vendredi 28 avril 2023

Éducation

Avoir vingt ans en 1942 : réflexions d’un jeune éducateur

Le régime de Vichy supprima les Écoles Normales d’instituteurs et d’institutrices le 18 septembre 1940. Albert (1922-1974) et Marinette (1923-2011), alors élèves-maîtres dans les bâtiments du Clos Jouve et de la Tourette de l’EN à la Croix-Rousse, reçurent l’ordre de rejoindre les lycées de Saint-Rambert (aujourd’hui Jean-Perrin) et de Saint-Just pour y préparer le baccalaulérat. Mais la Révolution nationale entendait en même temps favoriser la constitution de futurs couples d’instituteurs, à la campagne notamment, et elle mit en place des échanges épistolaires entre ex-normaliens et ex-normaliennes (désignés comme des « agneaux » et des « agnelles »). Ainsi Albert et Marinette s’étaient-ils connus. Pendant toute la durée de l’Occupation, ils échangèrent une volumineuse correspondance, qui déboucha sur leur mariage en mai 1945.

Pendant les vacances de 1942, Albert est moniteur dans une colonie de vacances à Vulmix en Savoie. Cette opportunité lui est offerte en rapport avec son appartenance à un « clan » de « Routiers », où se rassemblent ceux des éclaireurs qui souhaitent poursuivre leurs activités scoutes au-delà de seize ans. Pendant ce temps, Marinette passe ses vacances avec sa famille à Trévoux. [M. P. S.]

 

Le 7 septembre 1942

Chérie,

J’ai besoin de parler d’Idéal, et je viens te trouver. Je ne m’excuserai pas de mon silence si prolongé, ma précédente lettre t’ayant donné sur moi les nouvelles dont tu étais avide. J’ai en ce moment l’impression que les lettres sont très souvent bien inutiles et qu’on ne les écrit en fait que pour la satisfaction de sa propre conscience. Un peu le même plaisir que l’on doit éprouver à liquider une dette. Ouf, je suis débarrassé. Oui, je sais bien que j’exagère et qu’il est des lettres toutes différentes… Les tiennes par exemple. Mais aujourd’hui, je trouve un peu lassant de répéter toujours les mêmes mots, les mêmes pensées. Cependant, malgré tout ce que je viens d’écrire, je vais une nouvelle fois t’entretenir des presque éternels mêmes propos, parce qu’ils me hantent pour l’instant avec une acuité particulière.

Pour nous relever il va falloir bouleverser toutes les méthodes utilisées jusqu’ici, faire peau neuve intégralement, sinon je crois que malgré tout l’optimisme du monde, il nous faudra abandonner tout espoir de succès. Chaque jour s’impose à mes yeux cette douloureuse vérité : la masse des jeunes, plus par mal formation qu’hostilité, abandonne avant coup le lutte vitale à laquelle le monde entier est convié. L’exemple de mon équipe, de l’équipe de la première session, suffit je crois à étayer mon opinion. Avec Bühler ce matin, nous avons longuement discuté à ce sujet (je fais connaissance beaucoup plus intime avec Samuel depuis une quinzaine de jours). Nous avons affaire tous deux à des garçons de 14 à 16 ans, et c’est vraiment lamentable de voir à quel degré de relâchement ils sont tombés. À part deux ou trois au maximum, il ne répondent plus à l’appel d’aucun sentiment noble. J’ai vu hier un enfant de troupe, c’est-à-dire un garçon qui devrait particulièrement faire attention à cette cérémonie, refuser de venir aux couleurs. Quand il n’y a pas au bout promesse de ravitaillement supplémentaire, il est impossible de trouver des volontaires pour des services ou des excursions. Aucun d’eux n’a le goût de l’effort. Aucun d’eux n’a le goût du risque, tous ils tiennent jalousement à leur peau, craignant les écorchures les plus bénignes. Si tu savais quelles crises de colère je dois réprimer chaque matin au lever ! Un à un, il faut les sortir de leur lit, les bousculer pour faire le bol d’air, et je suis obligé de crier pour les faire se laver. Ce matin, l’un d’entre eux est allé communier sans s’être débarbouillé… Et je pourrais te citer des centaines d’exemples éloquents comme ceux-là, mais ce serait inutile.

C’est triste et lourd de conséquences de constater l’absence d’enthousiasme, d’ardeur virile de ces garçons sur qui reposent tant de responsabilités. Avec Bühler, nous nous sommes demandé si la jeunesse allemande d’après 1918 avait cet esprit de relâchement et de jouissance. L’un et l’autre nous avons fini par nous apercevoir que c’était impossible, sinon jamais l’Allemagne ne serait parvenue à un tel rang. Il a fallu à sa jeunesse une puissance d’enthousiasme et de volonté introuvables chez nous, pour supporter des privations pires que les nôtres pendant dix années et trouver le moyen de se développer physiquement et moralement d’une façon qui a stupéfié l’Europe. Déjà, dans le sang, nous acceptons la défaite et nous sommes des vaincus d’avance. Que les jeunes de quinze ans n’aient pas compris, c’est encore admissible, mais ce qui vraiment nous a peinés Samuel et moi, c’est de constater qu’un tel esprit d’avilissement et d’abandon s’était introduit dans la jeunesse active et directement responsable, la nôtre, celle de 18 à 23 ans, celle des Écoles dont sortiront les cadres de la nation future.

Nous avons été retirés de l’École Normale sous le juste prétexte que nous n’y recevions pas une formation adéquate et que notre seule occupation était la politique. Comme il était évident que c’était sur nous que reposait l’éducation des générations de la renaissance, la nécessité de nous enlever de ce milieu mal formateur apparut aux dirigeants. Mais qu’ont-ils fait de nous ? Nous avons été plongés dans un milieu où plus encore que dans le primaire, s’était infiltré cet esprit de facilité et de jouissance, et où avait disparu tout sens élevé de l’honneur, du devoir, de la patrie, un milieu plus avili, parce qu’ayant moins souffert et lutté pour vivre. Et peu à peu, nous nous sommes laissés aller ; les quelques-uns parmi nous qui ont résisté à cet assaut ont su garder leur enthousiasme, leur virilité, leurs « illusions » comme on dit.

Crois-tu que nous sommes préparés  à notre tâche de chefs ? Regarde un peu autour de toi, compte ceux qui sont restés nobles, fiers, forts, confiants, compte aussi les sceptiques, les blasés, les faibles, les vieux avant l’âge, et vois qui l’emporte des deux groupes. Et nous allons devenir les responsables de la formation populaire, c’est-à-dire du sort national, de la façon la plus directe. Comment nous apprend-on à vivre, à lutter, à guider les gosses qui nous seront confiés. D’aucune façon.

N’y aurait-il pas possibilité de nous grouper vraiment à part, de ne plus nous mêler aux lycéens qui auront une tâche future toute différente, et de nous donner une formation basée sur notre rôle, et uniquement sur cela ? Bühler comme moi pense qu’il serait normal que nous soyons isolés dans une école et menés avec des méthodes particulières. Une méthode se rapprochant des méthodes militaires, avec une discipline appropriée et où les chefs, jeunes et audacieux, exalteraient le sens de la dignité, de l’honneur personnel, de la patrie. Devenir des hommes, et une bonne fois pour toutes laisser tomber ce bac et ces paperasseries, qui viennent jusqu’ici me demander si je préparerai Math élém’ ou philo [NDLR : les deux filières du baccalauréat de l’époque : « Mathématiques élémentaires » et « Philosophie »], alors que j’aurais tant besoin, et tant d’autres avec moi, de me préparer à la vie.

Me sera-t-il possible un jour d’éduquer des garçons selon cette méthode à laquelle j’aspire aujourd’hui ? Il y aura nos fils, mais c’est si lointain, et peut-être qu’à ce moment, nous n’aurons désespérément plus besoin d’un tel régime, parce qu’alors toute liberté nous aura été enlevée. Et nous nous mordrons les doigts. Parce qu’au fond, on a beau dire que les Français ne se laisseront pas commander, ce ne sont plus là que des mots, et comme les autres, nous marcherons. Déjà, c’est chose faite. Et ils me font rire tous ces gens qui affirment notre amour de la liberté, de l’indiscipline. Nous n’avons qu’à jeter un regard sur notre histoire, et nous verrons qu’à chaque fois que la baguette était fermement tenue, eh bien on courbait le dos, comme tous les autres, comme les Allemands, les Russes…

Je relis le tome 7 de Jean-Christophe « Dans la maison » ; ça m’enthousiasme et m’éclaire terriblement. Comme Christophe, j’ai l’impression douloureuse que nous luttons dans le vide et que nous n’aurons rien de positif, tant que nos bonnes volontés ne seront pas réunies et guidées. J’ai le désir d’un grand recensement de ceux qui veulent continuer la bagarre et qui n’amènent pas pavillon [NDLR : déclarer forfait, se rendre à l’ennemi]. Les hommes de ce combat géant s’ignorent et sont submergés chacun dans leurs sphères. Alors qu’unis, ils seraient invincibles.

Je suis dès à présent chef spirituel de clan et j’espère voir Marc pour régler ensemble la nouvelle marche de notre unité, mais d’ores et déjà j’ai résolu de nettoyer tous ceux sur qui l’on ne peut compter, les faibles, les intéressés, les flemmards. Nous resterons 6 ou 7 ; mais je t’en donne ma parole : ou nous marcherons, ou bien alors j’abandonne au bout de deux mois. J’ai mis beaucoup de temps à comprendre peut-être, mais cette fois, c’est fait. Il faut absolument changer de méthode. Il faut que toutes les lâchetés que je me suis permises cessent, il faut que je redouble de rigueur envers moi-même. Une fois encore, un sens nouveau donné à la vie s’offre à moi. Je veux rester un rêveur, un visionnaire. Je veux garder mes illusions, mais je veux agir aussi, parce que l’action est souvent la plus riche source d’imagination. Cette œuvre immense, qui s’offre à mes forces, je ne dois ni ne veux la refuser, et tu ne la refuseras pas non plus.

La lettre se poursuit sur des considérations pratiques et sentimentales. Puis Albert reprend :

Ma vie reste semblable à elle-même. Mon travail de moniteur me plaît toujours, mais bien que mon équipe reste en tête de la colonie, je suis un peu las de cette ambiance. J’ai hâte de voir arriver la fin, pour avoir quelques instants de vraies vacances avec toi, et comme un gosse loin des siens, je compte les jours. Plus que 7 affirme le calendrier. En effet nous quittons le pays le mardi 15 à 5 heures du matin pour être à Lyon vers 11 heures 45. Je te reparlerai plus précisément de ce départ.

Nous préparons en ce moment un feu de camp à thème historique et j’ai choisi « La légende de Thésée ». Ça s’annonce bien. Demain matin ou plutôt tout à l’heure, puisque j’ai minuit cinq à ma montre, vers les 5 heures nous partirons en excursion au mont Rogneux. C’est une belle balade et si les quatre heures de sommeil ne se révèlent pas trop insuffisantes, je passerai demain une belle journée.

La lettre se termine par des mots d’amour.

Albert

 

Source : archives personnelles

 

Albert devant le pont d'Ainay en 1942

dimanche 23 avril 2023

Sport

 Le noble art

Dans ces années-là, les boxeurs français se nommaient Kid Richer, Kid Janas, Kid Paris, Kid Johns, Kid Manfré, Kid Viano, Kid Marcel, Kid Clotaire ou peut-être Young Raymond ou Joe Brun. Lyon avait son Kid Pétinet et son Poppy Decico (né Joseph Decico à Gerland en 1908, champion d’Europe des poids coqs en 1936, toujours champion de France en 1943), mais aussi quelques vedettes aux noms moins exotiques, tels Eugène Peyre et Victor Buttin.

Depuis les exploits de Georges Carpentier (champion du monde en 1920), la boxe anglaise avait supplanté les autres sports de combat, comme la lutte ou le pancrace. C’était « l’opéra du pauvre », le spectacle populaire hivernal par excellence, auquel le cyclisme succédait au printemps. Outre les galas pugilistiques organisés au Palais d’Hiver (5000 spectateurs), le public pouvait assister aux combats et aux entraînements des champions locaux dans de nombreuses salles de la Rive Gauche : le Trianon-Dancing, 25 rue Edison ; le Boxing-Club Villeurbannais (BCV), 6, rue Malherbe, la salle de Gratte-Ciel ouverte par Robert Tassin en 1937 ; le Boxing-Club de Lyon, 7 cours Lafayette ; le Central Lyonnais, 136 avenue de Saxe, la première salle dédiée en 1935 ; le Dancing Grand Palais, place de l’Abondance ; la Maison du peuple de Vénissieux.

L’importance de la boxe faiblit après 1942. Sport d’origine anglaise, dominé par les Noirs américains, elle était naturellement dans le collimateur de Vichy, qui, dès 1940, avait donné trois ans à la fédération pour se réorganiser et bannir le professionnalisme. À partir de janvier 1943, « par décision du Commissariat aux Sports, il est formellement interdit dorénavant de donner des primes aux boxeurs soit professionnels, soit amateurs. » Dans ces conditions, les boxeurs (quand ils ne sont pas prisonniers à l’instar du poids coq Robert Bourdet) doivent exercer un autre métier : le champion de France poids plumes, Eugène Peyre, était cuisinier et marchand de primeurs ; le poids moyen Victor Buttin, magasinier ; le poids welter Victor Fortès travaille au dépôt de Vénissieux. Les promoteurs (tel Aurelio Gomez au Grand Palais) peinent à faire venir à Lyon les boxeurs de la zone occupée et jettent l’éponge à partir de 1943.

Les amateurs du noble art ne purent guère se consoler en suivant dans la presse les exploits de « Joë Louis ». Le bombardier noir, qui avait démoli sept adversaires en un an, dont Abe Simon (« le colossal boxeur juif »), fut appelé sous les drapeaux en mars 1942 et ne remonta sur le ring que fin 1944. Après deux années de vaches maigres, la boxe professionnelle reprit ses droits en France à la Libération, grâce notamment à un nouveau héros « qui fait honneur au sport français » : Marcel Cerdan.

 

Sources : Thomas Brugnot, Au fil des reprises. Une histoire de la boxe anglaise dans le Lyonnais, 2020, p. 49 ; Lyon Soir/Le Salut Public, 1940-1944.

 

  Apothéose de la saison 1940-1941 :

La science et la précision du Lyonnais (ici coiffé de sa toque)

viendront-elle à bout de la puissance de son adversaire ?

samedi 22 avril 2023

Théâtre

 La programmation des théâtres

Quelles couleurs la ville occupée a t-elle données à la vie théâtrale ? Si les programmations offertes aux Lyonnais témoignent d’un effort pour explorer le patrimoine national, elles savent aussi le nourrir d’innovations esthétiques qui s’étaient manifestées à Paris dans les années 1930. Aux Célestins notamment se fit sentir l’influence du Cartel, fondé en 1927 par Louis Jouvet (1887-1951), Gaston Baty (1883-1952), Charles Dullin (1885-1949) et Georges Pitoëff (1884-1939). Ces quadragénaires avaient rapidement dominé la scène parisienne, en devenant à la fois administrateurs, metteurs en scène, acteurs et auteurs d’ouvrages de réflexions théâtrales. Ils entendaient vivifier le répertoire dramatique par des mises en scène délibérément au service des textes, avec esprit et bon goût. Le ministre du Front populaire Jean Zay avait même nommé trois d’entre eux à la direction de la Comédie française (ce qui était impossible pour Pitoëff, qui était russe), ce qui explique en partie les liens qu’ils ont pu tisser avec Lyon au moment du repli de l’institution sur la zone non occupée. Édouard Bourdet, qui avait été administrateur général de la Comédie française de 1936 à 1940 et avait quitté ses fonctions dès l’arrivée du maréchal Pétain au pouvoir, noua lui aussi de bons rapports avec le théâtre lyonnais.

Avec une étonnante régularité, chaque saison opéra un juste équilibre entre un répertoire d’avant 1914 et des pièces modernes ou contemporaines. Ont alors été programmés les auteurs et les pièces suivants. Quand ce sont des noms de romanciers ou de poètes, c’est qu’il s’agit de montages scéniques réalisés à partir de leurs œuvres.

• 23 fois : Molière avec 17 pièces différentes (Le Dépit amoureux, Les Précieuses ridicules, L’École des maris, Amphitryon x 2, L’Avare (avec Charles Dullin) x 3, Monsieur de Pourceaugnac, Tartuffe, Le Bourgeois gentilhomme, Les Fourberies de Scapin, Le Malade imaginaire x 2, Le Médecin malgré lui, George Dandin, L’École des femmes, L’Étourdi, Les Femmes savantes x 2, La Jalousie du barbouillé ; Le Misanthrope x 2).

• de cinq à neuf fois : Géraldy (5 : Les Grands garçons x 2, Si je voulais, Duo, Aimer) ; Racine (8 : Andromaque, Britannicus x 3, Phèdre, Iphigénie, Bérénice, Les Plaideurs) ; Musset (9 : Il ne faut jurer de rien x 2, Louison, Fantasio, Un caprice, Les Caprices de Marianne x 2, adaptation de La Nuit d’octobre, Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée).

• quatre fois : Achard (Domino, Colinette, La Vie est belle, Jean de la lune) ; Beaumarchais (Le Barbier de Séville x 3, Le Mariage de Figaro) ; Courteline (Messieurs les ronds de cuir, Hortense, La Paix chez soi, Le Train de 8h 47) ; Renard (Poil de carotte x 2, Monsieur Vernet, Le Plaisir de rompre) ; Rostand (Cyrano de Bergerac x 2, L’Aiglon x 2).

• trois fois : Amiel (Trois plus un, La Femme en fleur, La Souriante madame Beudet) ; Corneille (Polyeucte, Le Cid x 2) ; Duran (Boléro, Bienvenue, Trois six neuf) ; Feydeau (La Dame de chez Maxim’s, Feu la mère de madame, Ne te promène donc pas toute nue) ; Hugo (Le Roi s’amuse, Le Bossu, adaptation des Misérables) ; Perrault (adaptations du Chat botté, de Peau d’âne, de Cendrillon) ; Verneuil (Mademoiselle ma mère, Azaïs, Le fascicule noir).

• deux fois : Bourdet (L’Heure du berger x 2) ; Charavay (Passion, Helyett et ses boys) ; Claudel (L’Annonce faite à Marie, L’Otage) ; Cocteau (Le Bel indifférent, Les Monstres sacrés) ; Flers (Les Vignes du seigneur, Primerose) ; Luchaire (Altitude 3200, Le Cheval arabe) ; Marivaux (La Seconde surprise de l’amour, Le Jeu de l’amour et du hasard) ; Mouézi-Éon : (600 000 francs par mois, Les Héritiers) ; Pagnol (Marius, Topaze) ; Richepin (Les Deux orphelines, Le Chemineau) ; Roussin (Une grande fille toute simple, Amstramgram) ; Sauvajon (L’Amant de paille x 2) ; Shakespeare (La Mégère apprivoisée, Hamlet avec Jean-Louis Barrault) ; Wicheler (Le Mariage de mademoiselle Beulemans x 2).

• une fois : G. Acremant ; G. d’Annunzio ; Baculard d’Arnaud ; T. de Banville ; G. Baty ; J. Baumer ; L. Bénière ; T. Bernard ; A. Bisson ; E. Brontë ; R. Bruyez ; P. Dac ; J. Deval ; J. Dufourt ; P. Dumanoir ; P. Féval ; P. Gavault ; J. Giraudoux ; A. Hennequin ; H. Ibsen ; J. K. Jerome ; J. de La Brète ; G. de La Fouchardière ; J. Laborde ; E. Lavery ; J. Mary ; F. Mauriac ; P. Mérimée ; X. de Montépin ; G. Ohnet ; Ch. Péguy ; L. B. Picard ; Guilbert de Pixerécourt ; M. Provins ; P. Raynal ; A. Salacrou ; J. Sandeau ; V. Sardou ; R. Souplex ; C. Vautel ; G. Verdot ; P. Verlaine ; B. Veiller. Une douzaine d’autres auteurs n’ont pu être identifiés avec certitude.

Plusieurs remarques s’imposent.

Les étrangers n’ont droit qu’à la portion congrue : les programmations sont françaises à 95 % ; elles prennent même l’exclusivité à partir de 1943. Sont présents trois Anglais (Shakespeare, Jerome K. Jerome, Emily Brontë), deux Américains (Bayard Veiller, Emmet Lavery, programmés avant que les productions d’outre-Atlantique ne disparaissent de l’affiche), un Belge (Fernand Wicheler), un Italien (d’Annunzio), un Norvégien (Ibsen). Le spectateur lyonnais veut voir – ou du moins lui donne-t-on à voir – des pièces de son pays : aucune pièce étrangère n’est jouée à Lyon, à la seule exception d’Hamlet en 1943, après que les Allemands ont franchi la ligne de démarcation en novembre 1942.

La place faite à quelques-unes des pièces classiques ne serait plus la même aujourd’hui. Certes, on n’est guère étonné de voir Molière s’arroger la première place. Parangon transhistorique de l’esprit français, on aime sa mesure, son bon sens, son rire sain, l’acuité de son regard sur la comédie sociale par-delà le déchirement des opinions partisanes. Le Lyonnais Lucien Farnoux-Reynaud lui consacra d’ailleurs un livre, L’Aventure comique ou Molière sans littérateurs (1944), qui entendait affranchir le dramaturge de sa carapace scolaire. Mais il y a un absent de marque dans cet impressionnant palmarès : Don Juan, appelé tout à l’inverse à un riche avenir dans l’enseignement secondaire. À croire que le libertin grand seigneur méchant homme ne pouvait guère contribuer à l’édification morale des Lyonnais. On aurait pu penser que Robert Brasillach, grand admirateur de l’auteur d’Horace et de Cinna, et qui vint donner une conférence sur Corneille à Lyon en avril 1943, l’aurait rendu plus présent. Le sentiment national sous sa forme maréchaliste aurait pu à peu près y trouver son compte. Mais les programmateurs se méfient des pièces politiques, et on ne va pas au-delà du Cid (1940, 1941) et de Polyeucte (1943). Racine, que l’antisémite Céline dans Les Beaux Draps (1941) affuble de l’adjectif injurieux « enjuivé » et du sobriquet de « Ben Racine », est présent de façon honorable, surtout grâce à Britannicus (1940, 1942, 1943). On n’est pas étonné de ne pas trouver Athalie ou Esther. De Marivaux, on donne deux titres qui illustrent la cruauté peu morale du marivaudage potentiellement nuisible à l’ordre moral vichyste. On pourrait en dire autant de Musset : on ignore Lorenzaccio, on lui préfère le ton gracieux et doux-amer de ses comédies. Ne cherchons pas la trace de Victor Hugo, ce républicain, et de ses Ruy Blas et Hernani : il faut se contenter de l’adaptation de ses romans. Quant aux théâtres naturaliste ou symboliste, ils étaient trop visiblement les signes de la décadence française contre laquelle Philippe Pétain avait engagé sa Révolution nationale.

D’un point de vue générique, les « drames » – terme dont use la critique journalistique de façon assez floue – et les pièces du registre comique se partagent presque toute la programmation : 40 % pour les premiers, 60 % pour les secondes. Les « drames » racontent les conflits entre les sentiments personnels d’un personnage (souvent féminin), et les lois et usages qui ont cours dans le milieu où il vit, la plupart du temps bourgeois. Il y est question d’argent, d’héritages, du pouvoir des pères, d’alliances intéressées et de mariages malheureux. Mais de politique, point. Ce dont on a le plus besoin, c’est de rires et de sourires amusés, de divertissements sans prétention intellectuelle, de « détente honnête », où tout s’arrange dans l’ordre retrouvé des conventions. Les comédies se pressent en foule. Déjà anciennes, les pièces de Courteline, Feydeau, Rostand, et pas celles de Labiche, d’une morale trop amère peut-être. Plus récentes, celles des boulevardiers : Roussin, Arland, Guitry, qui avaient séduit le public parisien d’avant guerre. À cet ensemble, il faudrait ajouter les revues, de plus en plus nombreuses au fur et à mesure qu’on s’achemine vers la fin de la guerre. Elles se donnent à Villeurbanne, moins souvent aux Célestins, sur le rythme d’un enchaînement de sketches satiriques, de numéros de chansonniers, de music hall, etc. On peut compter sur les animateurs de galas et de revues, comme Darcelys, Jean Nohain (Jaboune), André Valmy, René Sarvil, Max Régnier qui déclenche des « éclats de rire », Fredo Gardoni, Max Révol, Alibert et ses galéjades marseillaises, Max Rozet et quelques autres, pour entretenir une forme d’insouciance et de saine gaîté chez les Lyonnais…

On dispose de trop peu de correspondances privées, de récits vécus qui, au-delà des informations sur les tracas de la vie quotidienne et des considérations sur la situation politique, auraient évoqué l’actualité théâtrale sous l’angle de la réception en termes de jugement esthétique. Il faut se contenter pour cela des comptes rendus du Salut public, que signent Henri Lapierre, Henry Fellot ou Henry d’Hennezel, et qui soulignent « l’enthousiasme » d’un « public nombreux ». Par ailleurs, il est difficile d’établir précisément la composition sociologique des publics, même si l’on peut avancer sans grand risque d’erreur, que les ouvriers de Berliet, Calor ou Lumière ont moins fréquenté les Célestins que les gens cultivés de la Presqu’île, qui en revanche n’étaient sans doute pas très nombreux à se précipiter sur les revues de Villeurbanne. Il est probable aussi que le public ait été composé majoritairement de personnes plutôt âgées et de femmes : beaucoup d’hommes se morfondaient alors dans les stalags, les autres, bien souvent, s’intéressaient plus à la géopolitique et au sport, qu’à la création artistique.

On peut néanmoins dégager quelques traits de l’adaptation des théâtres à une situation historique particulière. Rien de flamboyant, mais la détermination de maintenir sur scène quelque chose d’une identité française, le souhait de braver les difficultés matérielles et morales en sauvegardant la bonne humeur et en faisant la chasse à la neurasthénie. La prudence dans le choix des pièces s’est expliquée par la surveillance souterraine des autorités vichystes, elles-mêmes surveillées par les autorités allemandes, celles de Paris et celles qui s’installèrent à Lyon. De fait, rien n’avait véritablement changé depuis les années 1930. Le public, peu porté sur l’idéologie, restait le même : il n’aimait guère les étrangers et se défiait de l’Angleterre tout en craignant les Allemands, la question juive le tourmentait assez peu et les communistes lui faisaient peur. Il faut remarquer néanmoins qu’on a évité une conception trop visiblement muséographique du spectacle théâtral : une grande partie des pièces proposées avait moins de vingt-cinq ans d’âge. Même quand la population avait comme premier souci le ravitaillement et comme première angoisse la séparation d’avec des êtres chers ; même si la Résistance – dont Marcel Ruby décrit l’intensité dans Résistance et Contre-Résistance à Lyon et en Rhône-Alpes (1995) – avait des préoccupations plus urgentes et dangereuses que l’amour du théâtre ; même si les spectacles manquèrent de lustre et ne furent pour beaucoup qu’éphémères, malgré tout cela, la continuité d’un divertissement culturel honorable fut assurée.

 

Sources : Maryse Bouchard et Marc Favier, « Le Cartel et le surréalisme : vers une redistribution de la vie théâtrale (1924-1940), in Alain Viala (dir.), Le Théâtre en France des origines à nos jours, PUF, Paris, 1997, p. 403 ; Marie-Claude Hubert, Les Grandes Théories du théâtre, Armand Colin, 1998.

 


samedi 15 avril 2023

Théâtre

 Les salles de théâtre

Avec plus de 230 programmations* en 5 ans, la vie théâtrale sous l’Occupation à Lyon fut marquée par un prudent, mais incontestable dynamisme. Les théâtres ne fermèrent jamais, sauf pendant les vacances d’été ou dans des circonstances exceptionnelles comme l’invasion du territoire par les troupes ennemies, ou quand ont été perpétrés des attentats dirigés contre des soldats allemands. Ainsi put se maintenir une tradition théâtrale de province, tributaire mais distincte de celle de Paris. Les conditions matérielles de son développement furent rendues difficiles par la mobilisation générale de 1939, la capture des soldats français au printemps 1940, qui priva durablement la ville d’une partie de ses personnels qualifiés, les sacrifices exigés de la population, la raréfaction des abonnements et la maigreur (voire l’inexistence) des subventions. Le confort des représentations laissa beaucoup à désirer (chauffage des salles insuffisant, couvre-feu contraignant, modification intempestive des programmes, etc.). En revanche, la vie théâtrale bénéficia de l’arrivée d’acteurs, d’administrateurs et de metteurs en scène « repliés » sur Lyon, qui n’avaient pas pu ou voulu se soumettre aux conditions, pourtant pas toujours défavorables, que leur offrait l’occupant dans la capitale. Ce fut le cas de nombreux sociétaires de la Comédie française : même si l’on a parfois quelque mal à retrouver les traces fiables de cette période lyonnaise dans leurs biographies, on ne peut nier que cette immigration paradoxale a donné quelque lustre aux représentations lyonnaises.

Au cours de l’automne qui suivit la défaite de juin 1940, des voix se firent entendre pour engager un renouvellement en profondeur du théâtre à Lyon, que certains auraient aimé voir prendre le rang de « capitale intérimaire des Arts et Lettres ». On tenta de regrouper une dizaine de petites troupes du jeune théâtre en un « Cartel des arts », et on imagina une salle municipale qui leur aurait donné la possibilité de se produire une ou deux fois par semaine. Le projet resta sans suite, mais les petites troupes rivalisèrent d’efforts pour ne pas disparaître, au prix de nombreuses recompositions. La part la plus importante des spectacles dramatiques n’en revint pas moins à trois salles principales : le théâtre des Célestins, la salle François-Coppée et le théâtre de Villeurbanne. On pourrait en ajouter une quatrième, le café-concert de l’Horloge, une salle du XIXe s. qui avait eu ses heures de gloire, mais qui sous l’Occupation se tourna plus particulièrement vers les pièces de Courteline et les revues* de Max Rozet. Quant à Guignol, lieu d’authentiques créations théâtrales, il fait l’objet d’un article spécifique.

Les Célestins* était devenu un théâtre depuis 150 ans, après avoir remplacé un cloître situé à l’emplacement actuel du bâtiment et de la place. De façon troublée mais vaillante, il avait traversé tout le dix-neuvième siècle. Détruit par un incendie en 1871, il avait été remis en état, avant qu’un nouvel incendie en 1880 n’impose une reconstruction agrémentée de nouvelles statues. On y joua des pièces de théâtre et des opérettes. En 1906, le nouveau maire de Lyon Édouard Herriot nomma à sa tête Charles Moncharmont, un homme de trente-six ans qui eut pour tâche d’honorer un cahier des charges conséquent. Jusqu’à sa mort en février 1941, il fit avec succès alterner tragédie, vaudeville, comédie, mélodrame et tours de chant. Dans le même mouvement, il créa les Samedis littéraires, les Matinées classiques et une compagnie spécifique pour l’opérette.

Après un bref intermède assuré par sa veuve, et un contrat renouvelé entre le théâtre et la municipalité qui précisait entre autres dispositions que le directeur devait « être français et non juif », ce fut au tour de Charles Gantillon (1909-1967) de prendre à trente-deux ans la direction des Célestins. Pendant toute l’Occupation et bien au-delà, il marqua le théâtre de sa personnalité passionnée. Appuyé par Robert Proton de la Chapelle*, adjoint aux Beaux-arts de la mairie de Lyon et qui voulait en finir avec « l’être anonyme et sans personnalité » des Célestins, le directeur eut le soutien actif de Gaston Baty, un metteur en scène parisien très en vue replié sur Lyon. Celui-ci ouvrit la saison 1941 par une conférence qui développait sa conception personnelle du théâtre. Gantillon multiplia les initiatives pour rendre son théâtre attractif et tenter de lui donner un rang européen. La petite troupe du Rideau gris devint en octobre 1941 la Comédie de Lyon, animée par Louis Ducreux, André Roussin et Jean Mercure, eux aussi devenus lyonnais par la force des choses. Les Célestins furent le lieu privilégié pour accueillir nombre d’acteurs de la Comédie française, Pierre Dux et Louis Seigner entre autres. Des liens plus étroits furent noués avec le public en jouant hors les murs, en accompagnant les représentations d’un commentaire critique, en s’ouvrant aux jeunes spectateurs, lycéens, étudiants, et aussi aux ouvriers à travers des séances gratuites ou données au profit des prisonniers. Le théâtre assura une fonction de salle polyvalente, en accueillant des conférences ou encore des opérettes, données par une troupe de 8 acteurs et 22 musiciens. À lui seul, il couvrit plus de la moitié des spectacles dramatiques, tous genres confondus, et les années 1941 et 1942 enregistrèrent même les trois quarts des programmations. Mais les déboires financiers s’accumulèrent et, beaucoup plus tard (1967), ils conduisirent Gantillon au suicide.  

Au cours des années qui précédèrent la guerre de 1914, l’abbé Louis-Anthelme Boisard avait engagé l’extension d’une école professionnelle catholique rue Victorien-Sardou, pour y créer la salle de spectacles François Coppée susceptible d’accueillir des activités sportives et culturelles ouvertes aux milieux populaires. Le nom de François Coppée (1842-1908) n’avait pas été choisi au hasard : il entendait rendre hommage à ce poète parnassien, dramaturge et romancier français, surnommé « le poète des humbles ». Boisard confia l’entreprise aux abbés Lamache et Charavay, auteurs d’un drame mystère, Les Martyrs de Lyon. Le second, très entreprenant, contribua à faire sortir la rive gauche de sa réputation faubourienne : un public de centre ville, catholique et conservateur n’avait pas tardé à fréquenter la salle. Suzette Guillaud, fondatrice de la Compagnie des Spectacles d’Art libre, obtint avec l’appui d’Édouard Herriot, le privilège contractuel des représentations. La troupe (qui avait commencé salle Molière), s’installa rue Victorien-Sardou, où elle se produisit pendant toute l’Occupation. Son programme varié puisait dans les pièces religieuses comme celles de Charavay, ou encore de Claudel : quelques années auparavant, en 1936, celui-ci était parvenu à faire jouer son Annonce faite à Marie à Lyon, qu’il considérait désormais comme sa « ville d’adoption ». Suzette Guillaud s’était alors chargée de la mise en scène dans la salle du conservatoire, quai de Bondy, dans des décors qu’avait signés Pierre Combet-Descombes. Des pièces classiques (Molière, Racine, Musset) furent également montées dans la salle François-Coppée, ainsi que des comédies de Bourdet, Flers ou Géraldy. La salle voulut abriter des divertissements familiaux, « honnêtes et sains », à l’opposé de toute vulgarité. Les Scouts de France, les Croix de feu, la Milice et la Wehrmacht y pratiquèrent aussi quelques activités parfois plus bruyantes, ce qui valut à la Compagnie des Spectacles d’Art libre quelques démêlés avec la Résistance une fois Lyon libérée. Francisque Charavay mourut en 1956, les lieux furent vendus à un marchand de vin. Puis la salle fut rasée et remplacée par les immeubles impersonnels que l’on voit aujourd’hui.

Le théâtre municipal de Villeurbanne fonctionnait depuis 1934. Il héritait de la salle de spectacle intégrée au Palais du travail. Ce bâtiment imposant avait été imaginé par le maire socialiste Lazare Goujon, pour être un lieu de diffusion populaire de culture, de laïcité, de médecine, d’hygiène et même de restauration. La salle de 1500 places, d’abord polyvalente, s’était rapidement spécialisée dans l’opérette. On vit s’y produire une troupe permanente de musiciens, chanteurs, choristes, danseurs, et des artistes parisiens et étrangers y furent régulièrement invités. En 1938, Paul Camerlo avait succédé à la direction de Claude Charmat. Pendant l’Occupation, la programmation s’émancipa progressivement de l’opérette et on put y voir des comédies, des revues et des pièces étrangères.


Sources : Serge Added, « Gaston Baty, ou les ambiguïtés d’un combat artistique sous l’Occupation », in Théâtre et spectacles hier et aujourd’hui, Éd. du C.T.H.S., 1991, p. 389-403 ; Jacques Charon, Moi, un comédien, Albin Michel, 1975 ; Gérard Corneloup, « Théâtre des Célestins », in Dictionnaire historique de Lyon, Éd. Stéphane Bachès, 2009, p. 1285-1289 ; Robert de Fragny [Proton de la chapelle], 50 ans de vie culturelle à Lyon 1924-1977, Éd. SME-Résonances, préface de Marcel Landowski, 1982 ; Jeanyves Guérin (éd.), Le Théâtre français des années noires 1940-1944, Presse de la Sorbonne Nouvelle, 2015 ; « La salle François Coppée » Rive gauche, revue de la Société d’étude d’histoire de Lyon, rive gauche, n° 144, mars 1998, p. 19-24 ; http://www.memoire.celestins-lyon.org/index.php/Histoire.

(M. P. Schmitt)

 

Les Célestins (Gaspard André)  
Le Palais du travail (Môrice Leroux)               

vendredi 14 avril 2023

Cinéma

 Films américains vs films français

Un recensement précis des programmes parus dans la presse permet d’établir que 1434 films différents furent projetés dans les 36 principales salles de Lyon entre janvier 1940 et août 1944. Ce qui signifie qu’un spectateur lyonnais aurait pu aller au cinéma  tous les jours pendant toute la durée de la guerre sans voir deux fois le même film. Ce comptage global cache de grandes disparités :

603 films en 1940 

631 en 1941

541 en 1942

419 en 1943

64 en janvier-août 1944

Le total est supérieur à 1434, beaucoup de films ayant été projetés deux voire trois années de suite. La suppression des séances doubles, les fermetures hebdomadaires obligatoires, les couvre-feux, la pénurie d’électricité explique la baisse après 1941, progressive puis brutale.

Le chiffre de 1434 devient moins impressionnant quand on constate que seuls 20% de ces films ont été produits entre 1940 et 1944 : il n’y avait en moyenne que six nouveautés par mois. On resservait au public lyonnais beaucoup de films d’avant la guerre : 910 produits entre 1936 et 1939 et même 236 datant de 1935 ou avant. Ce qu'on regardait alors, ce n'était pas un « cinéma de Vichy » mais bien toujours celui de la IIIe République. On peut faire l’hypothèse que cette situation a pu participer à la constitution d’une certaine cinéphilie dans la mesure où les spectateurs avaient pour la première fois dans l’histoire du 7e art, la possibilité (et l’obligation) de revoir massivement des films anciens.

Une autre particularité importante de cette abondante offre de temps de guerre est la césure d’octobre 1942. En 1940, 266 films hollywoodiens avaient été projetés à Lyon (soit 44% contre 50% de films français), en 1941 cette proportion s’était accrue jusqu’à 55% du fait de la désorganisation provisoire de la production française. En 1942, malgré l’entrée en guerre de l’Allemagne contre les États-Unis (le 11 décembre 1941), plus de 200 films américains furent encore au programme des salles lyonnaises. Mais l’importation s’était tarie : seuls deux de ces films avaient traversé l’Atlantique après 1939 (Les As d’Oxford avec Laurel et Hardy, et Capitaine Casse-Cou avec Victor Mature, distribués aux États-Unis par United Artists en février et août 1940, respectivement). Et surtout, quatre semaines avant l’invasion de la Zone Sud par l’Allemagne, les films américains furent brutalement interdits. Le 15 octobre, on pouvait encore voir Johnny Weissmuller et Maureen O’Sullivan à l’Alhambra, Robert Taylor et Victor McLaglen au Bellecour, John Garfield au Gloria, Carole Lombard et Cary Grant au Modern’ 39. Le lendemain, ils avaient tous disparu sans crier gare et fait place nette pour Françoise Rosay, Jean-Louis Barrault, Albert Préjean, Ginette Leclerc, Charles Trenet, Michèle Morgan.…  Ce fut dès lors ce qu’il est convenu d’appeler « l’âge d’or du cinéma français », expression qui, sans préjuger de leur qualité, rend compte de la part de marché des productions hexagonales : 49% en 1942, 76% en 1943.

L’éclipse totale des films américains jusqu’à la fin de la guerre n’empêcha pas les Français de continuer à se passionner, comme si de rien n’était, pour la vie de stars désormais invisibles, Un exemple, parmi d’autres, de ce décalage est le compte rendu de la cérémonie des Oscars de 1941. Le Salut Public informe ses lecteurs que Ginger Rogers, James Stewart, John Ford et le film Rebecca ont reçu des statuettes d’or à l’occasion de « l’événement mondain le plus sensationnel de l’année ». Or ces mêmes lecteurs devront attendre juillet 1946 pour voir Ginger Rogers dans Kitty Foyle ; avril 1947 pour voir James Stewart dans Philadelphia Story ; mai 1947 pour Rebecca, et décembre 1947 pour les Raisins de la colère.

 Source : Lyon Soir

 

Lyon Soir, 2 janvier 1941


dimanche 2 avril 2023

Presse

La presse quotidienne

Selon un rapport commandité en décembre 1940 par le Service de presse et de publicité du ministère des finances, il y avait alors 134 publications périodiques éditées et imprimées dans le département du Rhône, qui se répartissaient ainsi :

·      Quotidiens                      13

·      Bihebdomadaires            2

·      Hebdomadaires             26

·      Bimensuels                     12

·      Mensuels                         58

·      Bimestriels                      10

·      Trimestriels                       8

·      Semestriels                        2

·      Irréguliers                          3

Parmi les quotidiens, il convient de distinguer les 7 titres proprement lyonnais des 6 journaux « repliés » (Paris-Soir, L’Action française, Le Temps, Le Figaro, Le Journal et L’Effort), hébergés par les rédactions et les imprimeries de la presse locale. Celle-ci était dominée Le Progrès, avec ses 300 000 lecteurs, dont 40 000 abonnés, et Le Nouvelliste (150 000 lecteurs, dont 40 000 abonnés). Venaient ensuite Lyon républicain (70 000/8 000), Le Soir de Lyon (30 000), Lyon-Soir (25 000/500) et Le Nouveau Journal (16 000/ 5 000), sans oublier Wiarus Polsky qui tirait à 7 000 exemplaires.

Lyon-Soir fut le titre adopté entre septembre 1936 et le mars 1942 par Le Salut public, un journal fondé en mars 1848 par des républicains lyonnais, mais qui ne tarda pas à se rallier à l’Empire et fut pendant son quasi-siècle d’existence un journal conservateur. Son imprimerie, 71, rue Molière accueillit l’Action française en 1940. La diffusion du Salut public était plus étroitement lyonnaise et son tirage nettement inférieur à celui du Progrès, mais après que ce dernier se fut sabordé le 12 novembre 1942, il gagna en importance jusqu’à sa disparition le 23 août 1944. Tous les journaux qui avaient continué de paraître après l’invasion de la zone Sud par les Allemands furent interdits à la Libération, tels Le Nouvelliste (dont les opinions étaient qualifiées de « nationales modérées catholiques » par les autorités) et Lyon républicain (« radicales socialisantes »). Mais le Salut public ne s’était pas contenté d’un collaborationnisme tiède, ni même du pétainisme radical qui avait été sa ligne éditoriale pendant l’Occupation : dans ses derniers numéros (19 juillet, 28 août 1944), il finit par faire l’éloge de la Waffen SS, un corps d’élite qui « met en relief les qualités de force et de courage de ses ancêtres » et qui « combat pour la construction d’un ordre nouveau », et il salua la jeunesse de France qui, en engageant elle aussi ses élites dans la Waffen SS, « maintient dignement nos traditions ».

Le président du Conseil d’administration était Humbert  Isaac (1878-1975) ; le directeur général, Alfred Meysson ; le rédacteur en chef, Martin Basse (SP, 12 janvier et 1er juin 1941). Martin Basse, Henri d’Hennezel et Louis Rousselon, tous trois académiciens de Lyon, s’occupaient d’histoire, de littérature et de beaux-arts, respectivement ; Henri Collet tenait la rubrique cinéma ; Lucien-Farnoux-Reynaud, un maurassien frais émoulu du Crapouillot, celle du théâtre. Louis de Jarine, venu de l’Action française, s’intéressait aux dialectes et au culte de la patrie… Malgré l’interdiction de leur journal, ces hommes ne semblent pas avoir été inquiétés outre-mesure à la Libération. Basse fut secrétaire général de la classe des lettres de l’Académie de Lyon* de 1943 à 1961, et même son président en 1962 ; une rue de Caluire honore sa mémoire, non loin de la rue Jean Moulin et de l’avenue Général de Gaulle, l’homme dont Lyon Soir savait salué la condamnation à mort (« l'heure de la justice a enfin sonné », 3 août 1940).


Sources : https://www.lectura.plus/2996-le-salut-public.html ; AD de Lyon, 45w83

Le siège du Salut public, 71, rue Molière