vendredi 14 avril 2023

Cinéma

 Films américains vs films français

Un recensement précis des programmes parus dans la presse permet d’établir que 1434 films différents furent projetés dans les 36 principales salles de Lyon entre janvier 1940 et août 1944. Ce qui signifie qu’un spectateur lyonnais aurait pu aller au cinéma  tous les jours pendant toute la durée de la guerre sans voir deux fois le même film. Ce comptage global cache de grandes disparités :

603 films en 1940 

631 en 1941

541 en 1942

419 en 1943

64 en janvier-août 1944

Le total est supérieur à 1434, beaucoup de films ayant été projetés deux voire trois années de suite. La suppression des séances doubles, les fermetures hebdomadaires obligatoires, les couvre-feux, la pénurie d’électricité explique la baisse après 1941, progressive puis brutale.

Le chiffre de 1434 devient moins impressionnant quand on constate que seuls 20% de ces films ont été produits entre 1940 et 1944 : il n’y avait en moyenne que six nouveautés par mois. On resservait au public lyonnais beaucoup de films d’avant la guerre : 910 produits entre 1936 et 1939 et même 236 datant de 1935 ou avant. Ce qu'on regardait alors, ce n'était pas un « cinéma de Vichy » mais bien toujours celui de la IIIe République. On peut faire l’hypothèse que cette situation a pu participer à la constitution d’une certaine cinéphilie dans la mesure où les spectateurs avaient pour la première fois dans l’histoire du 7e art, la possibilité (et l’obligation) de revoir massivement des films anciens.

Une autre particularité importante de cette abondante offre de temps de guerre est la césure d’octobre 1942. En 1940, 266 films hollywoodiens avaient été projetés à Lyon (soit 44% contre 50% de films français), en 1941 cette proportion s’était accrue jusqu’à 55% du fait de la désorganisation provisoire de la production française. En 1942, malgré l’entrée en guerre de l’Allemagne contre les États-Unis (le 11 décembre 1941), plus de 200 films américains furent encore au programme des salles lyonnaises. Mais l’importation s’était tarie : seuls deux de ces films avaient traversé l’Atlantique après 1939 (Les As d’Oxford avec Laurel et Hardy, et Capitaine Casse-Cou avec Victor Mature, distribués aux États-Unis par United Artists en février et août 1940, respectivement). Et surtout, quatre semaines avant l’invasion de la Zone Sud par l’Allemagne, les films américains furent brutalement interdits. Le 15 octobre, on pouvait encore voir Johnny Weissmuller et Maureen O’Sullivan à l’Alhambra, Robert Taylor et Victor McLaglen au Bellecour, John Garfield au Gloria, Carole Lombard et Cary Grant au Modern’ 39. Le lendemain, ils avaient tous disparu sans crier gare et fait place nette pour Françoise Rosay, Jean-Louis Barrault, Albert Préjean, Ginette Leclerc, Charles Trenet, Michèle Morgan.…  Ce fut dès lors ce qu’il est convenu d’appeler « l’âge d’or du cinéma français », expression qui, sans préjuger de leur qualité, rend compte de la part de marché des productions hexagonales : 49% en 1942, 76% en 1943.

L’éclipse totale des films américains jusqu’à la fin de la guerre n’empêcha pas les Français de continuer à se passionner, comme si de rien n’était, pour la vie de stars désormais invisibles, Un exemple, parmi d’autres, de ce décalage est le compte rendu de la cérémonie des Oscars de 1941. Le Salut Public informe ses lecteurs que Ginger Rogers, James Stewart, John Ford et le film Rebecca ont reçu des statuettes d’or à l’occasion de « l’événement mondain le plus sensationnel de l’année ». Or ces mêmes lecteurs devront attendre juillet 1946 pour voir Ginger Rogers dans Kitty Foyle ; avril 1947 pour voir James Stewart dans Philadelphia Story ; mai 1947 pour Rebecca, et décembre 1947 pour les Raisins de la colère.

 Source : Lyon Soir

 

Lyon Soir, 2 janvier 1941