Le football association
La couverture médiatique dont bénéficiait le foot – ou plus exactement le « football association » par opposition au « football rugby » – est sans commune mesure avec le quasi-monopole dont jouit aujourd’hui ce sport (exception faite d’événements récurrents mais ponctuels tels les Jeux olympiques…). Le Salut public lui accordait moins de place qu’au rugby, au cyclisme, à la boxe et même à l’athlétisme. Cette relative désaffection était sans doute due à la mise en sommeil de l’équipe nationale et à la condamnation du professionnalisme par Vichy, et aussi au fait qu’aucune équipe lyonnaise n’avait jamais brillé. La loi du 12 juillet 1943 qui entérinait la fin du football professionnel annoncée dès octobre 1940, ne touchait donc guère une ville où celui-ci n’avait jamais réussi à s’implanter. Entre les deux guerres, les initiatives de quelques entrepreneurs s’étaient heurtées à l’indifférence voire à l’hostilité du maire Édouard Herriot. La politique municipale était caractérisée par des positions très affirmées contre le sport de compétition.
Au niveau national, le football avait déjà supplanté toutes les autres pratiques sportives, mais Lyon restait absent du championnat professionnel mis en place en 1930, où brillaient Sète, Sochaux, Lille, Paris et Marseille. Le seul club professionnel de la région était celui de Saint-Étienne. Contrairement aux maires d’autres grandes villes, Herriot ne souhaitait pas attacher le nom de sa ville à une équipe d’élite. Les subventions municipales allaient à l’éducation physique. Les 40 000 places du Stade municipal inauguré à Gerland en 1926 n’accueillaient qu’exceptionnellement des matchs de football. Les clubs locaux étaient relégués sur des terrains privés périphériques, dont le principal était le stade des Iris à Villeurbanne (6000 places), d’ailleurs principalement dévolu au rugby. De ce point de vue, la politique municipale radicale préfigure celle de Vichy. Pour Borotra comme pour Herriot, « les bienfaits de la culture physique ne doivent pas être annihilés par l’effort exagéré ». 1940 ne modifia guère les pratiques sportives ; on n’observe pas non plus que l’occupation de la ZNO par les Allemands à partir de l’automne 1942 ait constitué une rupture dans ce domaine.
Privé de la manne municipale, coupé de toute dimension nationale, relégué aux confins de la ville, contraint de faire figure de parent pauvre au sein de sociétés omnisport, réduit à la portion congrue dans la presse locale, le football ne figurait pas non plus dans les activités des beaux jours : sa saison officielle se terminait en avril pour faire place aux sports d’été (notamment l’athlétisme et le cyclisme) et ne reprenait qu’en septembre. Le football, cosmopolite et professionnalisé, sport de gentlemen pratiqué par des voyous, selon Lord Arthur Tedder, était particulièrement dans le collimateur de Vichy et des journaux affidés. Pour être toléré, il devait s’engager dans la voie de l’amateurisme intégral ; « préférer la masse à une sélection de champions » ; « abandonner les méthodes du passé » (Salut public, 12 septembre 1940). La presse insiste sur cette convalescence morale : avant le match, on espère que « la partie saura rester dans le domaine sportif » ; après, on constate « le signe certain d’une amélioration déjà constatée » ; tandis que « le C.O. Saint-Fons est prié d’améliorer d’urgence la mentalité de ses joueurs. » Les comptes rendus des rencontres du week-end dessinent une utopie pacifique où « la science et l’ardeur s’harmonisent sous le signe de l’élégance sportive » et formulent le vœu que nous « soyons toujours sports et humains ».
S’il est l’objet d’une telle attention suspicieuse, c’est que le football lyonnais était un sport très populaire, sans doute le sport le plus populaire, malgré Herriot. Derrière les équipes phares, tels le Lyon Olympique Universitaire (« le team rouge et noir ») et le Football Club de Lyon (le F.C. Lyon, « le Doyen » ou simplement « le Club »), le championnat de district et la Coupe de l’espérance faisaient une large place aux équipes corporatistes ou identitaires : les « vert et bleu » du C.S. Thiers, qui jouaient au stade Fibre et Mica, rue Frédéric Faÿs à Villeurbanne ; l’U.S. Électriciens de Delle, dont la presse fustige le comportement déplorable lors de la finale du championnat de 2e division 1941 ; le B.N.C.I. (le team de la Banque nationale de commerce et d’industrie) ; l’ASSML (Amicale Sportive des Sourds-Muets de Lyon) ; l’A.C. Espagnol (« les sang et or ») ; l’Électro-mécanique arménien… Une douzaine d’équipes catholiques se protégeait quant à elle du contact des électriciens de Delle en évoluant au sein de l’Union Régionale Lyonnaise (émanation de la Fédération Gymnastique et Sportive des Patronages de France).
Le football incarne donc une forme de permanence populaire lyonnaise ; il constitue un espace imperméable aux aléas de la guerre (malgré l’absence des PG puis des STO) et sourd aux bouleversements politiques. Cette intemporalité se traduit dans la prose des journalistes, riche des mêmes clichés que 80 ans plus tard (« trouver la bonne carburation », « aller chercher la balle au fond des filets », « la physionomie du match », « le score resta vierge », « les amateurs du ballon rond »). Le football ne semble pas avoir souffert de l’anglophobie officielle. Tandis que les films britanniques puis américains sont bannis des écrans, les anglicismes fleurissent, y compris plusieurs aujourd’hui passés de mode : le goal, le team premier, le referee, un draw, les sportsmen (spectateurs), les soccers, les footballers, le ground des Iris, les coaches.
Sources : Élisabeth Lê-Germain, La Politique sportive de la ville de Lyon au temps d'Édouard Herriot : 1905-1957, thèse, Lyon1, 2001 ; É. Lê-Germain et Pierre-François Gros, « Le football et sa professionnalisation tardive à Lyon : de la confidentialité à la notoriété (1918-1964) », Staps 2005/2, n° 68, p. 7-23.

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