Les conférences publiques
Les conférences ne sont plus aujourd’hui qu’une composante marginale de la vie culturelle d’une ville ; et elles portent rarement sur la littérature. Ce mode de transmission d’un savoir vulgarisé n’a pas survécu à la massification universitaire ; il a été largement remplacé par la radio ou la télévision. Tel n’était pas encore le cas dans les grandes villes françaises pendant l’Occupation, particulièrement à Lyon où il s’agissait d’activité dynamique, plutôt renforcée qu’affaiblie par les circonstances.
Les Lyonnais avaient chaque semaine le choix entre plusieurs conférences, annoncées dans la presse, à la suite des programmes des théâtres, des cinémas et des concerts. Elles ont lieu surtout en fin de semaine, le samedi et le dimanche après-midi (en « matinée ») ; plus rarement en semaine : le mercredi en soirée. Elles peuvent se tenir dans des salles qui ont une autre destination (salles de spectacle, églises, établissements d’enseignement), mais une dizaine de salles du centre ville leur sont principalement ou exclusivement consacrées. La gratuité ou des prix modiques sont de rigueur ; des réductions sont accordées aux étudiants. Il convient de réserver sa place dans les bonnes librairies lyonnaises (Lardanchet, Crozier, les Nouveautés, mais aussi chez Béal, Rabut), mais cela ne nous renseigne pas sur l’importance du public lors de manifestations culturelles que l’on imagine réservées à une petite frange de la population. Il faut s’en remettre aux indications de la presse qui parle toujours de salles combles et plus que combles : le 3 février 1943, Paul Creyssel, directeur de la propagande, s’adresse à « une salle Molière où près de quatre cents personnes n’avaient pu trouver place ».
Elles sont proposées épisodiquement par des organismes à vocations variées, tels le Centre d’études corporatives, la Légion française des combattants, l’Union catholique des voyageurs et représentants, l’Union régionale pour l’éducation civique et sociale de la femme, le Cercle Mermoz. Mais il existe aussi des sociétés entièrement ou principalement vouées à l’organisation de conférences. Ces sont les Heures, les Matinées de Lettres et d’Histoire, les Lamartiniens de Lyon et du Sud-Est, les Petites conférences et la Société des conférences. Cette dernière exerce un quasi-monopole sur le marché des grands noms, notamment les académiciens repliés : Henry Bordeaux, Paul Claudel, Louis Gillet, Paul Hazard, Émile Henriot, Jacques de Lacretelle, Louis Madelin, Charles Maurras, Wladimir d’Ormesson, André Siegfried. Paul Valéry au théâtre des Célestins le 16 juin 1943 pour la création de la Cantate du Narcisse. Les autres sociétés invitent soit des experts (médecins, avocats, militaires, scientifiques), soit des orateurs de notoriété locale (prêtres, professeurs : le chanoine Viollet, Mgr Gerlier, Joseph Hours, Jean Lacroix), soit des propagandistes officiels et officieux (Louis Hautecœur, Secrétaire général des Beaux-Arts en 1940 ; Paul Marion, Secrétaire général à l’information à partir d’août 1941). Marc Augier, rédacteur en chef de La Gerbe, et Jacques de Lesdain, rédacteur politique de l’Illustration, donnent une « Grande conférence » accompagnant la projection du film Face au bolchevisme au Pathé-Palace le 27 avril 1943. L’un et l’autre seront condamnés à mort par contumace en 1945.
Les sujets sont idéologiquement marqués. Si la part de pure propagande est assez faible, l’idéologie vichyste imprègne tous les sujets. Dans les conférences, s’exprime avec plus ou moins de conviction, plus ou moins d’opportunisme, une culture réactionnaire, vaguement, voire franchement, comme lorsque l’Association des Amis de l’Université invitent un René Gillouin à parler de « La démocratie contre l’État » ou que Paul Creyssel invite l’Europe à s’unir contre la menace des empires d’Amérique et d’Asie. Les conférences illustrent le « triptyque national » : le Travail (« La doctrine corporative et la révolution française actuelle », « Retour à la discipline », « Valeur divine des tâches quotidiennes »), la Famille (« Les familles chrétiennes, pierres vivantes de la maison française à restaurer », « Les ennemis de la famille : la littérature, la presse, le théâtre, le cinéma », « Héroïsme de la femme française ») ; la Patrie (« Où va la France ? », « Le sentiment de la France », « Les réveils français », « Du communisme apatride au nationalisme communautaire », « La France immortelle », « Unité française et communauté nationale ») ; ainsi que quelques autres thèmes vichystes : la Jeunesse (« Lyautey et la jeunesse », « La jeunesse et l’Église », « La jeunesse au service de la France », « L’étudiant et la formation des chefs »), la Terre (« La leçon des terriens », « Le retour à la terre », le christianisme (« La patrie et l’Église », « Le chrétien et les souffrances de la patrie », « Le chrétien au service de la France meurtrie », « La collaboration chrétienne au service de l’éducation nationale », « D’un élan unanime toutes les classes sociales confondues, le peuple de France bâtit ses splendides cathédrales »)
L’Histoire de France tient une grande place, mais pas n’importe quelle histoire : la monarchie (« Louis XIV. Le Grand Roi et le rayonnement littéraire et artistique de la France », Charlemagne, Henri IV), Jacques Cœur, Jeanne d’Arc (« À l’appel de Jeanne d’Arc »), Bonaparte, dont Pétain est l’héritier. La vie de celui-ci est le sujet de plusieurs conférences, dont l’une, aux Célestins, le 9 mars 1941, du susnommé Paul Creyssel, tout à fait « emballante », selon le Salut Public. La littérature est réduite à un étroit panthéon : Barrès (par Maurras), Corneille (par Robert Brasillach, le 17 avril 1943), Jammes, Lamartine, Pascal, Péguy, Villiers de l’Isle-Adam et surtout Mistral, qui avait été personnellement adoubé par le Maréchal dans une allocution de septembre 1940. Les colonies, l’empire et leurs héros modernes, sur terre, sur mer et dans les airs (Lesseps, Lyautey, « Le rôle obscur et glorieux de la marine française », « Une épopée française : Mermoz, Guillaumet, de Saint-Exupéry ») ne sont pas oubliés. Raoul Follereau est invité par le Centre d’études corporatives à parler du « Rôle de la France dans le monde ». Plus rares sont les sujets de vulgarisation économique ou scientifique (le pétrole, la TSF, le tourisme, la biochimie, la physique nucléaire) : les conférences publiques ne jouent pas le rôle d’une université populaire. Quant à l’Allemagne, c’est un sujet tabou : elle n’est présente ni par son histoire, ni par sa littérature, ni par ses artistes. Le nom est à peine prononcé, dissimulé derrière l’euphémisme « Europe ». Elle n’est évoquée comme horizon politique que dans une seule conférence : « Faisons la réconciliation franco-allemande », par un dénommé Friedrich Grimm, « membre du Reichstag et professeur de droit international » conseiller d’Otto Abetz, reconverti après-guerre dans le négationnisme.
Le Salut Public, 5 juin 1942






