mercredi 13 décembre 2023

Rues

 Une rue de la Presqu’île

La rue Thomasssin traverse presque la Presqu’île d’est en ouest ; elle touche au Rhône (quai Jules Courmont) mais n’atteint pas le quai Saint-Antoine. La partie occidentale est bordée de plusieurs bâtiments anciens (XVIIe siècle) ; la partie orientale est plus moderne. L’alignement des façades n’a jamais été achevé, d’où l’étroitesse de certaines sections.

La rue traîne une réputation douteuse. Ce fut longtemps un lieu de prostitution, où se trouvait un certain nombre des 109 maisons closes que Lyon comptait en 1810. Le Baby hôtel, au n°29 de la rue, un hôtel garni de 4 chambres, était encore un haut-lieu de la prostitution en 1970. Aujourd’hui (2023), seul un établissement discrètement nommé Euro Shop Center perpétue, légalement, la tradition . Les boutiques de vêtements ont envahi les pas-de-porte (Jennifer n’est pas le nom d’une tapineuse.)

Mais entre ces deux monopoles, celui du sexe et celui de la fringue, il en allait différemment dans les années 1940, quand la rue se distinguait par la variété de ses commerces. Remontons-la depuis le côté Saône. À gauche, au n°5, le Cabaret des sports assurait la location pour les événements sportifs ; à droite, au n° 16, vivait une dénommée Juliette Lebreton, arrêtée et écrouée le 22 octobre 1939, peut-être pour avoir trop ostensiblement arpenté les trottoirs aux abords du n° 20 où le Théâtre Scala-Bouffes était devenu une des grandes salles de cinéma de Lyon : la Scala (qui deviendra les 8 Nefs puis le Pathé-Cordeliers et qui ferma définitivement en 2016, après 136 ans d’activité) ; tout à côté le Ciné-Paris avait ouvert en 1939 (il deviendra une salle de cinéma pornographique en 1976 et disparut lui aussi). En face, au n° 23, la galerie « Folklore » de Marcel Michaud – ami de René Leynaud* – exposa de 1938 à 1940 les artistes du groupe « Témoignages », avant de poursuivre, au 4 de la rue de Jussieu puis au 12 de la rue Terne, son action d’avant-garde et de résistance. À l’étage au-dessus de la galerie s’affairait Madame Claude de Bory dont la devise était : « Les cartes ne mentent jamais ». Traversons à nouveau la rue pour entrer au Scala restaurant, ouvert le 11 mars 1939 au n° 24, jouxtant le n° 26 où avait vécu Claude Le Marguet (1868-1933), auteur en 1930 de Myrelingues la brumeuse, un des romans emblématiques de Lyon. Enfin, l’immeuble du n° 38 abritait à fois la section régionale du Club Alpin Français, une parfumerie en gros (maison Robert Briau, puis Bonhomme) et une pharmacie dans l’arrière-boutique de laquelle, dit la légende, René Baudry créa en 1930 les laboratoires homéopathiques lyonnais, repris et développés par les frères Henri et Jean Boiron. Nous n’avons pu localiser exactement le Diabolo, un night-club.

C’est au n° 32 que se situait le vrai centre d’activité de la rue : la Brasserie Thomassin, ci-devant Hoffherr. Elle venait d’être « reprise en exploitation directe par la Brasserie Georges, avec sa devise Cent ans de bonne bière et de bonne chère ». Outre « sa cave réputée, les fameuses bières Georges et la traditionnelle choucroute garnie », l’établissement offrait « grands et petits salons pour banquets et réunions ». L’immeuble, construit en 1931 par Michel Roux-Spitz (l’architecte lyonnais de l’Hôtel des Postes), existe encore. On peine à imaginer qu’il y avait là, en 1940, des salles capables de recevoir plus de 600 personnes pour le vin d’honneur après la messe de la fête chrétienne du travail à St.-Bonaventure (le 5 mai), mais aussi : le « bal des artilleurs » organisé par l’Association Amicale des Anciens combattants des 5e et 114e R A. L. (« soirée de franche gaîté ») ; la « sauterie » du cercle Papillon au profit des soldats sans famille ; celle du LOU Hockey ; un bridge souper ; une réunion des Élèves de l’École de Chimie Industrielle de Lyon ; le « Mâchon des P. O. » (Poilus d’Orient) ; une réunion de travail du Cercle « Jeune France » (sur le thème de la lutte des classes) ; les thés-concerts de l’Entr’Aide aux Artistes, etc. Le n° 32 était aussi le siège du Cercle lyonnais des Relations intellectuelles et de l’Amicale des démobilisés des 99e et 299e R.I.A.

 

                       Source : Le Salut public, 1940.

 

La grande salle de la Brasserie Thomassin

Climat

 Un rude hiver

Le vendredi 27 décembre 1940, une vague de grand froid s’abat sur la France. Cette nouvelle épreuve s’ajoute à une longue liste de désagréments accumulés depuis huit mois à Lyon. Le thermomètre descend jusqu’à –16°. Au niveau de la gare d’eau de Vaise, la Saône gèle entièrement. Le 28 décembre, un concurrent de la coupe de Noël disputée par les Sauveteurs lyonnais, se noie dans les remous du Rhône au pont de la Guillotière, foudroyé par une congestion. La situation empire quand une tempête de neige s’abat sur la ville quelques jours plus tard. Les stalactites géantes qui s’accrochent à la structure métallique du pont Lafayette offrent un joli spectacle, mais elles sont le signe de la gravité de cet épisode neigeux. La circulation automobile devient impossible, tout comme celle des tramways. La gare de Perrache est à l’arrêt, la couche de neige dans le rues atteint trente centimètres. Le ravitaillement, qui se faisait mal compte tenu des plans drastiques de restrictions, connaît des difficultés accrues. Dans la campagne, la situation n’est guère plus favorable. Les animaux d’élevage souffrent. Les oiseaux ne trouvent plus à manger et sont chassés clandestinement, y compris les corbeaux (et les éperviers !) qui offrent une chair à peu près comestible au bout de quatre à six heures de cuisson. Une rumeur persistante voudrait que des chats aient fini promptement en civets. La situation profite au marché noir, la combine permettant de se procurer quelque nourriture sans les tickets de rationnement, dont la distribution est entravée. Dans les proches environs de la ville, le système D donne toute sa mesure. Le lait, qu’on ne peut plus acheminer dans les magasins d’alimentation, est transformé par les particuliers en fromages. Le circuit électrique est profondément perturbé, on manque de piles, on restaure des systèmes archaïques d’éclairage. On décrète que la ration de charbon pour les moins aisés passera en 1941 de 100 à 150 kilos, mais c’est précisément le moment où il s’est raréfié. De nombreux arbres sont abattus.

Certains Lyonnais voient en ces chutes de neige une aubaine pour satisfaire leur goût pour les sports de glisse. Une compétition est même organisée par le Club Skieur Rhodanien sur le mont Thou le dimanche 29 décembre. Le dimanche suivant, ce sont les Amis du ski qui proposent une course aux renards. Au 17 janvier, l’enlèvement des neiges a coûté, selon Georges Cohendy président de la délégation spéciale qui depuis septembre remplace la municipalité, la somme considérable de 2 150 000 francs. À partir du 18 la température remonte et vient le dégel. On patauge dans les rues au bonheur des enfants, mais plus sérieusement, les quatre rives de la Saône et du Rhône sont inondées, entravant à nouveau la circulation. Gerland a les pieds dans l’eau, le bas-port du quai Saint-Antoine est totalement inaccessible, pour ne citer que deux exemples. 1941 commence mal pour les Lyonnais. La suite ne sera guère plus favorable. Les beaux jours sont encore loin. 

                 Source : La Vie Lyonnaise n° 957, 8 février 1941.

 M. P. Schmitt


mercredi 6 décembre 2023

Institutions

 La Foire sans Herriot

L’ouverture de la Foire de Lyon le 27 septembre 1941 marque une étape importante dans l’histoire de cette institution lyonnaise. Le maire de Lyon Édouard Herriot avait sans relâche depuis 1915 œuvré à la tenue annuelle de cette « foire d’échantillons », en précisant avec son humour légendaire, que cela devrait permettre de réaliser le maximum d’affaires dans l’espace le plus restreint possible, coûter un minimum d’argent à la Ville et se dérouler dans un minimum de temps. Ouverte en 1916, cette foire marchande très populaire se développa par étapes successives jusqu’en 1939 en dépit de nombreuses difficultés pratiques, acquérant de la sorte sur la scène européenne une place prépondérante en matière de contacts économiques et d’innovations techniques. Année après année, les pavillons d’exposition des industriels de nombreux pays se multiplièrent (Suisses, Britanniques, Tchèques, Italiens., Nord et Sud-Américains, Chinois...), y compris celui de l’Allemagne, qui entendait n’être plus l’ennemi vaincu de 1918 et qui veillait à ce que cette Foire de Lyon n’éclipsât pas celle dont elle était devenue la rivale, la très ancienne foire de Leipzig. Son emplacement varia plusieurs fois (palais du Commerce, palais de Bondy, palais de la Mutualité, place Bellecour et même lycée Ampère…), tout comme les projets immobiliers, et on eut de plus en plus de mal à loger des exposants toujours plus nombreux. On construisit progressivement des halls en béton entre les berges du Rhône et le parc de la Tête d’Or.

La Foire était scindée en deux moments distincts. La foire de printemps (ouverture le 1er mars) était consacrée à l’habillement et à la mode, à l’imprimerie et à la photographie ; celle d’automne, à l’industrie et à la chimie, au bâtiment, à l’alimentation et aux produits coloniaux. Cela jusqu’en 1939 et même 1940, quand furent célébrés le rôle patriotique de la femme et la puissance de la marine française. Mais les événements politiques et militaires interdirent bientôt la tenue de cette manifestation internationale au printemps 1941 ; d’ailleurs, dès le printemps précédent, les bâtiments avaient été réquisitionnés par l’armée et ils durent héberger les réfugiés de l’est que l’invasion allemande avait jetés par milliers sur les routes.. La session d’automne de cette année put donc apparaître comme une « Renaissance de la France » sur la scène internationale. Ce qui n’allait pas sans paradoxe pour le nouveau régime, le grand artisan de cette Foire, Édouard Herriot, ayant été écarté de la mairie et sommé de ne pas sortir de sa propriété de Brotel en Isère. Le Maréchal avait officiellement déclaré que cette Foire devait se tenir et les cérémonies furent placées sous le signe de la fierté nationale, faisant reléguant au second plan la réussite d’une municipalité, incarnée désormais par le nouveau maire nommé par Vichy, Georges Villiers.

L’inauguration par le Maréchal et l’amiral Darlan, le dimanche 28 septembre, fut de très courte durée et se déroula au pas de charge sur une dizaine d’heures. La visite de la Foire par le chef de l’état n’était d’ailleurs qu’un bref épisode parmi ceux qui marquèrent la journée. À 9 heures 15, le maréchal arrive à la gare de Perrache par train spécial. Tous les corps constitués et leurs dirigeants sont présents : le préfet Angeli, le général de Saint-Vincent gouverneur militaire de Lyon, le maire de Lyon, le secrétaire d’état au ravitaillement Charbin (ex-représentant de la chambre de Commerce), d’autres encore. Le 153e RIA rend les honneurs. Puis le convoi officiel, acclamé par une foule que la presse dit nombreuse et ardemment patriotique, se dirige vers la préfecture, où le chef de l’état s’adresse aux maires du département du Rhône pour leur manifester sa confiance. Il assiste ensuite à une messe basse dite par le RP Chataignier des Missions Africaines à Saint-Bonaventure en présence du cardinal Gerlier. Il se rend alors sur les lieux où se déroule la Foire. Après quelques minutes dans une exposition florale, il parcourt rapidement les allées du Petit et du Grand Palais. Ostensiblement, il choisit de passer devant les stands des organisations sportives, en négligeant ceux des industriels, en grand nombre cependant, mais qui auraient pu trop visiblement passer pour les représentants d’un dynamisme industriel, peu représentatif du choix de la ruralité française au fondement – encore très vivace à l’automne 1941 – de la politique vichyssoise. Philippe Pétain est plus à son aise à la Maternité de l’Hôtel-Dieu : tandis que Darlan remet la Croix de guerre à Mme Meifredi, qui s’est comportée de façon héroïque en se portant au secours des blessés lors de la première invasion allemande, le maréchal en personne décore de la Légion d’honneur la directrice de la Maternité, Mère Bouvier. Il déjeune avec les religieuses et part ensuite pour le Beaujolais, à Fleurie notamment, dont il visite la cave coopérative. À 19 heures 15, il monte dans le train spécial, qui le conduit directement de Villefranche à Vichy, où il arrive à 22 heures 07.

L’embellie relative de la Foire de Lyon en 1941 dura fort peu, puisque l’événement fut absent de la vie lyonnaise de 1942 à 1945, pour ne renaître qu’en 1946.

 

Sources : Gérard Corneloup, « La Foire de Lyon », Dictionnaire historique de Lyon, Éd. Stéphane Bachès, 2010, p. 500-504 ; Le Salut public, 28 septembre 1941 ; La Vie lyonnaise n° 974 et 975, octobre 1941.

[M. P. Schmitt] 


La Foire de Lyon en octobre 1941.

Tout au fond, le portrait du maréchal

samedi 11 novembre 2023

Littérature

 Les éditions Lugdunum

Fondées en 1930 par Marcel E. Grancher (1897-1976), les éditions Lugdunum étaient installées au 54, rue Centrale (rue de Brest depuis 1943). Le programme en était d’abord la publication des œuvres du patron (douze, de Lyon de mon cœur, 1932 au Bistrot du porc, 1944, en passant par le Charcutier de Mâchonville, 1942) et d’auteurs locaux ou repliés, tels le criminologue Edmond Locard (Contes apaches, 1933) ; le critique gastronomique Henry Belin, dit Clos-Jouve (Le Prétoire dans la boutique, 1941) ; le journaliste Michel-Joseph Piot, dit Pierre Scize (Pernette et son amour, 1942) ; les romanciers Joseph Jolinon (Le Chat du second, 1943 ; Les Malandrins du Beaujolais, 1944), André Compère, dit Max-André Dazergues (Montée des anges, 1938) ou André Billy (Rue Maudicte et à l'entour, 1943). En 1938, Grancher s’adjoignit les services d’un grouillot de 17 ans, bientôt promu secrétaire, Frédéric Dard, dont il publia les deux premiers livres : La Peuchère, nouvelle (1940), et Monsieur Joos, roman, 1941.

Cette intense production (une quarantaine de livres pour les seules années 1940-1944) n’empêchait pas l’éditeur de publier des revues (Le Mois à Lyon, 1934-octobre 1944 ; La Semaine, hebdomadaire satirique du jeudi, novembre 1944-février 1945…).

Les éditions Lugdunum parrainaient également un prix littéraire, le prix Lugdunum, qui entendait favoriser les débuts d’un romancier non encore édité, et qui fut pendant quatre ans, selon les termes de Curnonsky, la seule récompense indépendante sous l’Occupation. Le jury se réunissait en début d'année dans le caveau de la brasserie de la Couronne, place des Célestins, sous la présidence du docteur Locard ; outre Lucien Farnoux-Raynaud (secrétaire général) et Marcel Grancher lui-même, il était composé d’Alexandre Arnoux, André Billy, Henri Danjou, Robert Destez, Jean Dutourt, Pierre Humbourg, Guy Mazeline, Joseph Jolinon, Pierre Scize, Léon Vallas, Tancrède de Visan, André Warnod… La 1re édition (1941) distingua Monsieur Joos ; la 2e (1942) Ariel Cheval ou l’École des littérateurs de René Daumière ; la 3e (1943, réservée aux écrivains de la zone Sud) Toilette du bourreau de Paul Garcin ; la 4e édition et dernière (1944), La Grande Eau de Jean Prajail, un écrivain prisonnier.

En même temps que le prix Lugdunum, le prix Claude Le Marguet (du nom de feu l’auteur de Myrelingues la brumeuse), décerné par douze courriéristes littéraires de Lyon, récompensait quant à lui des auteurs déjà publiés et des œuvres éventuellement autres que des romans (Clos-Jouve pour Le Prétoire dans la boutique ; Edmond Delucinge pour Le Poids des jours ; Paul Soupiron pour La Fille aux yeux de jade ; Pierre Larthomas, autre écrivain prisonnier pour Approche de la nuit).

Marcel Grancher, qui avait vendu sa maison d’édition à Henry Clos-Jouve en 1942, retourna à Paris après la Libération.

 

Sources : Marcel E. Grancher, Au temps des pruneaux, Lugdunum, 1946 ; Frédéric Dard, Le Cirque Grancher, éd. de Savoie, 1947 ; Henry Clos-Jouve, Le Promeneur lettré et gastronome en Bourgogne, présenté par Curnonsky, Amiot et Dumont, 1951 ; « Petite Bibliographie lacunaire des éditions Lugdunum », www.alamblog.com, 2014 ; Le Salut public, 25 février et 1er mars 1941 ; 29 janvier, 1er février, 18 décembre 1942 ; 25 , 27 et 31 janvier, 26 octobre 1943 ; 30 janvier 1944.

 


mercredi 25 octobre 2023

Sports

 Le ski

Sous Vichy, la montagne et les Alpes en particulier jouirent d’un grand prestige, exalté par l’idéal de pureté que promouvait le régime. Mais les sommets alpins étaient devenus encore plus inaccessibles et plus désirables. Un communiqué de l’Inspection du Travail du 4 août 1940 stipulait en effet que les congés payés rétablis « ne seront donnés que s’ils sont pris sur place afin de ne pas accroître les difficultés de la circulation ». On devait donc se contenter des reportages richement illustrés que les magazines consacraient à la beauté de la Meije ou du massif de Belledonne. En 1941, on pouvait voir sur les écrans lyonnais Hymne à la neige (Liebesbriefe aus dem Engadin), Trois hommes dans la neige (Paradise for Three) situé en Autriche, La Neige sur les pas d’André Berthomieu, donc l’action se déroule en partie au Grand Saint-Bernard, ou encore La Fille au vautour qui montrait de « bien belles photographies des Alpes tyroliennes ». Paru la même année, Premier de cordée, le roman de Roger Frison-Roche, remporta le Grand prix de la littérature sportive, avant d’être porté au cinéma par Louis Daquin. Le Club Alpin organisa, le 29 février 1944, un grand gala pour la première vision du « film tant attendu ». L’alpinisme est l’école du courage, de la solidarité, voire du sacrifice. Plus concrètement, l’hospitalité des voisins helvètes permettait à des centaines de petits Lyonnais d’échapper un peu chaque année aux effets délétères de la ville et de respirer l’air des cimes.

Le ski alpin avait quant à lui un statut incertain. Certes Émile Allais (1912-2012) était une gloire nationale. Triplement médaillé aux championnats du monde de Chamonix en 1937 grâce à « la méthode française » (skis parallèles), le champion avait mis fin à la suprématie autrichienne. Son style et sa tenue (il fut le premier à adopter les fuseaux dessinés par le tailleur mégevan Armand Allard) portaient haut l’élégance à la française. Le Commissariat aux sports de Vichy créa en 1943 à L’Alpe d’Huez une École nationale de ski destinée à perpétuer cette excellence.

Mais le ski restait un produit d’importation, associé qui plus est aux loisirs imprudemment accordés à tous les Français par le Front populaire, sans considération des conséquences. Un documentaire projeté au Chanteclerc, Les Bolides de la neige (Louis Stein, 1940), se moque de l’engouement parisien pour les sports d’hiver. Le Salut public déplore que Megève, « particulièrement connue des Lyonnais », avec « ses trois bons petits hôtels et une cinquantaine de chalets », Megève, naguère « paradis estival pour les enfants » et « les familles heureuses de respirer un peu d’air pur dans les deux sens du terme », Megève ait connu un développement outrancier à mesure que le ski « se vulgarisait ». Les installations sont désormais serrées les unes contre les autres ; les amateurs de calme dans le cadre des neiges ont fui ; la ville a gagné la montagne. Comment notre bonne Savoie a-t-elle pu être ainsi pervertie ?

Il a bien fallu que le mal vienne d’ailleurs, peut-être aussi d’une publicité tapageuse pour que notre jeunesse s’y laisse prendre au cours des années trop faciles.

Le journaliste espère que les mesures récemment prises par les autorités contre les « boîtes à ribouldingue » permettront le retour de la tranquillité et des vertus montagnardes. En attendant, les skieurs lyonnais purent profiter à domicile d'hivers particulièrement enneigés (soixante-dix jours consécutifs de neige et de glace en 1941-1942). Le tramway de Chantemerle les conduisait à un quart d’heure de marche du mont Thou, où il pouvait goûter aux saines joies d’un sport rendu particulièrement hygiénique et économique par l’absence de night-clubs… et de remontées mécaniques.

 

Sources : La Vie lyonnaise, « Le ski dans les monts du Lyonnais (n° 954, décembre 1940, et 955, janvier 1941), « Le Bacon de l’Oisans », n° 961, avril 1941), « En face du Mont Blanc » (n° 967, juin 1941), « Une nouvelle manifestation de la générosité suisse » (n° 989, avril 1942), « Les Grandes Rousses » (n° 993, juin 1942) ; « Pauvre Megève », Le Salut public, 11 février 1942.

 

mardi 24 octobre 2023

Littérature

 Résistant et poète : René Leynaud

Étrange et tragique destin que celui de René Leynaud (1910-1944), figure de la Résistance lyonnaise et poète foudroyé. Né dans le quartier de Vaise, c’est au bas de la Croix-Rousse qu’on le trouve quand éclate la guerre, au 6 de la rue de la Vieille Monnaie, qui le 9 juillet 1945 prendra le nom de René-Leynaud. Élève du lycée Ampère puis étudiant en droit, il est mobilisé en 1939 et participe aux batailles de Lorraine et de Belgique (cela lui vaudra la médaille militaire), avant de gagner l’Angleterre depuis Dunkerque dans des conditions extrêmement périlleuses. Rentré à Lyon, il se tourne  vers le journalisme et devient rédacteur permanent du Progrès, jusqu’à ce que le journal se saborde à la fin de 1942. Il prend fait et cause pour la Résistance (on lui décernera la médaille de la Résistance) et s’engage dans le mouvement Combat, dont il devient le dirigeant local au sein du Comité national des journalistes clandestins. C’est à ce titre qu’il reçoit chez lui Albert Camus lors de ses voyages en région lyonnaise. Lequel s’en souviendra dans son hommage à Leynaud (v. plus bas) et en lui dédiant ses Lettres à un ami allemand (1945). C’est chez lui que Camus lit le Malentendu, devant deux autres amis résistants, Michel Pontremoli et Francis Ponge. C’est le moment où ce dernier rédige une chronique roannaise quotidienne pour le Progrès, une couverture commode pour dissimuler ses activités résistantes. Probablement à la suite d’une dénonciation, il est arrêté le 16 mars 1944 par la Milice place Bellecour, à quelques dizaines de mètres du lieu où Gilbert Dru et quatre autres patriotes seront exécutés un mois et demi plus tard. Grièvement blessé tandis qu’il tente de s’enfuir, il est livré aux Allemands, hospitalisé, interné au fort Montluc, torturé par Klaus Barbie, avant d’être conduit et abattu à Villeneuve dans la Dombe.

Cette courte biographie serait gravement lacunaire, si on passait sous silence que ce journaliste et patriote était en même temps un poète, qui attendait que son pays soit libéré pour se donner pleinement à l’écriture poétique. Il reste des traces de ses poèmes, suffisantes pour que Camus les préface et que Ponge rende hommage à son ami dans « Baptême funèbre » (inséré plus tard dans Lyres) : en 1947 chez Gallimard paraissent ainsi Poèmes posthumes. Mais ni la critique littéraire, ni l’Université ne se sont sérieusement souciées de René Leynaud, en dépit de la publication de cette courte plaquette. Cependant, dans un article resté inédit de 2010, Jean-Yves Debreuille proposa les noms de poètes qui l’évoquent parfois, mais auxquels il ne s’est jamais rallié : Char, Tardieu, Ponge, les surréalistes, les symbolistes, Apollinaire ou Valéry. Debreuille établit alors une cohérence de valeurs et d’émotions qui sous une forme éclatée cherchent à se dire : l’émerveillement devant la nature, la douleur d’être, l’amour des mots qui pourtant finissent par trahir, l’évanouissement de ce qu’on aime, l’espérance d’un accord avec soi-même et d’une délivrance. Son écriture l’aurait vraisemblablement conduit vers le mysticisme, s’il n’avait été assassiné à trente-quatre ans et s’il avait pu, une fois son pays et sa ville libérés du joug fasciste, revenir à la quête poétique restée indéfectiblement sa « passion profonde ».

 

Sources : René Leynaud, Poésies posthumes, avec une préface d’Albert Camus, Gallimard, 1947 ; René Leynaud, Poésies posthumes, édition franco-allemande, 1995 ; Jean-Yves Debreuille, « La Poésie de René Leynaud », inédit, 2010 ;  Pierre Bonnaud, « Leynaud, René Eugène »

(M. P. Schmitt)

 

6, rue René Leynaud

dimanche 22 octobre 2023

Sports

 Le ski

Sous Vichy, la montagne et les Alpes en particulier jouirent d’un grand prestige, exalté par l’idéal de pureté que promouvait le régime. Mais les sommets alpins étaient devenus encore plus inaccessibles et plus désirables. Un communiqué de l’Inspection du Travail du 4 août 1940 stipulait en effet que les congés payés rétablis « ne seront donnés que s’ils sont pris sur place afin de ne pas accroître les difficultés de la circulation ». On devait donc se contenter des reportages richement illustrés que les magazines consacraient à la beauté de la Meije ou du massif de Belledonne. En 1941, on pouvait voir sur les écrans lyonnais Hymne à la neige (Liebesbriefe aus dem Engadin), Trois hommes dans la neige (Paradise for Three) situé en Autriche, La Neige sur les pas de Berthomieu, donc l’action se déroule en partie au Grand Saint-Bernard, ou encore La Fille au vautour qui montrait de « bien belles photographies des Alpes tyroliennes ». Paru la même année, Premier de cordée, le roman de Roger Frison-Roche, remporta le Grand prix de la littérature sportive, avant d’être porté au cinéma par Louis Daquin. Le Club Alpin organisa, le 29 février 1944, un grand gala pour la première vision du « film tant attendu ». L’alpinisme est l’école du courage, de la solidarité, voire du sacrifice. Plus concrètement, l’hospitalité des voisins helvètes permettait à des centaines de petits Lyonnais d’échapper un peu chaque année aux effets délétères de la ville et de respirer l’air des cimes.

Le ski alpin avait quant à lui un statut incertain. Certes Émile Allais (1912-2012) était une gloire nationale. Triplement médaillé aux championnats du monde de Chamonix en 1937 grâce à « la méthode française » (skis parallèles), le champion avait mis fin à la suprématie autrichienne. Son style et sa tenue (il fut le premier à adopter les fuseaux dessinés par le tailleur mégevan Armand Allard) portaient haut l’élégance à la française. Le Commissariat aux sports de Vichy créa en 1943 à L’Alpe d’Huez une École nationale de ski destinée à perpétuer cette excellence.

Mais le ski restait un produit d’importation, associé qui plus est aux loisirs imprudemment accordés à tous les Français par le Front populaire, sans considération des conséquences. Un documentaire projeté au Chanteclerc, Les Bolides de la neige (Louis Stein, 1940), se moque de l’engouement parisien pour les sports d’hiver. Le Salut public déplore que Megève, « particulièrement connue des Lyonnais », avec « ses trois bons petits hôtels et une cinquantaine de chalets », Megève, naguère « paradis estival pour les enfants » et « les familles heureuses de respirer un peu d’air pur dans les deux sens du terme », Megève ait connu un développement outrancier à mesure que le ski « se vulgarisait ». Les installations sont désormais serrées les unes contre les autres ; les amateurs de calme dans le cadre des neiges ont fui ; la ville a gagné la montagne. Comment notre bonne Savoie a-t-elle pu être ainsi pervertie ?

Il a bien fallu que le mal vienne d’ailleurs, peut-être aussi d’une publicité tapageuse pour que notre jeunesse s’y laisse prendre au cours des années trop faciles.

Le journaliste espère que les mesures récemment prises par les autorités contre les « boîtes à ribouldingue » permettront le retour de la tranquillité et des vertus montagnardes. En attendant, les skieurs lyonnais purent profiter à domicile d’un hiver 1940-1941 particulièrement enneigé. Le tramway de Chantemerle les conduisait à un quart d’heure de marche du mont Thou, où ils pouvaient goûter aux saines joies d’un sport rendu particulièrement hygiénique et économique par l’absence de night-clubs… et de remontées mécaniques.

 

Sources : La Vie lyonnaise, « Le ski dans les monts du Lyonnais (n° 954, décembre 1940, et 955, janvier 1941), « Le Bacon de l’Oisans », n° 961, avril 1941), « En face du Mont Blanc » (n° 967, juin 1941), « Une nouvelle manifestation de la générosité suisse » (n° 989, avril 1942), « Les Grandes Rousses » (n° 993, juin 1942) ; « Pauvre Megève », Le Salut public, 11 février 1942.

 

mardi 10 octobre 2023

Alimentation

 Se promener au Parc de la Tête d’Or

Depuis le milieu du XIXe siècle, la ville offre aux familles, aux amoureux et aux philosophes solitaires la possibilité de se promener dans les allées majestueuses du Parc de la Tête d’or. Le préfet Claude Marius Vaÿsse (1799-1864) avait souhaité en effet faire de ce lieu pour les Lyonnais « la campagne de ceux qui n’en ont pas ». Il avait engagé pour cela en 1855 de considérables travaux de terrassement et le creusement d’un lac. Le chantier fut achevé en juillet 1858 et, en 1940, le Parc figure parmi les lieux les plus plaisants de Lyon. À l’agrément de la flânerie, s’est joint un souci sportif, puisqu’un vélodrome fut construit en 1894. La pédagogie n’était pas absente du projet, puisqu’on prenait soin des essences rares et des plantes dans les serres. Et pas davantage l’intention politique : marquée par son ambition coloniale, l’Empire et la Troisième République avaient encouragé sur le sol national la création de zoos, susceptibles de satisfaire les rêveries exotiques des petits et des grands, et aussi de flatter la fierté nationale d’un pays maître de tant de contrées extraordinaires. C’est ainsi que la municipalité vota en 1865 la construction d’une partie zoologique. Bientôt, les fauves et les singes derrière leurs barreaux s’habituèrent à regarder passer les badauds, parmi lesquels ils purent distinguer au début de l’été 1940 des uniformes vert-de-gris.

Car la donne avait changé. Dès le mois de juin, les restrictions imposées par l’envahisseur allemand posèrent la question de savoir s’il fallait continuer à nourrir une ménagerie, alors même que le ravitaillement de la population devenait difficile et parfois dramatique. L’association des Amis du Parc, comme la Société Protectrice des Animaux, créée et reconnue d’utilité publique au siècle précédent et dont une antenne était installée à Lyon depuis 1853, veillaient à ce que les pensionnaires du zoo ne soient pas les victimes innocentes des conflits humains. Beaucoup se souvenaient que lors du siège de Paris soixante-dix ans plus tôt, on avait mangé les deux pachydermes pensionnaires au jardin des Plantes, ainsi que les autres animaux à la chair comestible. Pouvait-on dans ces conditions compter sur le soutien d’une population qui avait vu par centaines ses pères, fils, amis embarqués vers les stalags outre-Rhin ? Allait-elle s’émouvoir de la captivité des panthères, des crocodiles ou de l’éléphant Loulou, venu du Cambodge et qui était un don d’Édouard Herriot ? La curiosité enthousiaste qui avait accompagné, année après année, l’arrivée des singes, oiseaux exotiques, crocodiles, ours et félins était désormais bien loin.

Que faire ? Interrogé par Le Salut public, M. Peytavin, chef vétérinaire du zoo, se voulut rassurant en arguant du fait que les animaux n’étaient guère menacés, car ils savaient rester sobres, que les cygnes et les canards par exemple avaient une grande faculté d’adaptation. D’ailleurs, les viandes qui étaient servies aux carnassiers étaient impropres à la consommation humaine. Certains suggérèrent de prêter les chèvres, les mouflons et même le lama, à des éleveurs qui sauraient s’en occuper... Mais d’autres firent remarquer que les singes, amateurs au même titre que les humains de pommes de terre et de fruits, souffraient particulièrement de la raréfaction de ces végétaux. En tous cas, le Salut public se plut à faire remarquer que la nourriture des animaux importait moins que leur logement indécent, et qu’il fallait rester vigilant quant aux maladies dont ils pouvaient être affectés. Pour alerter la population sur ces questions graves tout en respectant la vie animale, on lança l’idée d’une « journée des animaux », sur le modèle de la « Journée mondiale des animaux » que les Suisses avaient mise sur pied. La formule fit long feu.

Sources : « Que deviennent nos animaux du Parc », Le Salut public, 11 octobre 1940 ; Dictionnaire historique de Lyon, Éditions Stéphane Bachès, Lyon, 2010.

(M. P. Schmitt)


jeudi 5 octobre 2023

Sport

Tola Vologe

Anatole Vologe est né en 1909 en Lituanie. Sa famille juive fuit les pogroms de l’empire russe et s’installe à Paris avant 1914. Dès 1928, le jeune Tola se distingue dans plusieurs domaines au sein du Stade français (tennis de table, athlétisme et surtout hockey sur gazon). Dans ce dernier sport il fut capitaine de l’équipe de France et participa aux jeux olympiques de 1936. Contrairement à ce qu’on lit parfois, il n’a jamais détenu le record de France du 400 mètres plat, mais il fut un coureur d’excellent niveau, champion de France du 4x400 mètres avec son club.

Démobilisé en juin 1940, il comprend qu’une seconde émigration est à l’ordre du jour et il débarque à Lyon, au 12 rue Lamartine, dans le quartier de Montchat. Il s’inscrit aussitôt au LOU (Lyon Olympique Universitaire), club omnisport où il continue à jouer au hockey. Le compte rendu d’un match perdu contre le Stade de Lausanne en novembre 1941 signale la présence, dans la ligne d’avants lyonnaise, de « Vologe toujours très bruyant ». Divers témoignages indiquent en effet que la discrétion n’était pas sa qualité première. Il participe encore en mars 1942 à une rencontre entre la Suisse romande et la France (zone libre).

Il entraîne et préside la section d’athlétisme du LOU, qui accueille plusieurs internationaux regroupés à Lyon. En septembre 1943, on apprend que « le dirigeant olympien Vologe est suspendu pour 3 ans » par la Fédération Française d’Athlétisme. La raison invoquée est « l’intempérance de langage vis-à-vis du Comité Lyonnais ». Vologe a simplement ignoré cette sanction et continué ses activités d’entraîneur.

Il rejoint le réseau Sport Libre, issu de la Fédération Sportive et Gymnique du Travail (FSGT), qui dénonce la collaboration de ladite FSGT avec le régime de Vichy et les discriminations qui frappent les sportifs juifs. Il cache des réfractaires au STO. Au LOU et à Sport Libre, il est proche d’Antonin « Tony » Bertrand (futur entraîneur national d’athlétisme et adjoint aux sports de la ville de Lyon). Le dimanche 21 mai 1944, les deux hommes organisent un meeting national d’athlétisme au stade des Iris.

Trois jours plus tard, mercredi 24 mai, Vologe est arrêté par la milice dans un bar de la rue Bellecordière. Remis à la Gestapo et enfermé au fort Montluc, il est abattu quelques jours après, au cours d’une prétendue tentative d’évasion. La rubrique « Funérailles de Demain » du Salut public du 9 juin indique laconiquement : « Institut Médico-légal : Anatole Vologe 35 ans, 7 h. ».

 

Sources : Gilles Dhers, « Tola Vologe, athlète au cœur de Lyon », Libération, 6 juin 2020 ; « Tola Vologe », Wikipédia ; Nicolas Kriss, « Le réseau Sport libre et la persécution des sportifs juifs sous l’Occupation. La Résistance face à l’antisémitisme d’État dans le sport », in Georges Bensoussan, éd., Sport, corps et sociétés de masse, Armand Colin, 2012, p. 175-182 ; Le Salut public, 19 novembre 1941, 26 mars et 2 novembre 1942, 22 février et 15 septembre 1943, 19 mai et 9 juin 1944.

 

 

Tola Vologe devant le stade de Gerland

© CHRD, fonds Tony Bertrand

lundi 2 octobre 2023

L'ordre public

  Juin 40 : première occupation

Les semaines qui suivirent le lancement de la Blitzkrieg le 10 mai 1940 furent le théâtre de bouleversements pour la France entière comme pour Lyon qui, dans un début de panique, se vida en quelques jours de la moitié de sa population, alors qu’affluaient des milliers de réfugiés venus du nord. Une première occupation par les troupes ennemies, composées surtout d’Autrichiens et de Bavarois, eut lieu le 19 juin et se mit en place en un temps record, selon un scénario fixé par les Allemands de longue date, et qui n’aurait pu se réaliser sans des complicités intérieures.

Le 18 juin, Lyon fut déclarée « ville ouverte ». Les colonnes motorisées de la Wehrmacht arrivèrent par le nord de la ville. Au niveau de Caluire, un petit groupe d’hommes tenta en vain de ralentir leur progression. Parmi eux se trouvait le jeune docteur Dugoujon, chez qui trois ans plus tard furent arrêtés Jean Moulin et plusieurs chefs de la Résistance. Plus loin, au carrefour où commence la grande rue de la Croix-Rousse, les Allemands durent à nouveau négocier. Finalement, ils descendirent sans difficulté la colline en direction du centre-ville.

Les choses s’organisèrent de façon rapide et efficace, sans incidents majeurs. Le désormais « occupant » planifia la situation à plusieurs niveaux. En premier lieu, il s’agissait pour lui d’assurer sa sécurité et de marquer visiblement sa toute-puissance. Des oriflammes à croix gammée furent accrochées aux balcons de l’Hôtel de ville et de la Préfecture, l’heure légale fut avancée et réglée sur « l’heure de Berlin ». Le taux du mark augmenta fortement, ce qui ne déplut pas aux commerçants chez qui allèrent s’approvisionner en masse les soldats du Reich, ni aux prostituées qui virent grossir leur clientèle. On ferma les salles de spectacle, un couvre-feu jusqu’à 21 heures fut décrété. Des soldats en armes furent placés en sentinelles aux carrefours, ponts, gares et bâtiments publics. La place Bellecour se transforma en parking pour le matériel militaire, les troupes furent hébergées dans les casernes ou installèrent leur campement place des Terreaux. Les milliers de soldats français qui n’avaient pas reçu l’ordre de déclencher une contre-offensive, furent faits prisonniers dans la caserne de la Part-Dieu ; ils n’attendirent pas longtemps avant d’être envoyés dans les stalags outre-Rhin. L’occupant s’employa néanmoins, sans grand succès, à donner à son invasion un caractère détendu et presque festif, en s’asseyant aux terrasses des cafés, en faisant jouer ses fanfares sur les places et dans les artères de la ville. Des mesures plus dissuasives furent prises : six notables, et non des moindres, furent désignés comme otages, confinés dans la préfecture, invités à appeler la population au calme et condamnés à être exécutés en cas d’agression caractérisée contre les troupes allemandes : Édouard Herriot, maire de Lyon ; Émile Bollaert, préfet du Rhône ; Pierre Gerlier, cardinal archevêque de Lyon ; Georges Cohendy, premier adjoint au maire de Lyon ; Paul Charbin, président de la chambre de commerce du Rhône ; Maurice Vicaire, secrétaire général du Cartel des Anciens combattants ; Marius Vivier-Merle, secrétaire de l’Union départementale des Syndicats Confédérés du Rhône. Le confinement ne dura pas longtemps : le général Gotthard Henrici, nommé commandant de la ville de Lyon et qui avait pris ses quartiers à l’Hôtel du gouverneur militaire, avenue du maréchal Foch, autorisa les otages à rentrer chez eux dès le 22 juin. Déjà s’engagèrent les premières tractations pour placer aux postes-clefs de la cité des hommes sûrs, fidèles au maréchal Pétain qui officiellement venait d’entrer dans la collaboration. Une vie à peu près normale reprit dès que fut signé l’armistice du 25 juin. Personne ou presque n’avait entendu parler du général de Gaulle ou de son « appel ». Les Lyonnais retournèrent au café, on vit à nouveau des journaux dans les kiosques, les cinémas rouvrirent leurs portes aux civils (Orage avec Charles Boyer et Michèle Morgan au Chateclair le 30 juin), les transports et la poste se remirent à fonctionner (mais le téléphone resta interdit). Les écoliers reprirent le chemin de l’école le 1er juillet. Les épreuves écrites du baccalauréat débuteront bien le 18 juillet.

Pourtant il y eut plus grave : le pillage économique de la ville et de sa région avait commencé, soigneusement planifié et mis au service de la politique générale du Reich, qui visait à faire de la France une sorte de colonie sans autonomie, restructurée comme un grenier agricole. Entourée de territoires d’élevage et de cultures, riches en céréales, fruits et légumes, Lyon était idéalement placée pour tenir un rôle de ce type : c’est par tonnes que les denrées furent immédiatement acheminées vers l’Allemagne. Par ailleurs, les armes, engins et tenues militaires trouvées dans les forts ou les manufactures, furent réquisitionnées et immédiatement reversées dans la Wehrmacht.

Une fois ces différents points réglés, les Allemands quittèrent la ville sans heurts et sous la pluie à partir du 4. Les Lyonnais manifestèrent leur joie, soulagés en outre de savoir qu’ils ne feraient pas partie de la zone occupée. Ils connurent « la douce joie de revoir claquer au vent et bien haut le drapeau tricolore », entonnèrent ici ou là La Marseillaise. Mais la ville avait pris un visage nouveau, sombre, qu’elle garda dans ses grandes lignes pendant deux ans et demi, avant la deuxième occupation de novembre 1942, beaucoup plus dramatique.

 

Sources : Marcel Ruby, Résistance et Contre-Résistance à Lyon et en Rhône-Alpes, Éditions Horvath, Lyon, 1995 ; Gérard Chauvy, Lyon occupé, 1940-1944, Éditions lyonnaises d’art et d’histoire, Lyon, 2019 ; Le Salut public, 30 juin, 5 et 7 juillet 1940 ; ADR 45w118 : « Maintien de l’ordre et relation avec les autorités allemandes »

 [M. P. Schmitt]