L’art de la toilette selon Marguerite Jardel
Pendant l’Occupation, Marguerite Jardel (qui souvent signe ses articles « Marguerite de Saint-Aubin ») tint dans le Salut public une rubrique consacrée à la mode, qu’elle associait à d’autres concernant « la maison » ou « la table familiale ». De périodicité saisonnière, la rubrique fut suffisamment suivie par les lectrices pour ne jamais disparaître des pages du journal. Agrémentée de croquis bien tournés, elle visait de fait un triple objectif : donner aux Lyonnaises les échos de la création de mode parisienne ; fournir des conseils pratiques aux ménagères pour les encourager à confectionner elles-mêmes leurs vêtements de façon économique ; faire valoir une image de l’élégance et de la distinction à la française.
Les grands couturiers ont leurs ateliers à Paris. Au fil de ses articles, Marguerite Jardel en cite une vingtaine. Missionnée par son journal lyonnais, saison après saison, elle se rend à Paris pour voir leurs collections, dont elle rend compte avec la fierté de promouvoir un luxe, certes fragilisé, mais proprement français. On goûte au charme de la robe à double capuche proposée par Lanvin ou les jupes culottes de Worth impeccables de simplicité. Rochas crée de jolis sacs en toile, Patou soigne les petits budgets, Raphael met sous une veste noire, « un jupon violet brodé de gris, et dessous une ravissante culotte collante en jersey gris perle », etc. Schiaparelli, Bruyère, Paquin, Maggy Rouff, Heim, Jacques Fath, Molyneux, Piguet, d’autres encore, rivalisent d’ingéniosité pour assurer à Paris sa réputation de capitale du bon goût, Lyon ne pouvant en la matière que tenir un rôle de modeste épigone. C’est seulement en mai 1944 que la tendance se modifia quelque peu et de façon temporaire : le comité de la Foire par exemple, dont le siège se situe passage Ménestrier, ouvrit « amicalement » ses portes aux « Trois Hirondelles de Paris », un groupement de l’industrie française de la couture, pour la présentation de ses modèles.
Presque à l’opposé, mais de façon complémentaire, la chronique de Marguerite Jardel défend et illustre le système D mis au service des Lyonnaises pour les aider à résoudre leurs problèmes pratiques de maîtresses de maison, celles qui doivent veiller à leur tenue, sans trop dépenser toutefois. La récupération astucieuse des matériaux est l’aspect le plus visible de cet état d’esprit. Avec les vieux bas qu’on ne peut même plus raccommoder, on confectionne un ramasse-poussière qu’on fixe sur un manche à balai. Les dessous usagés se recyclent en excellentes doublures. Les conseils de couture s’adressent d’ailleurs à des femmes qui, pour beaucoup d’entre elles, avaient suivi un enseignement ménager inscrit au programme des établissements scolaires féminins. Le vocabulaire est précis, technique : ce n’est pas n’importe comment qu’on « brode des gants ou des pantoufles », qu’on « accommode des restes de tissus », qu’on dessine le patron d’une « bonne culotte en laine » ou d’un « matelassé » qui tiennent chaud l’hiver. De la même façon, on recherche des recettes cosmétiques naturelles, adaptées aux restrictions du moment et bénéfiques pour la santé de la famille. Les dames sont invitées à utiliser un démaquillant qu’elles confectionnent elles-mêmes à base de verveine. Les crèmes à base d’huile d’amande douce, de racine de guimauve ou d’amidon, tout comme la pommade de concombre, sont vivement recommandées. On apprend à se laver sans eau chaude ni savon.
Mais – là est peut-être l’essentiel – les articles de la journaliste dépassent le débat esthétique pour développer un propos moral conforme aux grands principes fixés par le Maréchal. Ils dessinent une image de la Femme, celle qui en ces jours difficiles se tient « debout », la « reine de la maison » qui, une fois achevées les tâches ménagères, s’habille pour le soir afin de recevoir dignement « ceux qui nous aiment » ou s’asseoit au coin du feu pour lire un bon livre. Ce type-idéal de la femme d’intérieur, fondé sur une culture de la beauté (le goût étant « le sentiment du beau »), de l’hygiène et de « l’épanouissement de l’être », se construit autour des notions d’« harmonie », de « discrétion », de « tact », de « charme moral », de « bon ton » et de « sagesse ». Sans surprise, se trouvent vivement condamnées les jeunes « dévergondées » sans chapeau, qui portent des shorts indécents et enfourchent des bicyclettes en laissant voir leurs « cuisses et le reste ». Ces jeunes femmes qui parcourent « nos rues déshabillées » illustrent de triste façon une « France déchue ». Que ne sont-elles semblables aux jeunes filles de la JOC, qui à la fin juin 1942 défilent dans Lyon vêtues d’une « simple jupe marine » et d’une « blouse blanche », coiffées de leur « petit béret gentiment posé sur leur chevelure bien ordonnée » !
Sources : Le Salut public, 1941 à 1944 ; Didier Grumbach, Histoires de la mode, Éditions du Regard, 2008.
[M. P. Schmitt]
Dessin du caricaturiste villeurbannais Marinette à Fourvière, septembre 1944
Teyvar (Jean Ravet), mars 1941
