’opérette et on put y voir des comédies, des revues et des pièces étrangères.


Sources : Serge Added, « Gaston Baty, ou les ambiguïtés d’un combat artistique sous l’Occupation », in Théâtre et spectacles hier et aujourd’hui, Éd. du C.T.H.S., 1991, p. 389-403 ; Jacques Charon, Moi, un comédien, Albin Michel, 1975 ; Gérard Corneloup, « Théâtre des Célestins », in Dictionnaire historique de Lyon, Éd. Stéphane Bachès, 2009, p. 1285-1289 ; Robert de Fragny [Proton de la chapelle], 50 ans de vie culturelle à Lyon 1924-1977, Éd. SME-Résonances, préface de Marcel Landowski, 1982 ; Jeanyves Guérin (éd.), Le Théâtre français des années noires 1940-1944, Presse de la Sorbonne Nouvelle, 2015 ; « La salle François Coppée » Rive gauche, revue de la Société d’étude d’histoire de Lyon, rive gauche, n° 144, mars 1998, p. 19-24 ; http://www.memoire.celestins-lyon.org/index.php/Histoire.

(M. P. Schmitt)

 

Les Célestins (Gaspard André)  
Le Palais du travail (Môrice Leroux)               

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