Une rue de la Presqu’île
La rue Thomasssin traverse presque la Presqu’île d’est en ouest ; elle touche au Rhône (quai Jules Courmont) mais n’atteint pas le quai Saint-Antoine. La partie occidentale est bordée de plusieurs bâtiments anciens (XVIIe siècle) ; la partie orientale est plus moderne. L’alignement des façades n’a jamais été achevé, d’où l’étroitesse de certaines sections.
La rue traîne une réputation douteuse. Ce fut longtemps un lieu de prostitution, où se trouvait un certain nombre des 109 maisons closes que Lyon comptait en 1810. Le Baby hôtel, au n°29 de la rue, un hôtel garni de 4 chambres, était encore un haut-lieu de la prostitution en 1970. Aujourd’hui (2023), seul un établissement discrètement nommé Euro Shop Center perpétue, légalement, la tradition . Les boutiques de vêtements ont envahi les pas-de-porte (Jennifer n’est pas le nom d’une tapineuse.)
Mais entre ces deux monopoles, celui du sexe et celui de la fringue, il en allait différemment dans les années 1940, quand la rue se distinguait par la variété de ses commerces. Remontons-la depuis le côté Saône. À gauche, au n°5, le Cabaret des sports assurait la location pour les événements sportifs ; à droite, au n° 16, vivait une dénommée Juliette Lebreton, arrêtée et écrouée le 22 octobre 1939, peut-être pour avoir trop ostensiblement arpenté les trottoirs aux abords du n° 20 où le Théâtre Scala-Bouffes était devenu une des grandes salles de cinéma de Lyon : la Scala (qui deviendra les 8 Nefs puis le Pathé-Cordeliers et qui ferma définitivement en 2016, après 136 ans d’activité) ; tout à côté le Ciné-Paris avait ouvert en 1939 (il deviendra une salle de cinéma pornographique en 1976 et disparut lui aussi). En face, au n° 23, la galerie « Folklore » de Marcel Michaud – ami de René Leynaud* – exposa de 1938 à 1940 les artistes du groupe « Témoignages », avant de poursuivre, au 4 de la rue de Jussieu puis au 12 de la rue Terne, son action d’avant-garde et de résistance. À l’étage au-dessus de la galerie s’affairait Madame Claude de Bory dont la devise était : « Les cartes ne mentent jamais ». Traversons à nouveau la rue pour entrer au Scala restaurant, ouvert le 11 mars 1939 au n° 24, jouxtant le n° 26 où avait vécu Claude Le Marguet (1868-1933), auteur en 1930 de Myrelingues la brumeuse, un des romans emblématiques de Lyon. Enfin, l’immeuble du n° 38 abritait à fois la section régionale du Club Alpin Français, une parfumerie en gros (maison Robert Briau, puis Bonhomme) et une pharmacie dans l’arrière-boutique de laquelle, dit la légende, René Baudry créa en 1930 les laboratoires homéopathiques lyonnais, repris et développés par les frères Henri et Jean Boiron. Nous n’avons pu localiser exactement le Diabolo, un night-club.
C’est au n° 32 que se situait le vrai centre d’activité de la rue : la Brasserie Thomassin, ci-devant Hoffherr. Elle venait d’être « reprise en exploitation directe par la Brasserie Georges, avec sa devise Cent ans de bonne bière et de bonne chère ». Outre « sa cave réputée, les fameuses bières Georges et la traditionnelle choucroute garnie », l’établissement offrait « grands et petits salons pour banquets et réunions ». L’immeuble, construit en 1931 par Michel Roux-Spitz (l’architecte lyonnais de l’Hôtel des Postes), existe encore. On peine à imaginer qu’il y avait là, en 1940, des salles capables de recevoir plus de 600 personnes pour le vin d’honneur après la messe de la fête chrétienne du travail à St.-Bonaventure (le 5 mai), mais aussi : le « bal des artilleurs » organisé par l’Association Amicale des Anciens combattants des 5e et 114e R A. L. (« soirée de franche gaîté ») ; la « sauterie » du cercle Papillon au profit des soldats sans famille ; celle du LOU Hockey ; un bridge souper ; une réunion des Élèves de l’École de Chimie Industrielle de Lyon ; le « Mâchon des P. O. » (Poilus d’Orient) ; une réunion de travail du Cercle « Jeune France » (sur le thème de la lutte des classes) ; les thés-concerts de l’Entr’Aide aux Artistes, etc. Le n° 32 était aussi le siège du Cercle lyonnais des Relations intellectuelles et de l’Amicale des démobilisés des 99e et 299e R.I.A.
Source : Le Salut public, 1940.

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