Le Sergent Blandan
Le dimanche 12 avril 1942, le général de Saint-Vincent, gouverneur militaire de Lyon, inaugure au fort Lamothe, à l’occasion du centenaire de la mort du sergent Pierre-Hippolyte Blandan (1819-1842), une plaque à sa mémoire. Cette cérémonie, en présence des autorités civiles et militaires, au cours de laquelle les troupes défilent précédées de leurs drapeaux, rend hommage à cet enfant du pays né rue de la Cage (rue Constantine aujourd’hui, à deux pas de la place Sathonay), figure populaire de la conquête de l’Algérie. Uhe large enseigne a été placée au-dessus de l’entrée des bâtiments. « Les jeunes soldats de l’armée actuelle voient ainsi chaque jour rappelé à leur mémoire le souvenir du jeune Lyonnais tombé au champ d’honneur. »
Ouvrier imprimeur sur étoffes, Blandan s’était engagé à 18 ans dans le 26e régiment d’Infanterie, plus particulièrement affecté aux opérations en Afrique du Nord. Le sous-officier s’illustra dans l’un des épisodes qui ont contribué à la légende héroïque de l’armée française du xixe siècle. Tandis qu’il était en garnison à Boufarik, il fut missionné le 11 avril 1842 à la tête d’un détachement d’une vingtaine d’hommes pour escorter à pied le courrier jusqu’à Blida (quinze kilomètres au nord). Parvenue au ravin de Beni Mered, la petite troupe fut encerclée par près de 300 cavaliers arabes d’Ahmed Ben-Salem, figure de la rébellion algérienne. Grièvement blessé, Blandan exhorta néanmoins ses hommes à ne pas se rendre et à combattre jusqu’à la mort. Cela lui valut d’être décoré de la Légion d’honneur. Après avoir reçu des renforts, il fut transporté à l’hôpital de Boufarik, mais il ne survécut pas à ses blessures.
De 1842 à nos jours, la destinée posthume de Blandan suivit les fluctuations de la politique coloniale française. En 1887, quarante-cinq ans après la mort du sergent et alors que la colonisation française était en pleine extension, le maire de Lyon Antoine Gailleton se souvint de Blandan. Une statue venait d’être élevée à Nancy, où le 26e régiment avait pris ses quartiers et où avait été baptisée une rue Sergent-Blandan. Gailleton se rendit lui-même en Algérie pour inaugurer deux statues du militaire, l’une à Boufarik, l’autre à Beni Méred. Dans le même mouvement le nom du sergent Blandan fut donné à une rue du quartier de la Déserte qui avait précédemment dénommée rue Saint-Marcel et rue de la Musique-des-Anges. Des démarches furent entreprises pour l’érection d’une statue lyonnaise, et en 1898 le gouverneur militaire Charles Zédé en fit la demande explicite. Ce fut chose faite place Sathonay, au pied de la Croix-Rousse en remplacement de celle de Jacquard, déplacée sur le plateau Croix-Rousse en 1900.
Mais cette statue était en bronze. Le 16 mars, « sans tambour, sans clairon, le sous-officier fut transporté à la nuit tombante vers une fonderie ». Les autorités de Vichy s’y étaient résolues d’autant plus facilement que l’heure n’était plus à la célébration de l’Afrique du Nord. En contrepartie, le fort Lamothe prit le nom de « caserne Sergent Blandan », ce qui donna lieu à la cérémonie décrite ci-dessus. Longtemps le socle vide de la statue et ses inscriptions furent laissés en déshérence, avant que la question ne retienne l’attention de la municipalité. Une nouvelle statue, en pierre cette-fois-ci, prit place sur le socle : elle fige désormais Blandan dans son harnachement de fantassin ordinaire, sans fusil, dans une posture de purotin courageux, plus que de civilisateur héroïque. L’inauguration eut lieu en 1962, avant une nouvelle et longue période d’indifférence ponctuée de dégradations qu’on imagine anticolonialistes.
Les paroles du gouverneur Zédé aujourd’hui se sont envolées et Blandan n’est même plus une caserne. Les espaces verts et les terrains multisports sur les 17 hectares du parc qui porte son nom ne ravivent pas le souvenir du sergent héroïque de Beni Mered. Il ne reste à sa statue qu’à suivre le spectacle des boulistes de la place Sathonay. Sic transit gloria.
Sources : La Vie Lyonnaise n° 988, 18 avril 1942 ; Le Salut public, 8 et 10 janvier, 17 et 18 mars, 8, 12 et 13 avril 1942 ; B. Benoît et P. Béghain, « Blandan Pierre-Hippolyte, dit le sergent », in Dictionnaire historique de Lyon, Stéphane Bachès, 2009.
[M.P.S.]




