mardi 26 mars 2024

Arts

 Gabriel Arnaud, deux fois assassiné

En décembre 2023 s’est tenue dans le château de Montferrier-sur-Lez (Hérault) une exposition éphémère consacrée à Gabriel Arnaud, un peintre à peu près inconnu, assassiné 28 ans plus tôt dans son atelier de la rue des Orchidées à Montpellier par trois hommes qui voulaient voler non pas les œuvres de la victime, mais les manuscrits ou dessins de certains de ses anciens amis, tels Cocteau ou Trenet. Gabriel Arnaud avait en effet fréquenté dans les années 1950 les milieux artistiques (et gays) de Saint-Germain-des-Prés avant de revenir dans le Midi de son enfance (il était né dans le Tarn en 1920).

Ce qui nous intéresse, c’est que Gabriel Arnaud était passé à Lyon en 1941 et avait fait l’objet dans Lyon-Soir d’un article fielleux, signé A. F. (André Fabre, critique théâtral de ce journal). L’exposition dont il est question ici est celle à laquelle nous avons déjà fait allusion (« Un vernissage d’aquarellistes »), qui semble avoir décidément choqué la presse locale.

Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est la question que se posent, perplexes et plein de modestie, les béotiens, comme vous et moi, qui regardent cette toile. Il faut dire que la reproduction que nous en donnons est fort imparfaite et que des détails précieux échappent à la bienveillante attention de l’amateur, voire même de l’acheteur. Car cette œuvre d’art peut s’acheter dans une exposition qui s’ouvre à  Lyon, aujourd’hui à Lyon, aujourd’hui, 32, rue de l’Hôtel de Ville.

Tenez, j’ai remarqué un détail : en bas, à droite, une pirogue porte cette inscription « calme-toi », on pourrait évidemment penser que l’auteur a songé à calmer sa propre inspiration.

L’auteur ? Il est venu nous voir plusieurs fois au journal. Il n’a pas l’air dangereux, il est jeune et beau garçon. Il a 20 ans. Il a entrepris de vastes explications de sa peinture. Elles étaient si subtiles que nous avons craint de  ne pouvoir vous les traduire. Alors, par souci de scrupuleuse objectivité, nous lui avons demandé des explications écrites de son œuvre. Les voici textuellement :

« Cette toile se relie à Jérôme Bosch par sa densité en détails et en personnages. Grotesque caricatural. Imagination de la composition (sic). Le tableau a été construit sur un paysage réel (canal à Palavas), ce n’est pas une construction cérébrale (re-sic). Les personnages aussi ne sont pas des personnages de rêve. Ils ont été pris sur le vif, ailleurs, et juxtaposés.

Donc, ce n’est plus du surréalisme, ni même de l’impressionnisme (sic, encore). D’ailleurs notre programme est de ne pas créer une peinture à l’usage des initiés (Êtes-vous initié, vous ?) Nous voulons finir avec l’histoire des petites chapelles. »

Je crois précisément que si vous n’êtes pas « cérébral », vous sentez très fort les miasmes de la décadence ? Croyez-moi, nous attendons mieux des jeunes peintrees et de la peinture 1941. Vous datez un peu, jeune homme. Vous faites terriblement vieux. Demandez, ce qu’ils en pensent à ceux de vos visiteurs qui n’en sont pas restés aux snobismes « d’après guerre ».

 

Sources : Midi Libre, 14 décembre 2023 ; Isabelle Laborie, Gabriel Arnaud : 1920-1995, Coollibri, 2020 ; Lyon-Soir, 25 janvier 1941.

 

L’article est illustré d’une très médiocre reproduction du tableau visé.

 

Une œuvre plus tardive,  de style et composition proches,

récemment mise en vente par De Baecque et associés.

dimanche 24 mars 2024

Cinéma

 L’An 40

Nous avons déjà eu l’occasion de noter les failles de la censure exercée par Vichy sur la production et la projection des films à Lyon en 1940-1942, sans parvenir à déterminer si elles étaient l’effet de l’incompétence, du désintérêt ou d’une sourde résistance de la part de certains fonctionnaires. Ce qui n’empêche pas certains films d'être interdits : c’est le cas curieux de L’An 40.

Dans un article accompagné de deux photogrammes, La Vie lyonnaise (n° 957 du 8 février 1941) annonce un film « projeté actuellement sur l’écran du Majestic [77, rue de la République] »,

dans lequel Yves Mirande met en scène M. et Mme Raffut, riches bourgeois jetés sur la grand’route par l’exode de juin 40, découvrent à la vie simple que les circonstances leur imposent un charme qu’ils ne soupçonnaient pas. 

Les acteurs (on disait « artistes ») — André Alerme, Simone Berriau, Jules Berry, Fernand Charpin, Cécile Sorel…—, « rivalisent de talent dans ce film de bonne humeur ». Or le réalisateur est Fernand Rivers ; et le film n’a jamais été projeté à Lyon. La Vie lyonnaise du 22 février corrige d’ailleurs : « Contrairement à ce que nous annonçions à la p. 9 du précédent numéro, la projection du film l’An 40 au Majestic est différée. »

 La première erreur s’explique facilement : Mirande, l’auteur du scénario et des dialogues de L’An 40, était célèbre, tant au théâtre (Le Chasseur de chez Maxim’s) qu’au cinéma, où il se montrait très prolixe. Il a écrit le scénario de 21 films projetés à Lyon entre 1940 et 1944 et en a réalisé 8, dont Paris-New York (1940), qui a sans doute remplacé à l’improviste L’An 40 dans la programmation du Majestic entre le 8 et le 20 février. La seconde erreur laisse perplexe. En effet, selon Albert Montagne, « le film, ridiculisant la bourgeoisie, a été interdit par le régime de Vichy deux jours après sa sortie le 31 janvier 1941 au cinéma Capitole à Marseille » (« après la première projection » dit une autre source). Il faut donc que le critique de La Vie lyonnaise se soit trouvé à Marseille le 31 janvier (non pas au Capitole, qui avait brûlé en 1940, mais au Pathé-Palace) ou qu’il ait rédigé son élogieux compte rendu sur la seule base du dossier de presse fourni par le distributeur, Sélecta-Film (81, rue de la République).

Le film avait été conçu et réalisé très rapidement. Le scénario rédigé en quinze jours pendant l’été 1940 à la demande de Raimu, fut visé par Vichy (« le manuscrit portait sur chaque page un sceau qui marquait l'approbation du gouvernement », dit Marcel Pagnol). Le tournage commença le 21 octobre 1940 dans les studios de la Victorine à Nice et/ou dans ceux de Pagnol à Marseille (les sources divergent). Raimu, n’aimant pas les révisions exigées et obtenues par la censure, s’était retiré du projet et avait été remplacé par Félicien Tramel.

Le 30 janvier 1941, se promenait dans Marseille l’attelage d’Alerme, une Rolls Royce traînée par deux chevaux qui annonçait la sortie du film pour le soir même au Pathé-Palace. Le lendemain, des ordres de Vichy interdisaient le même An 40 qui m’avait été visé par les mêmes responsables

écrit Rivers. « C’était un ordre de Vichy. Ainsi s’évanouirent L’An 40 et les 1,5 million de francs de Fernand Rivers », confirme Pagnol.

Pourquoi le film a-t-il été interdit ? Il existe plusieurs explications, qui ne sont pas incompatibles. Selon Rivers et Pagnol, nulle raison sinon l’incohérence des services vichyssois. On peut aussi penser qu’un film tournant en dérision la débâcle de 40 et la lâcheté de la bourgeoisie française n’était pas du goût d’un pouvoir pour qui l’art devait participer au redressement moral. Un historien du cinéma de l'époque, Pierre Billard, a une troisième idée : à la seule lecture du résumé du scénario, il pense pouvoir affirmer que le film fut « un fiasco », mal reçu du public marseillais lors de « séances houleuses », et qui « réussira même l'exploit d'être interdit pour cause d'imbécillité ».

Toutes les copies ayant été détruites ou du moins ayant disparu, la question reste ouverte. Le scénario fait penser à celui de Soyez les bienvenus du même Mirande, tourné par Jacques de Baroncelli en 1940-1941, qui ne fut quant à lui pas interdit mais ne fut pas non plus projeté à Lyon. L’exode restait un sujet difficile à traiter sur le mode ironique.

 

Sources : Albert Montagne, Histoire juridique des interdits cinématographiques en France, L’Harmattan, 2007 (cité par Wikipédia, « L’An 40 ») ; Fernand Rivers, Cinquante ans chez les fous, Gaston Girard, 1945 ; Marcel Pagnol, Carnets de cinéma, textes inédits présentés par Nicolas Pagnol, éd. de la Treille, 2008 ; Pierre Billard, L’Âge classique du cinéma français, Flammarion, 1995 ; Limore Yagil, Au nom de l'art, 1933-1945 : Exils, solidarités et engagements, Fayard, 2015 ; Isabelle Nohain-Raimu, Raimu, un grand enfant de génie, 2014.

 

Annonce de la première du film, 

probablement dans Le Matin de Marseille

vendredi 22 mars 2024

Enseignement

 L'éthique d'un élève-maître de l'an 40

 

Comme Albert son aîné de deux ans (voir Réflexions d'un jeune éducateur), André est un élève-maître de l’École Normale d’instituteurs de Lyon, que la suppression des ENI par le régime de Vichy a transféré comme demi-pensionnaire au lycée de Saint-Rambert (« le bahut », Jean Perrin depuis 1949). André correspond avec Gisèle, au lycée Saint-Just, que le sort lui a choisi comme « agnelle ». Contrairement à Albert et Marinette, les deux protagonistes n’entretinrent jamais de rapports amoureux,  mais ils échangèrent une correspondance nourrie, dans laquelle ils confrontent leurs points de vue éthiques, philosophiques et religieux. Tandis que Lyon reste traumatisée par les événements qui se sont produits six mois auparavant, André cherche sa voie hors des idéologies. Autocensure ? Méfiance vis à vis de la surveillance du courrier par les autorités ? Assurément, et cela se lit entre les lignes. Mais c’est aussi l’expression d’une conviction sincère touchant aux questions qui alimentent toute sa correspondance et qui l’accompagnèrent toute sa vie : le « problème » de Dieu,  la Femme et sa mission, la noblesse de l’action au service de France, les forces de l’esprit, la Joie du chant et un fort égotisme lié à l’amour de la vie.  [M.P.S.]


Le bahut, le 5 décembre 1940

Chère Gisèle,

Pensez-vous que je vous oublie, que je n’ose plus écrire rapport à cette histoire qui n’en est pas une ? Non, rien de tout cela. Je vous ai écrit depuis votre réponse trois fois !!! C’est dire que je pense à vous. Non ! N’ouvrez pas des yeux si grands exprimant une surprise colossale, la flamme de votre regard sèche l’encre de mon stylo !!! Je sais bien que vous n’avez pu les recevoir, la raison, vous croyez la  connaître, on les a … Eh bien non, ce n’est pas cela, c’est tout simplement que je ne les ai pas envoyées.

La première, parce que un beau soir en récréation, la déclaration de M. l’Inspecteur nous prit en flagrant délit, ma lettre, je la déchirai, car je ne savais où l’expédier.

La deuxième, elle vous a cherché dans Pierre-Bénite toute la journée de dimanche et, petite rebelle, vous n’avez pas daigné vous trouver sur son passage. C’était un camarade que la portait.

Et puis je l’ai recommencée, parce qu’elle était trop empreinte de politique et que cela vous aurait ennuyée, et partant qu’un élève-maître ou une élève-maîtresse doit sagement ne pas faire de politique.

Être français aujourd’hui, c’est accomplir sa tâche de chaque jour, c’est faire son petit boulot d’étudiant, c’est suivre la trace que l’on peut suivre, les exemples nobles de ces grands hommes qui ont toujours mené la France à la gloire. Vous voyez, j’avais dans mon autre lettre écrit trois pages sur ces événements, comprenez que que je ne le fais pas, nous en parlerons directement. Vous êtes pacifiste, vous êtes donc femme, future mère de famille et avant épouse ou fiancée ou amante pleurant le sort de celui que l’on oblige à prendre le porte-plume de l’erreur pour le tremper dans l’encrier de la confusion. La guerre n’a jamais été qu’une grave erreur, une série de crimes indignes de l’homme. L’animal se bat pour sa pâture, l’homme a tout le bien désirable et il veut le détruire. De l’animal ou de l’homme, lequel est le plus intelligent ? Renan a eu raison alors de dire que « l’homme est supérieur à la bête en ce que son égoïsme est plus réfléchi ».

J’ai tellement l’encéphale bourré de politique que je ne sais plus que dire et que j’oublie que ma lettre est destinée à une jeune fille que je dois raser par ces thèmes impersonnels et personnels à la fois. Oh ! que de fois dans cette maison je rêve ! Je vois du ciel bleu, des fleurs, des arbres avec des oiseaux sur les branches, c’est le printemps. Je suis dans la prairie verte, je parle, je chante, je saute, une voix féminine, une fée peut-être me répond comme en écho, cette voix me devient familière, je l’aime, je vis dans un autre monde, celui du rêve. « Tiens ! vous êtes romantique », me direz-vous. Oui, peut-être. Je suis complexe, je veux l’être. Le « mélange » comme vous l’avez si bien dit, est encore plus mélangé qu’on ne le croit. Il est parfois réaliste, surtout dynamique, il veut vivre et parfois il se recueille, pense qu’il est sur cette terre, sans réfléchir, et se prend à étudier de graves problèmes et devient sérieux et pense à la métaphysique, aux problèmes de Dieu, ce qui est peut-être pour vous le mystérieux.

Ma plume est heureuse de courir si vite, je la laisse aller la bride sur le cou, comme dirait Mme de Sévigné. Aussi aurez-vous peut-être besoin d’un nouveau Champollion pour me traduire, tant pis ou tant mieux.

Aimez-vous chanter ? J’adore cela, le rythme, c’est ma vie. Je rythme toutes les chansons, j’aime la vitesse, les cascades de notes que l’on ne danse pas, mais vole.

Un sous-bois, un chant s’élève, là il est majestueux, tellement que les cimes des pins en frémissent, cela est beau et l’on regarde le ciel en pensant à la devise de Mermoz : « toujours plus haut ».

Il faudra nous voir, cela est possible, dites-moi quand. Nous sortons le 17 à 4 heures. Je puis être vers le terminus du n°1 à 5 h-5 h 1/4  [à Saint-Jean]. Fixez-le ! Je voulais encore vous parler. J’oublie, il est 8 heures moins une minute, à la soupe ! Bonsoir, Gisèle, peut-être allez-vous aussi manger. Alors, bon appétit !                                                           

André

Écrivez chez mes parents : M. Coureau, 27 rue de Bonnel, Lyon (VIIe). Alors, soyez impersonnelle et discrète.

 

Source : coll. privée

 

mercredi 20 mars 2024

Vie étudiante

Le Cercle Mermoz

On oublie aujourd'hui ce que fut la popularité de Jean Mermoz dans les années 1930. La disparition en mer de son hydravion la Croix-du-Sud en décembre 1936 suscita un émoi considérable. À Lyon, le prolongement en cours de l’avenue Berthelot fut immédiatement baptisé avenue Jean Mermoz. Ce culte de l’héroïque aviateur fut orchestré par le Parti Social Français (P.S.F.), dont Mermoz était un vice-président.

Fondé par le colonel de La Rocque en juillet 1936, après la dissolution des Croix-de-Feu, le P.S.F. entendait « réconcilier l’esprit social et le patriotisme ». « Travail, Famille, Patrie » fut sa devise avant de devenir celle de Vichy. Fort de plus d’un million d’adhérents en 1937, le PSF se distinguait d’autres partis de droite, tel le P.P.F. de Doriot, par son refus de l’antisémitisme et du fascisme et son républicanisme de façade. À l’instar des grands partis de l’époque (tel le P.C.F.), le P.S.F. contrôlait un journal (Le Petit Journal) et de nombreuses organisations destinées à la jeunesse. C’est ainsi que le 28 octobre 1937 fut inauguré, au 68 de la rue de la République, une institution propre à Lyon : le Cercle universitaire Mermoz.

En 1940 et 1941, le Cercle Mermoz fonctionne à plein régime, avec l’appui des Lyonnais du bureau du P.S.F. : le biologiste Pierre Lépine et Me Robert Andriot. Désormais installé au 97 de la rue de l’Hôtel-de-Ville, puis à partir de janvier 1941 dans un cadre agréable et gai au 11 de la rue Émile Zola, il continue à « aider l’étudiant dans sa vie professionnelle, dans sa formation sociale et dans sa vie matérielle ». À ses adhérents (300 en janvier 1941 ; inscription 15 francs), il propose des salles de jeux (ping-pong, billard, bridge) et de lecture ; des séances d’études entre étudiants des mêmes facultés.

Le restaurant, où les membres peuvent moyennant 10 francs déguster un repas qui, paraît-il, ne souffre pas trop des restrictions, est doté en outre d’un bar tout empli de sympathiques bouteilles multicolores. Ces demoiselles ne sont pas oubliées : une salle leur est réservée […] La salle des réunions réunit chaque semaine un cercle attentif d’étudiants autour de conférenciers renommés. […] Sous l’égide de ce grand Français, de ce jeune et chic type que fut Jean Mermoz, un service de leçons particulières permet d’aider chiquement et sans en avoir l’air ceux d’entre les copains que la situation actuelle peut accabler.

Au lendemain de la défaite, le Cercle avait élargi son champ d’action à l’accueil « cordial et fraternel » des étudiants réfugiés et à l’aide aux étudiants prisonniers (acheminement des cours et livres scolaires). Il est en outre une des associations subventionnées par la municipalité pour l’envoi de colis aux prisonniers.

Les conférences hebdomadaires organisées par le Cercle Mermoz expriment une idéologie parfois difficile à distinguer du pétainisme. Par exemple, le 13 mars 1941, Louis Madelin fait l’éloge des « petites patries » ; le mardi suivant, la « parole autorisée » d’André Chérier, délégué régional à la jeunesse, porte sur « l’étudiant et la formation des chefs ». Mais, malgré ce que pourraient également laisser croire certains spectacles proposés par le Cercle (15 mars 1942 : « Grande matinée artistique : Le Triptyque du Maréchal. Travail. Famille. Patrie, drame social en 3 actes de P. Favier »), le P.S.F. (désormais renommé Progrès Social Français depuis la suppression des partis politiques pendant l'été 1940) ne s’est pas rallié à Vichy ; il a refusé toute participation à la Milice et à la Légion des Volontaires Français (L.V.F.) ; il a fourni une assistance aux maquisards, aux israélites, aux prisonniers évadés. Le Progrès National Français est dissous en novembre 1942 ; ses dirigeants sont arrêtés en mars 1943 ; La Rocque lui-même est déporté.

Ceci explique sans doute que l’activité du Cercle Mermoz se ralentisse considérablement à partir de 1942 ou du moins qu’elle ne trouve plus d’écho dans la presse collaborationniste lyonnaise, laquelle se contente d’annoncer rituellement, chaque décembre, une messe à Saint-Nizier « à la mémoire de Mermoz et de tous les membres du P.S.F. ». Mais Vichy veille à l’encadrement de la jeunesse : en janvier 1941, se forment les C.U.R.N. (Comités Universitaires pour la Révolution Nationale), « groupement orienté vers l’action et destiné à réunir le meilleur de la jeunesse française, qui se propose de faire pénétrer chez les étudiants les saines idées exposées par le Maréchal » et à « étouffer la propagande antinationale qui tend à se développer dans les milieux étudiants ». Les C.U.R.N ont leur siège central au Café de la Brioche, rue de la Barre.

 

Sources : Lyon-Soir/le Salut-Public, 5 octobre, 13 novembre, 18 décembre 1940 ; 8 et 25 janvier, 18 février 1941.

 

 
Le rond-point Jean Mermoz à Genas, non loin
de l'aéroport Saint-Exupéry 

jeudi 14 mars 2024

Littérature

 Le charme d’une ville (3/3)

Voilà pourquoi le Rhône et la Saône, sur lesquels on a tout dit sans venir à bout de ce que suggèrent les brèves syllabes de leurs noms, je les vois en ce moment comme des couloirs d’une ampleur nécessaire. En dégageant les collines, en développant leurs perspectives, ils leur ménagent le relief qui leur convient.

Il y a si longtemps qu’ils ont divisé la ville en trois parties, si longtemps que les traits distincts de chacune d’elles font la joie des guides, le contentement du voyageur désorienté, la tranquillité de maintes familles attachées aux classifications de compartiment, qu’on s’en voudrait d’y revenir. La Saône continue sans conviction de nous rattacher à un sinueux passé purement local. L’exquise douceur de ses mœurs séduit encore les âmes sensibles, mais d’une manière si discrète que l’on croirait que c’est pour mémoire, et il y a là quelque chose de regrettable. Elle répond toujours à ce miséricordieux moment de l’histoire qui connut deux périodes paisibles de quarante ans, les armements n’étant pas nés.  L’époque où Lyon s’enorgueillissait d’être le foyer des traditions, la cité de province par excellence. On revoit très bien son importance sous le règne de Louis-Philippe, les premières années du second empire, la république de 1900, lorsque les équipages ne dépassaient pas le vingt à l’heure, lorsque les habitants en gibus consacraient les heures oisives du dimanche, après les vêpres, à regarder en silence rouler les eaux, passer les barques, les abeilles, à lire Mademoiselle de la Seiglière. La Saône, comme la musique de Meyerbeer, celle de Massenet, caressera demain encore les descendants nombreux de cette famille d’esprit velouté du XIXe, qui compte Casimir Delavigne, Jules Sandeau, Cherbuliez, Sully Prudhomme, Soulary, etc., mais qui compte aussi Lamartine, Renan, Loti, Anatole France. Elle évoque les souvenirs d’une bourgeoisie de ferme culture et de bonne humeur, dont la carrière eut tant de prix et rayonna par l’univers et suscita un engouement si général qu’on en arrive à se demander si elle ne réalisait pas l’institution fondamentale après laquelle tous les régimes se mettent à courir dès qu’ils se sentent assez solides. Cette idée, entraînante comme la rivière, justifierait des développements sur la profonde conformité des politiques les plus contraires en apparence. Il y a là le flot tranquille, bordé de retraites familiales, de caves choisies et de coffres pleins, de pots de beurre et de géraniums, avec les loisirs pour s’en servir, autour de quoi tombent d’accord comme par hasard les apôtres les plus zélés des doctrines les plus extrêmes. Il est donc difficile de se promener sur les bords de la Saône, sans lui attribuer une signification décisive.

J’imagine parfois que l’idéal qu’elle représente ne serait même plus rétrospectif. Il traduirait l’humanisme permanent. Les hommes de 1950 risqueraient d’y songer entre la portière et le tableau de bord, brûleraient d’y revenir dans leurs machines, d’abandonner la cadence de la dynamo pour l’allure naturelle de nos organes.

En revanche, le Rhône est élémentaire. Moins d’ailleurs par lui-même, puisqu’il n’a plus rien du fleuve géologique dont la légende assure qu’après avoir mangé du lion et digéré le diplodocus, il ne supporta aucun pont pendant vingt siècles. À peine s’il conserve une chevelure qu’il essuie d’ailleurs convenablement sur les galets roulés de ses bords. Mais par la trouée qu’il détermine, en accomplissant sa traversée. Parce que l’espace rendu libre, comparé à la superficie bâtie de la ville, en exalte aussitôt les proportions. C’est grâce au développement kilométrique des lignes du Rhône que l’Hôtel-Dieu a pu se permettre deux cents mètres de façade et perdre ainsi de sa lourdeur. Grâce à lui que l’architecte moderne peut façonner des plans de ciment et ordonnancer l’Hôtel des Postes selon les préceptes de Bellecour, inspirés entièrement de noblesse austère. La satisfaction que l’on éprouve en traversant un pont quelconque à la vue du panorama, l’un des plus remarquables qui se puissent voir, aurait-elle une telle plénitude si le Rhône ne lui donnait pas ces dimensions. À lui l’échelle de majesté qui apparente Lyon aux métropoles.

On lui sait gré de rester juste assez fauve pour tenir la batellerie à distance respectueuse, ne tolérer aucune flottille, éviter la souillure des usines et la sirène des remorqueurs, conserver à ses quais l’aspect d’une corniche où l’on se promène, et la rendre accueillante à qui s’explique avec soi-même, à commencer par l’amour. Obligeance assez rare de la part d’un fleuve citadin pour qu’on en parle. Du pont du Midi à celui de la Boucle, il ne compte plus les liaisons qu’il a vu naître. Les faciles allées du parc de la Tête-d’Or en connaissent peu de cette qualité. Que de fois les feuilles sèches des platanes sont écrasées par la jeune fille au visage sombre dont les talons quittent le sol. Elle entre sur la pointe des pieds dans le royaume des baisers superficiels. En se haussant vers les lèvres du plaisir, elle emprunte alors le cou du cygne, et l’on ne conçoit rien de plus agréable. C’est ici qu’elle entend vider la querelle des trois déesses qui se disputent la pomme au fond de son cœur, qu’elle jette son premier défi à l’avenir et reçoit du présent une nouvelle image de la vie. Elle se dilate et son printemps ravit l’automne. Pour elle, aucune étoile ne se cache. Il y a une palme au-dessus de l’eau. C’est évidemment depuis qu’il assiste aux effusions de la vierge émue que le Rhône devient doux comme un agneau.

***

À lui les vapeurs qui créent le climat, le charme essentiel, oserai-je dire aujourd’hui. Car il y a déjà plusieurs lustres que le brouillard total est en voie de disparition. Il va rejoindre les vieilles lunes. Sa dernière apparition remonte peut-être à certain soir de décembre 1912 où il envahit la place Bellecour d’un seul tenant, à l’allure d’une charge de cavalerie et l’engloutit.

À en juger par cet angoissant ensevelissement, nous ne connaissons plus que des brumes douceâtres, des brumes bien sages, des buées fluides et spirituelles, des brumes stimulantes, des brumes modèles. Elles maintiennent gentiment la tradition, phénomène capital lorsqu’on y songe.

C’est à ce judicieux contingent de vapeur d’eau exhalée par le fleuve et recomposée chaque jour que nous devons ce que l’on nomme encore l’air de Lyon.

Joseph JOLINON

 


« Le Rhône et la Saône » (Palais de la Bourse de Lyon),

bas-relief d’André Vermare, 1905 

Enseignement

L’X se replie

En octobre 1940, l’École polytechnique s’installe à Lyon après deux brèves étapes à Bordeaux et à Toulouse. Conformément aux exigences allemandes, elle devient strictement civile en février 1941 ; les lauriers remplacent les grenades sur le col des uniformes. Les trois promotions étaient réparties entre l’École de Santé, avenue Marcellin Berthelot, et la Maison Jeanne d’Arc, à la limite de Villeurbanne et de Vaulx-en-Velin. En mars 1941, Jean Berthelot (X19), secrétaire d’État aux Transports et Communications,  désormais tutelle de l’École, constate « les conditions lamentables dans lesquelles l’École s’est installée » et estime « qu’il y a lieu d’envisager son retour à Paris pour la prochaine rentrée d’octobre ». Il faudra attendre deux ans.

La présence en ville de ces quelque 780 élèves fut d’autant plus discrète que les deux tiers d’entre eux étaient relégués en banlieue. Repliée à Lyon, l’École est en outre repliée sur elle-même et évolue «  dans un temps étranger aux instants tragiques vécus par la population française » (V. Guigueno).

Lyon Soir relève cependant deux « émouvantes cérémonies » de salut aux couleurs en présence des autorités civiles, militaires et religieuses, en décembre 1941 et février 1942. En  avril 1942 un article sur l’élection des késiers de la promotion 1941 (ces caissiers sont « chargés de maintenir les liens de solidarité et d’esprit d’équipe entre les camarades ») est l’occasion de souligner que lesdites élections « ne rappellent en rien celles que les mensonges nous ont appris à détester » et qu’elles se déroulent au contraire dans l’esprit que le « Maréchal Pétain exige de la jeunesse studieuse de la France nouvelle : fournir un effort immense pour bien faire ce que l’on a à faire ». Enfin, en juillet 1942, la chronique musicale du même journal s’attarde sur le traditionnel concert que les élèves ont offert salle Rameau à leur gouverneur, Pierre Durand (1883-1956) :

S. E. le cardinal Gerlier et le général Saint-Vincent leur faisaient l’honneur d’y assister. L’orchestre sous la direction de Lajeat présente une frémissante Marseillaise, puis la Symphonie inachevée de Schubert. […] Cette soirée montre avec éclat que les jeunes talents artistiques fleurissent toujours parmi les Polytechniciens. Viollet, de la promotion 1939, rappelle avec émotion le souvenir de ses camarades de l’X prisonniers, au profit de qui une quête est faite. Cette pensée émue donne à cette manifestation son sens profond, en associant dans la musique ceux qui sont loin avec ceux qui restent ici pour maintenir les traditions et rester dignes de leur grande École.

À l’automne 42, le général Durand, qui s’était appliqué à respecter la politique antisémite de l’État français, déclare qu’une éventuelle victoire anglo-saxonne « serait la victoire des juifs et des anglo-saxons ». Quelques d’élèves quittent alors l’École pour gagner soit les maquis, soit l’Afrique du Nord ; mais la grande majorité termine sa formation, comme on pouvait l’attendre d’« une collectivité de jeunes gens égarés par la confiance trop naturelle qu’ils ont accordée à leur chefs », selon les termes du général Brisac chargé par de Gaulle en 1944 de juger l’attitude de Saint-Cyr et de Polytechnique pendant l'Occupation. Les exemples de Serge Ravanel (X39) ou d’André Bollier (X38), qui renonce à sa carrière pour se consacrer, à Lyon même, à l’impression et à la diffusion du journal Combat, avant de trouver la mort le 17 juin 1944 rue Viala dans un affrontement avec la Gestapo, sont des exceptions.

Au printemps 1943, des épreuves écrites du concours d’admission furent organisées à Lyon dans une salle de l’École de Tissage, 43 cours des Chartreux; mais Polytechnique avait alors retrouvé ses locaux historiques de la Montagne Sainte-Geneviève, abandonnant l’École de Santé à la Gestapo.

 

Sources : Lyon Soir, 13 avril et 6 juillet 1942, 15 mai 1943 ; Bernard Lévi (X41), « Antisémitisme et résistance à l’École polytechnique,  1941-1943 », Bulletin de la SABIX, mars 2008 ; Gérard Brunschwig (X43), « Contribution à l’histoire de l’École polytechnique pendant l’occupation », La Jaune et la Rouge n° 567, septembre 2001 ; Vincent Guigueno, « Les élèves juifs et l’École polytechnique (1940-1943) », revue Vingtième Siècle, n° 57, janvier-mars 1988, p. 76-88.

 

Décembre 1941 : polytechniciens sortant d'une projection au Comœdia

de La Peur du scandale (Mervyn LeRoy),

pour rejoindre leur École, alors repliée de l'autre côté

de l'avenue Berthelot, à l'École du service de santé militaire

(Archives de l'École polytechnique)

Littérature

Le charme d’une ville (2/3)

On se demande forcément d’où peuvent sortir les étoffes rares, où s’accomplissent leurs sorcelleries dont les femmes sont fascinées, les gens de goût enthousiasmés, qui flattent et émeuvent nos cinq sens comme tout ce qui répond à la notion de beauté.

Les tisseurs de magnificences sont assurément les êtres les plus paradoxaux de ces épaisses bâtisses où l’on semble voué dès l’enfance à la contemplation morose du gris, du terne, du sordide, de ces allées de traverse aux relents d’égout, de ces cours en fond de citerne où les grilles elles-mêmes moisissent, de ces loges de concierge qui n’ont sans doute pas leurs semblables. On a beau savoir que tout ici relève du même ordre économe, est sacrifié au même dessein, et qu’il s’agit bien moins d’assujettir l’individu en lui inspirant un sentiment permanent d’accablement que de répondre aux exigences du trafic. On a raison de s’étonner.

Sans avoir l’esprit mauvais, je vois là autre chose que l’essor vigoureux d’un grand commerce, le premier en date de notre pays. L’édification systématique de ces quartiers ne témoigne pas seulement d’une société affairée qui n’a pas le temps de lever le nez durant des siècles et qui peut se permettre au surplus de recevoir n’importe qui, n’importe comment. Lorsque l’accumulation atteint ce maximum de densité, lorsque la rigueur et l’immensité des façades s’ajoute à ce point à celui des fenêtres et des étages dans une architecture aussi nue et sur des assises aussi puissantes, lorsqu’un agglomérat aussi compact se hausse et s’élève au-dessus des autres de telle manière que de nulle part on ne voie des toits et que de partout on ne voie que le hérissement de ces blocs homogènes, on touche à une sorte de grandeur. Le massif de la Croix-Rousse, expression de l’effort intéressé, continu et aveugle, symbolise la conception de l’existence appliquée aux besognes précises et étroites.

En face de la sereine Fourvière, la balzacienne Croix-Rousse n’a jamais cessé de se congestionner d’activité sans rien de fortuit ni d’incertain. Elle tissait pour du pain et des richesses, pour des vêtements et des plaisirs. Elle affrontait la durée avec autant de calme que Fourvière. De là leur dialogue et leurs accents. Leur frappant contraste inspirera longtemps encore des variations littéraires destinées à séduire les professeurs, car les événements se plaisent à en renouveler les motifs.

Deux éminences figuratives, deux présences aussi réelles et vivantes que des personnes font-elles si mal dans le paysage, surtout au moment où le monde chancelle ? Puisqu’elles sollicitent au même titre le marchand de primeurs insatisfait, la loueuse de chaises pendant l’hiver, l’aristocrate privé d’essence, l’infirmière impatiente, l’esthète de café qui soigne son foie, la dame troublée du quai de Serbie. Aucun n’y songe expressément, chacun se hâte. Pourtant une lueur traverse l’esprit, elle vient de ce côté-ci ou de celui-là, on ne sait pas bien, mais elle arrête le regard et remplace la songerie par une pensée. « À quoi bon s’attrister, l’espoir persiste. Pourquoi pavoiser puisque la fortune est éphémère, elle fiche le camp par la fenêtre, on ne l’emporte pas au paradis. De toute façon lorsqu’on n’a plus que des yeux pour pleurer, on doit se trouver bien avancé ». J’exagère à coup sûr, mais cela arrive, et peu importe que ce soit vague. L’obscure suggestion des lieux peuplés ne s’exerce pas autrement.

Ce que Paris provoque d’élans, court d’aventures, prodigue de génie et d’artifice dans une rumeur d’océan, Lyon ne l’ignore pas, mais l’envisage d’un œil sceptique, retenu par ses normes familières. Il tire ses plans avec mesure en se défiant royalement de ce qui brille trop, à moins que ce ne soit de l’or en barre expertisé. Ne rions pas, c’est grâce aux anges balancés sur les nacelles qui relient Fourvière et la Croix-Rousse que les harpies de la crise mondiale n’ont pas ravagé nos comptoirs de fond en comble comme elles en avaient l’intention. Elles se sont arrêtées devant le balancier. Les ennuis peuvent se multiplier, le Lyonnais sait comment les recevoir avec décence, réflexion faite, armé de ses mesures quotidiennes.

Il est bon que, de tous les points de l’horizon, nul ne perde de vue ces deux autels qui, sous une forme imposante et ramassée, concrétisent les termes essentiels de notre destin. Tous deux conseillent la prudence, ils enjoignent aussi la modestie.

Joseph JOLINON

suivre)

 


Projet d’un pont reliant Fourvière à la Croix-Rousse, 1847

Religion

 Pas question d’illuminations

Pour la première fois depuis bien des années, le 8 décembre 1939 fut une fête sans illuminations « et les Lyonnais en ressentirent une singulière impression, car cette façon de rendre hommage à la Vierge, est pour eux une tradition sacrée ». En 1870, c’est l’archevêque de Lyon lui-même, Mgr Ginoulhiac, qui avait ordonné d’ajourner les illuminations à des temps meilleurs, en raison des dures épreuves alors traversées par la France et par le pape (« prisonnier » des républicains italiens). Cette fois-ci, c’étaient les consignes de la Défense passive qu’il avait fallu respecter. Seuls quelques magasins illuminèrent jusqu’à 19h00. Mais « les habitants de la cité voulurent du moins remédier à l’absence d’un cérémonial qui leur est cher en donnant à leurs prières une ferveur plus grande qu’à l’ordinaire ». On espérait bien que la Vierge donnerait la victoire à la France, ou du moins qu’elle protégerait Lyon comme en 1870, quand « trois fois l’armée allemande reçut l’ordre de prendre la route de Lyon. Trois fois elle rebroussa chemin comme arrêtée par un bras invisible » (miracle qui avait aussitôt conduit à l’édification de la basilique de Fourvière).

Le bras invisible ne s’étant pas manifesté à nouveau, Lyon resta plongée dans l’obscurité le 8 décembre 1940. La Semaine religieuse du diocèse de Lyon avait publié une note annonçant qu’on ne pouvait penser à l’illumination des maisons, pour laquelle « les éléments indispensables feraient défaut » (lampions, électricité) ; mais on espérait que « la piété lyonnaise saura[it] suppléer à cette pénible et temporaire abstention par le ferveur des âmes ». Même s’il fait bien reconnaître que tous les Lyonnais n’ont pas toujours communié dans un même acte de foi.

Certains jours d’illuminations, la loge du Gourguillon, animé par l’ancien maire de Lyon Victor Augagneur, collaborait à l’union des esprits et des cœurs en affichant un panneau lumineux portant l’inscription : « À Jeanne d’Arc, brûlée par les prêtres ».

En décembre 1941, le Salut Public publie un article intitulé « La flamme invisible », par son rédacteur en chef :

Cette année encore nous ne connaîtrons pas les illuminations traditionnelles du 8 décembre. Nous n’assisterons pas ce soir à l’embrasement spontané qui au signal donné par le bourdon de la cathédrale sillonnait nos logis de traits de lumière. Naguère ce soir-là, aux fenêtres des riches et des pauvres, le même acte de foi scintillait. Temps d’abondance et de facilité, où les boutiques offraient dans leurs étalages inondés de lumière, enrichis des tentations de la gourmandise, de la mode et des arts, le plus éloquent appel aux générosités pour les prochaines étrennes. 

Ledit directeur, Martin Basse, entonne ici le refrain familier de la droite pétainiste : si la Vierge n’a pas protégé la France en général et Lyon en particulier, c’est que le pays a cédé à la « facilité ». Il est désormais temps d’expier :

Il n’est pas aujourd’hui question d’illuminations. Cent trente mille des nôtres sont morts, douze cent mille demeurent prisonniers. […] Mais nous savons et nous croyons que d’autres soirs de 8 décembre viendront, où, le ciel rougeoyant au-dessus de la ville annoncera à des lieues à la ronde et le retour de la paix et celui de nos frères exilés. Et nous verrons dans ces illuminations retrouvées, dans ces flammes rallumées, le symbole de la rénovation nationale.

En décembre 1942, l’article désormais rituel de Martin Basse est publié en première page et s’intitule : « L’invisible flamme ». Dans le titre comme dans le corps du texte, les mots sont les mêmes ; seul leur ordre a changé :

Ce soir encore nous ne connaîtrons pas les illuminations traditionnelles de la cité, ce resplendissement mystique des habitations lyonnaises où toutes les convictions et tous les milieux affirmaient notre foi, notre culte des traditions. Qu’êtes-vous devenus, temps heureux où s’épanouissait la facilité de vivre, où l’aspect de la cité en fête, aux rues envahies par la foule, évoquait la prospérité et l’abondance.

Même son de cloche, en décembre 1943. Mais, dans « Les pas dans les pas », l’espoir d’un retour rapide aux fastes de naguère semble avoir disparu.

Cette année encore, les fêtes lyonnaises du 8 décembre seront célébrées sans éclat. Au lieu des illuminations traditionnelles qui illuminaient nos collines et couvraient nos quais de traits de feu, l’obscurité s’étendra [.…] Voici la cinquième année que la nuit est souveraine au soir du 8 décembre ; pour toute une génération de jeunes enfants le mot d’illuminations est vide de sens et n’évoque pas les splendeurs auxquelles nous étions accoutumés »

Au fond, peu importe, car les cérémonies religieuses auront quant à elles survécu :

Les hommes de Lyon monteront par milliers des abords de la primatiale Saint-Jean à la basilique de Fourvière, toutes classes confondues. Ils savent que tous ne verrons pas cette Terre promise qu’est la Paix, mais ils n’en accomplissent pas moins le simple et magnifique acte de foi qui émeut chaque année les étrangers de passage. Cette croyance illumine leur âme d’un éclat moins éphémère que celui des guirlandes de feu qui embrasaient autrefois Lyon au soir du 8 décembre.

C’est exactement l’inverse qui s’est produit. Les illuminations du 8 décembre à Lyon sont devenues la Fête des Lumières : un vaste spectacle, une attraction touristique vide de toute dimension religieuse.

 

Source : Le Salut public, 8 ou 9 décembre 1939, 1940, 1942, 1942, 1943