lundi 6 février 2023

Littérature

La cité des livres est surpeuplée

 

Bernard Faÿ et Henry Joly sont nés à Paris, le premier en 1893, le second en 1892 ; l’un et l’autre ont reçu la Croix de guerre ; l’un et l’autre dirigèrent deux grandes bibliothèques. La ressemblance s’arrête là : après quatre années à la tête de la Bibliothèque nationale, Faÿ fut condamné en 1945 à l'emprisonnement à perpétuité et à l'indignité nationale pour collaboration avec l'occupant. Joly, qui fut conservateur en chef des bibliothèques de Lyon participa à la Résistance, autant que les blessures reçues à vingt ans le lui permettaient, aux côtés de Marc Bloch. Son action à la tête de l’institution lyonnaise pendant près de quarante ans est unanimement saluée : « D’un établissement un peu somnolent, Henry Joly fit un centre culturel vivant et de renommée mondiale », écrit René Lacour dans un éloge où sont soulignés l’accueil des chercheurs et la démocratisation de l’accès aux livres.

 

La période de l’Occupation présenta au conservateur un défi de taille. La fonction des bibliothèques, et celle de Lyon en particulier, connaissait alors en effet une profonde mutation, qu’un journaliste lyonnais déplore : « De nouveaux venus arrivent des quatre coins de de la France. Certains portent encore la capote kaki. Les hasards de la terrible aventure les amenèrent ici […]. Tous se pressent, certains se reconnaissent, l’un s’étonne de ne pas trouver un fichier comme à la Nationale, l’autre regrette de ne pouvoir fumer. La cité des livres est si envahie que la méditation y devient impossible ». Cet afflux est confirmé par les lettres que Joly adresse au maire de Lyon fin 1941 : 6 000 lecteurs par mois en 1940, 10 000 désormais. Il demande donc deux auxiliaires supplémentaires. Le manque de personnel, joint aux problèmes de chauffage et d’éclairage, rend en outre impossible le rétablissement souhaité des séances de lecture du soir de 20 à 22 heures.

 

La lecture a beau être un vice impuni, la bibliothèque est un lieu suspect et surveillé. Joly fut fermement invité à rédiger un rapport sur la fréquentation de son établissement, puis autorisé par le « Président de la Délégation Spéciale » (c’est-à-dire Georges Cohendy qui avait remplacé Édouard Herriot à la tête de la municipalité) à se concerter avec le chef de la Sûreté « afin de procéder, discrètement et à intervalles réguliers, à la vérification de l’identité des lecteurs ». Ledit chef de la Sûreté, Michel Cros, ne fit peut-être pas preuve de plus zèle qu’Henry Joly : après avoir favorisé l’évasion de cinq résistants en 1941, il fut révoqué en mai 1943, arrêté, torturé et mourut à Montluc en juin 1943.

 

Sources : René Lacour, « Henry Joly (1892-1970) », Bibliothèque de l'école des chartes, 1970, t 128-2. p. 521-523 ; Lucien Farnoux-Reynaud, « La cité des livres surpeuplée », Le Salut public, 28 décembre 1940 ; A.M. de Lyon, 177 WP : lettres des 15 février, 7 et 22 novembre 1941.

 


La cathédrale et le palais Saint-Jean

(qui abrita la Bibliothèque de Lyon jusqu’en 1972)

par Raoul Couty