mercredi 25 octobre 2023

Sports

 Le ski

Sous Vichy, la montagne et les Alpes en particulier jouirent d’un grand prestige, exalté par l’idéal de pureté que promouvait le régime. Mais les sommets alpins étaient devenus encore plus inaccessibles et plus désirables. Un communiqué de l’Inspection du Travail du 4 août 1940 stipulait en effet que les congés payés rétablis « ne seront donnés que s’ils sont pris sur place afin de ne pas accroître les difficultés de la circulation ». On devait donc se contenter des reportages richement illustrés que les magazines consacraient à la beauté de la Meije ou du massif de Belledonne. En 1941, on pouvait voir sur les écrans lyonnais Hymne à la neige (Liebesbriefe aus dem Engadin), Trois hommes dans la neige (Paradise for Three) situé en Autriche, La Neige sur les pas d’André Berthomieu, donc l’action se déroule en partie au Grand Saint-Bernard, ou encore La Fille au vautour qui montrait de « bien belles photographies des Alpes tyroliennes ». Paru la même année, Premier de cordée, le roman de Roger Frison-Roche, remporta le Grand prix de la littérature sportive, avant d’être porté au cinéma par Louis Daquin. Le Club Alpin organisa, le 29 février 1944, un grand gala pour la première vision du « film tant attendu ». L’alpinisme est l’école du courage, de la solidarité, voire du sacrifice. Plus concrètement, l’hospitalité des voisins helvètes permettait à des centaines de petits Lyonnais d’échapper un peu chaque année aux effets délétères de la ville et de respirer l’air des cimes.

Le ski alpin avait quant à lui un statut incertain. Certes Émile Allais (1912-2012) était une gloire nationale. Triplement médaillé aux championnats du monde de Chamonix en 1937 grâce à « la méthode française » (skis parallèles), le champion avait mis fin à la suprématie autrichienne. Son style et sa tenue (il fut le premier à adopter les fuseaux dessinés par le tailleur mégevan Armand Allard) portaient haut l’élégance à la française. Le Commissariat aux sports de Vichy créa en 1943 à L’Alpe d’Huez une École nationale de ski destinée à perpétuer cette excellence.

Mais le ski restait un produit d’importation, associé qui plus est aux loisirs imprudemment accordés à tous les Français par le Front populaire, sans considération des conséquences. Un documentaire projeté au Chanteclerc, Les Bolides de la neige (Louis Stein, 1940), se moque de l’engouement parisien pour les sports d’hiver. Le Salut public déplore que Megève, « particulièrement connue des Lyonnais », avec « ses trois bons petits hôtels et une cinquantaine de chalets », Megève, naguère « paradis estival pour les enfants » et « les familles heureuses de respirer un peu d’air pur dans les deux sens du terme », Megève ait connu un développement outrancier à mesure que le ski « se vulgarisait ». Les installations sont désormais serrées les unes contre les autres ; les amateurs de calme dans le cadre des neiges ont fui ; la ville a gagné la montagne. Comment notre bonne Savoie a-t-elle pu être ainsi pervertie ?

Il a bien fallu que le mal vienne d’ailleurs, peut-être aussi d’une publicité tapageuse pour que notre jeunesse s’y laisse prendre au cours des années trop faciles.

Le journaliste espère que les mesures récemment prises par les autorités contre les « boîtes à ribouldingue » permettront le retour de la tranquillité et des vertus montagnardes. En attendant, les skieurs lyonnais purent profiter à domicile d'hivers particulièrement enneigés (soixante-dix jours consécutifs de neige et de glace en 1941-1942). Le tramway de Chantemerle les conduisait à un quart d’heure de marche du mont Thou, où il pouvait goûter aux saines joies d’un sport rendu particulièrement hygiénique et économique par l’absence de night-clubs… et de remontées mécaniques.

 

Sources : La Vie lyonnaise, « Le ski dans les monts du Lyonnais (n° 954, décembre 1940, et 955, janvier 1941), « Le Bacon de l’Oisans », n° 961, avril 1941), « En face du Mont Blanc » (n° 967, juin 1941), « Une nouvelle manifestation de la générosité suisse » (n° 989, avril 1942), « Les Grandes Rousses » (n° 993, juin 1942) ; « Pauvre Megève », Le Salut public, 11 février 1942.

 

mardi 24 octobre 2023

Littérature

 Résistant et poète : René Leynaud

Étrange et tragique destin que celui de René Leynaud (1910-1944), figure de la Résistance lyonnaise et poète foudroyé. Né dans le quartier de Vaise, c’est au bas de la Croix-Rousse qu’on le trouve quand éclate la guerre, au 6 de la rue de la Vieille Monnaie, qui le 9 juillet 1945 prendra le nom de René-Leynaud. Élève du lycée Ampère puis étudiant en droit, il est mobilisé en 1939 et participe aux batailles de Lorraine et de Belgique (cela lui vaudra la médaille militaire), avant de gagner l’Angleterre depuis Dunkerque dans des conditions extrêmement périlleuses. Rentré à Lyon, il se tourne  vers le journalisme et devient rédacteur permanent du Progrès, jusqu’à ce que le journal se saborde à la fin de 1942. Il prend fait et cause pour la Résistance (on lui décernera la médaille de la Résistance) et s’engage dans le mouvement Combat, dont il devient le dirigeant local au sein du Comité national des journalistes clandestins. C’est à ce titre qu’il reçoit chez lui Albert Camus lors de ses voyages en région lyonnaise. Lequel s’en souviendra dans son hommage à Leynaud (v. plus bas) et en lui dédiant ses Lettres à un ami allemand (1945). C’est chez lui que Camus lit le Malentendu, devant deux autres amis résistants, Michel Pontremoli et Francis Ponge. C’est le moment où ce dernier rédige une chronique roannaise quotidienne pour le Progrès, une couverture commode pour dissimuler ses activités résistantes. Probablement à la suite d’une dénonciation, il est arrêté le 16 mars 1944 par la Milice place Bellecour, à quelques dizaines de mètres du lieu où Gilbert Dru et quatre autres patriotes seront exécutés un mois et demi plus tard. Grièvement blessé tandis qu’il tente de s’enfuir, il est livré aux Allemands, hospitalisé, interné au fort Montluc, torturé par Klaus Barbie, avant d’être conduit et abattu à Villeneuve dans la Dombe.

Cette courte biographie serait gravement lacunaire, si on passait sous silence que ce journaliste et patriote était en même temps un poète, qui attendait que son pays soit libéré pour se donner pleinement à l’écriture poétique. Il reste des traces de ses poèmes, suffisantes pour que Camus les préface et que Ponge rende hommage à son ami dans « Baptême funèbre » (inséré plus tard dans Lyres) : en 1947 chez Gallimard paraissent ainsi Poèmes posthumes. Mais ni la critique littéraire, ni l’Université ne se sont sérieusement souciées de René Leynaud, en dépit de la publication de cette courte plaquette. Cependant, dans un article resté inédit de 2010, Jean-Yves Debreuille proposa les noms de poètes qui l’évoquent parfois, mais auxquels il ne s’est jamais rallié : Char, Tardieu, Ponge, les surréalistes, les symbolistes, Apollinaire ou Valéry. Debreuille établit alors une cohérence de valeurs et d’émotions qui sous une forme éclatée cherchent à se dire : l’émerveillement devant la nature, la douleur d’être, l’amour des mots qui pourtant finissent par trahir, l’évanouissement de ce qu’on aime, l’espérance d’un accord avec soi-même et d’une délivrance. Son écriture l’aurait vraisemblablement conduit vers le mysticisme, s’il n’avait été assassiné à trente-quatre ans et s’il avait pu, une fois son pays et sa ville libérés du joug fasciste, revenir à la quête poétique restée indéfectiblement sa « passion profonde ».

 

Sources : René Leynaud, Poésies posthumes, avec une préface d’Albert Camus, Gallimard, 1947 ; René Leynaud, Poésies posthumes, édition franco-allemande, 1995 ; Jean-Yves Debreuille, « La Poésie de René Leynaud », inédit, 2010 ;  Pierre Bonnaud, « Leynaud, René Eugène »

(M. P. Schmitt)

 

6, rue René Leynaud

dimanche 22 octobre 2023

Sports

 Le ski

Sous Vichy, la montagne et les Alpes en particulier jouirent d’un grand prestige, exalté par l’idéal de pureté que promouvait le régime. Mais les sommets alpins étaient devenus encore plus inaccessibles et plus désirables. Un communiqué de l’Inspection du Travail du 4 août 1940 stipulait en effet que les congés payés rétablis « ne seront donnés que s’ils sont pris sur place afin de ne pas accroître les difficultés de la circulation ». On devait donc se contenter des reportages richement illustrés que les magazines consacraient à la beauté de la Meije ou du massif de Belledonne. En 1941, on pouvait voir sur les écrans lyonnais Hymne à la neige (Liebesbriefe aus dem Engadin), Trois hommes dans la neige (Paradise for Three) situé en Autriche, La Neige sur les pas de Berthomieu, donc l’action se déroule en partie au Grand Saint-Bernard, ou encore La Fille au vautour qui montrait de « bien belles photographies des Alpes tyroliennes ». Paru la même année, Premier de cordée, le roman de Roger Frison-Roche, remporta le Grand prix de la littérature sportive, avant d’être porté au cinéma par Louis Daquin. Le Club Alpin organisa, le 29 février 1944, un grand gala pour la première vision du « film tant attendu ». L’alpinisme est l’école du courage, de la solidarité, voire du sacrifice. Plus concrètement, l’hospitalité des voisins helvètes permettait à des centaines de petits Lyonnais d’échapper un peu chaque année aux effets délétères de la ville et de respirer l’air des cimes.

Le ski alpin avait quant à lui un statut incertain. Certes Émile Allais (1912-2012) était une gloire nationale. Triplement médaillé aux championnats du monde de Chamonix en 1937 grâce à « la méthode française » (skis parallèles), le champion avait mis fin à la suprématie autrichienne. Son style et sa tenue (il fut le premier à adopter les fuseaux dessinés par le tailleur mégevan Armand Allard) portaient haut l’élégance à la française. Le Commissariat aux sports de Vichy créa en 1943 à L’Alpe d’Huez une École nationale de ski destinée à perpétuer cette excellence.

Mais le ski restait un produit d’importation, associé qui plus est aux loisirs imprudemment accordés à tous les Français par le Front populaire, sans considération des conséquences. Un documentaire projeté au Chanteclerc, Les Bolides de la neige (Louis Stein, 1940), se moque de l’engouement parisien pour les sports d’hiver. Le Salut public déplore que Megève, « particulièrement connue des Lyonnais », avec « ses trois bons petits hôtels et une cinquantaine de chalets », Megève, naguère « paradis estival pour les enfants » et « les familles heureuses de respirer un peu d’air pur dans les deux sens du terme », Megève ait connu un développement outrancier à mesure que le ski « se vulgarisait ». Les installations sont désormais serrées les unes contre les autres ; les amateurs de calme dans le cadre des neiges ont fui ; la ville a gagné la montagne. Comment notre bonne Savoie a-t-elle pu être ainsi pervertie ?

Il a bien fallu que le mal vienne d’ailleurs, peut-être aussi d’une publicité tapageuse pour que notre jeunesse s’y laisse prendre au cours des années trop faciles.

Le journaliste espère que les mesures récemment prises par les autorités contre les « boîtes à ribouldingue » permettront le retour de la tranquillité et des vertus montagnardes. En attendant, les skieurs lyonnais purent profiter à domicile d’un hiver 1940-1941 particulièrement enneigé. Le tramway de Chantemerle les conduisait à un quart d’heure de marche du mont Thou, où ils pouvaient goûter aux saines joies d’un sport rendu particulièrement hygiénique et économique par l’absence de night-clubs… et de remontées mécaniques.

 

Sources : La Vie lyonnaise, « Le ski dans les monts du Lyonnais (n° 954, décembre 1940, et 955, janvier 1941), « Le Bacon de l’Oisans », n° 961, avril 1941), « En face du Mont Blanc » (n° 967, juin 1941), « Une nouvelle manifestation de la générosité suisse » (n° 989, avril 1942), « Les Grandes Rousses » (n° 993, juin 1942) ; « Pauvre Megève », Le Salut public, 11 février 1942.

 

mardi 10 octobre 2023

Alimentation

 Se promener au Parc de la Tête d’Or

Depuis le milieu du XIXe siècle, la ville offre aux familles, aux amoureux et aux philosophes solitaires la possibilité de se promener dans les allées majestueuses du Parc de la Tête d’or. Le préfet Claude Marius Vaÿsse (1799-1864) avait souhaité en effet faire de ce lieu pour les Lyonnais « la campagne de ceux qui n’en ont pas ». Il avait engagé pour cela en 1855 de considérables travaux de terrassement et le creusement d’un lac. Le chantier fut achevé en juillet 1858 et, en 1940, le Parc figure parmi les lieux les plus plaisants de Lyon. À l’agrément de la flânerie, s’est joint un souci sportif, puisqu’un vélodrome fut construit en 1894. La pédagogie n’était pas absente du projet, puisqu’on prenait soin des essences rares et des plantes dans les serres. Et pas davantage l’intention politique : marquée par son ambition coloniale, l’Empire et la Troisième République avaient encouragé sur le sol national la création de zoos, susceptibles de satisfaire les rêveries exotiques des petits et des grands, et aussi de flatter la fierté nationale d’un pays maître de tant de contrées extraordinaires. C’est ainsi que la municipalité vota en 1865 la construction d’une partie zoologique. Bientôt, les fauves et les singes derrière leurs barreaux s’habituèrent à regarder passer les badauds, parmi lesquels ils purent distinguer au début de l’été 1940 des uniformes vert-de-gris.

Car la donne avait changé. Dès le mois de juin, les restrictions imposées par l’envahisseur allemand posèrent la question de savoir s’il fallait continuer à nourrir une ménagerie, alors même que le ravitaillement de la population devenait difficile et parfois dramatique. L’association des Amis du Parc, comme la Société Protectrice des Animaux, créée et reconnue d’utilité publique au siècle précédent et dont une antenne était installée à Lyon depuis 1853, veillaient à ce que les pensionnaires du zoo ne soient pas les victimes innocentes des conflits humains. Beaucoup se souvenaient que lors du siège de Paris soixante-dix ans plus tôt, on avait mangé les deux pachydermes pensionnaires au jardin des Plantes, ainsi que les autres animaux à la chair comestible. Pouvait-on dans ces conditions compter sur le soutien d’une population qui avait vu par centaines ses pères, fils, amis embarqués vers les stalags outre-Rhin ? Allait-elle s’émouvoir de la captivité des panthères, des crocodiles ou de l’éléphant Loulou, venu du Cambodge et qui était un don d’Édouard Herriot ? La curiosité enthousiaste qui avait accompagné, année après année, l’arrivée des singes, oiseaux exotiques, crocodiles, ours et félins était désormais bien loin.

Que faire ? Interrogé par Le Salut public, M. Peytavin, chef vétérinaire du zoo, se voulut rassurant en arguant du fait que les animaux n’étaient guère menacés, car ils savaient rester sobres, que les cygnes et les canards par exemple avaient une grande faculté d’adaptation. D’ailleurs, les viandes qui étaient servies aux carnassiers étaient impropres à la consommation humaine. Certains suggérèrent de prêter les chèvres, les mouflons et même le lama, à des éleveurs qui sauraient s’en occuper... Mais d’autres firent remarquer que les singes, amateurs au même titre que les humains de pommes de terre et de fruits, souffraient particulièrement de la raréfaction de ces végétaux. En tous cas, le Salut public se plut à faire remarquer que la nourriture des animaux importait moins que leur logement indécent, et qu’il fallait rester vigilant quant aux maladies dont ils pouvaient être affectés. Pour alerter la population sur ces questions graves tout en respectant la vie animale, on lança l’idée d’une « journée des animaux », sur le modèle de la « Journée mondiale des animaux » que les Suisses avaient mise sur pied. La formule fit long feu.

Sources : « Que deviennent nos animaux du Parc », Le Salut public, 11 octobre 1940 ; Dictionnaire historique de Lyon, Éditions Stéphane Bachès, Lyon, 2010.

(M. P. Schmitt)


jeudi 5 octobre 2023

Sport

Tola Vologe

Anatole Vologe est né en 1909 en Lituanie. Sa famille juive fuit les pogroms de l’empire russe et s’installe à Paris avant 1914. Dès 1928, le jeune Tola se distingue dans plusieurs domaines au sein du Stade français (tennis de table, athlétisme et surtout hockey sur gazon). Dans ce dernier sport il fut capitaine de l’équipe de France et participa aux jeux olympiques de 1936. Contrairement à ce qu’on lit parfois, il n’a jamais détenu le record de France du 400 mètres plat, mais il fut un coureur d’excellent niveau, champion de France du 4x400 mètres avec son club.

Démobilisé en juin 1940, il comprend qu’une seconde émigration est à l’ordre du jour et il débarque à Lyon, au 12 rue Lamartine, dans le quartier de Montchat. Il s’inscrit aussitôt au LOU (Lyon Olympique Universitaire), club omnisport où il continue à jouer au hockey. Le compte rendu d’un match perdu contre le Stade de Lausanne en novembre 1941 signale la présence, dans la ligne d’avants lyonnaise, de « Vologe toujours très bruyant ». Divers témoignages indiquent en effet que la discrétion n’était pas sa qualité première. Il participe encore en mars 1942 à une rencontre entre la Suisse romande et la France (zone libre).

Il entraîne et préside la section d’athlétisme du LOU, qui accueille plusieurs internationaux regroupés à Lyon. En septembre 1943, on apprend que « le dirigeant olympien Vologe est suspendu pour 3 ans » par la Fédération Française d’Athlétisme. La raison invoquée est « l’intempérance de langage vis-à-vis du Comité Lyonnais ». Vologe a simplement ignoré cette sanction et continué ses activités d’entraîneur.

Il rejoint le réseau Sport Libre, issu de la Fédération Sportive et Gymnique du Travail (FSGT), qui dénonce la collaboration de ladite FSGT avec le régime de Vichy et les discriminations qui frappent les sportifs juifs. Il cache des réfractaires au STO. Au LOU et à Sport Libre, il est proche d’Antonin « Tony » Bertrand (futur entraîneur national d’athlétisme et adjoint aux sports de la ville de Lyon). Le dimanche 21 mai 1944, les deux hommes organisent un meeting national d’athlétisme au stade des Iris.

Trois jours plus tard, mercredi 24 mai, Vologe est arrêté par la milice dans un bar de la rue Bellecordière. Remis à la Gestapo et enfermé au fort Montluc, il est abattu quelques jours après, au cours d’une prétendue tentative d’évasion. La rubrique « Funérailles de Demain » du Salut public du 9 juin indique laconiquement : « Institut Médico-légal : Anatole Vologe 35 ans, 7 h. ».

 

Sources : Gilles Dhers, « Tola Vologe, athlète au cœur de Lyon », Libération, 6 juin 2020 ; « Tola Vologe », Wikipédia ; Nicolas Kriss, « Le réseau Sport libre et la persécution des sportifs juifs sous l’Occupation. La Résistance face à l’antisémitisme d’État dans le sport », in Georges Bensoussan, éd., Sport, corps et sociétés de masse, Armand Colin, 2012, p. 175-182 ; Le Salut public, 19 novembre 1941, 26 mars et 2 novembre 1942, 22 février et 15 septembre 1943, 19 mai et 9 juin 1944.

 

 

Tola Vologe devant le stade de Gerland

© CHRD, fonds Tony Bertrand

lundi 2 octobre 2023

L'ordre public

  Juin 40 : première occupation

Les semaines qui suivirent le lancement de la Blitzkrieg le 10 mai 1940 furent le théâtre de bouleversements pour la France entière comme pour Lyon qui, dans un début de panique, se vida en quelques jours de la moitié de sa population, alors qu’affluaient des milliers de réfugiés venus du nord. Une première occupation par les troupes ennemies, composées surtout d’Autrichiens et de Bavarois, eut lieu le 19 juin et se mit en place en un temps record, selon un scénario fixé par les Allemands de longue date, et qui n’aurait pu se réaliser sans des complicités intérieures.

Le 18 juin, Lyon fut déclarée « ville ouverte ». Les colonnes motorisées de la Wehrmacht arrivèrent par le nord de la ville. Au niveau de Caluire, un petit groupe d’hommes tenta en vain de ralentir leur progression. Parmi eux se trouvait le jeune docteur Dugoujon, chez qui trois ans plus tard furent arrêtés Jean Moulin et plusieurs chefs de la Résistance. Plus loin, au carrefour où commence la grande rue de la Croix-Rousse, les Allemands durent à nouveau négocier. Finalement, ils descendirent sans difficulté la colline en direction du centre-ville.

Les choses s’organisèrent de façon rapide et efficace, sans incidents majeurs. Le désormais « occupant » planifia la situation à plusieurs niveaux. En premier lieu, il s’agissait pour lui d’assurer sa sécurité et de marquer visiblement sa toute-puissance. Des oriflammes à croix gammée furent accrochées aux balcons de l’Hôtel de ville et de la Préfecture, l’heure légale fut avancée et réglée sur « l’heure de Berlin ». Le taux du mark augmenta fortement, ce qui ne déplut pas aux commerçants chez qui allèrent s’approvisionner en masse les soldats du Reich, ni aux prostituées qui virent grossir leur clientèle. On ferma les salles de spectacle, un couvre-feu jusqu’à 21 heures fut décrété. Des soldats en armes furent placés en sentinelles aux carrefours, ponts, gares et bâtiments publics. La place Bellecour se transforma en parking pour le matériel militaire, les troupes furent hébergées dans les casernes ou installèrent leur campement place des Terreaux. Les milliers de soldats français qui n’avaient pas reçu l’ordre de déclencher une contre-offensive, furent faits prisonniers dans la caserne de la Part-Dieu ; ils n’attendirent pas longtemps avant d’être envoyés dans les stalags outre-Rhin. L’occupant s’employa néanmoins, sans grand succès, à donner à son invasion un caractère détendu et presque festif, en s’asseyant aux terrasses des cafés, en faisant jouer ses fanfares sur les places et dans les artères de la ville. Des mesures plus dissuasives furent prises : six notables, et non des moindres, furent désignés comme otages, confinés dans la préfecture, invités à appeler la population au calme et condamnés à être exécutés en cas d’agression caractérisée contre les troupes allemandes : Édouard Herriot, maire de Lyon ; Émile Bollaert, préfet du Rhône ; Pierre Gerlier, cardinal archevêque de Lyon ; Georges Cohendy, premier adjoint au maire de Lyon ; Paul Charbin, président de la chambre de commerce du Rhône ; Maurice Vicaire, secrétaire général du Cartel des Anciens combattants ; Marius Vivier-Merle, secrétaire de l’Union départementale des Syndicats Confédérés du Rhône. Le confinement ne dura pas longtemps : le général Gotthard Henrici, nommé commandant de la ville de Lyon et qui avait pris ses quartiers à l’Hôtel du gouverneur militaire, avenue du maréchal Foch, autorisa les otages à rentrer chez eux dès le 22 juin. Déjà s’engagèrent les premières tractations pour placer aux postes-clefs de la cité des hommes sûrs, fidèles au maréchal Pétain qui officiellement venait d’entrer dans la collaboration. Une vie à peu près normale reprit dès que fut signé l’armistice du 25 juin. Personne ou presque n’avait entendu parler du général de Gaulle ou de son « appel ». Les Lyonnais retournèrent au café, on vit à nouveau des journaux dans les kiosques, les cinémas rouvrirent leurs portes aux civils (Orage avec Charles Boyer et Michèle Morgan au Chateclair le 30 juin), les transports et la poste se remirent à fonctionner (mais le téléphone resta interdit). Les écoliers reprirent le chemin de l’école le 1er juillet. Les épreuves écrites du baccalauréat débuteront bien le 18 juillet.

Pourtant il y eut plus grave : le pillage économique de la ville et de sa région avait commencé, soigneusement planifié et mis au service de la politique générale du Reich, qui visait à faire de la France une sorte de colonie sans autonomie, restructurée comme un grenier agricole. Entourée de territoires d’élevage et de cultures, riches en céréales, fruits et légumes, Lyon était idéalement placée pour tenir un rôle de ce type : c’est par tonnes que les denrées furent immédiatement acheminées vers l’Allemagne. Par ailleurs, les armes, engins et tenues militaires trouvées dans les forts ou les manufactures, furent réquisitionnées et immédiatement reversées dans la Wehrmacht.

Une fois ces différents points réglés, les Allemands quittèrent la ville sans heurts et sous la pluie à partir du 4. Les Lyonnais manifestèrent leur joie, soulagés en outre de savoir qu’ils ne feraient pas partie de la zone occupée. Ils connurent « la douce joie de revoir claquer au vent et bien haut le drapeau tricolore », entonnèrent ici ou là La Marseillaise. Mais la ville avait pris un visage nouveau, sombre, qu’elle garda dans ses grandes lignes pendant deux ans et demi, avant la deuxième occupation de novembre 1942, beaucoup plus dramatique.

 

Sources : Marcel Ruby, Résistance et Contre-Résistance à Lyon et en Rhône-Alpes, Éditions Horvath, Lyon, 1995 ; Gérard Chauvy, Lyon occupé, 1940-1944, Éditions lyonnaises d’art et d’histoire, Lyon, 2019 ; Le Salut public, 30 juin, 5 et 7 juillet 1940 ; ADR 45w118 : « Maintien de l’ordre et relation avec les autorités allemandes »

 [M. P. Schmitt]